Mali-Niger
Guerres et paix
Parfois marginalisés au sein du monde berbère, les Touaregs (ou Kel Tamasheq), que des estimations très vagues situent à près de 3 millions d’individus, le sont plus sensiblement encore dans les États au sein desquels ils évoluent, et qui les perçoivent souvent comme des « corps étrangers ». L’anthropologue André Bourgeot notait au début des années 1990 qu’ils faisaient l’objet, selon qu’ils vivaient en Algérie, en Libye, au Burkina Faso, au Mali ou au Niger, de politiques « qui visaient soit à marginaliser […] soit à œuvrer à leur assimilation économique, politique et culturelle ». « Dans les deux cas, écrivait-il, marginalisation et/ou assimilation s’inscrivent dans une volonté des États indépendants de rompre avec la politique de la puissance coloniale », laquelle, après avoir détruit le pouvoir guerrier des Touaregs, les utilisa comme de précieux relais dans le Sahel et dans le Sahara. Au Niger et au Mali, deux États tournés vers l’Afrique noire, cette marginalisation, couplée à l’irrédentisme de certaines tribus, à la crise du nomadisme qui a suivi les indépendances et à l’exode vers la Libye des années 1970, n’a pas eu la même ampleur. Mais elle a eu les mêmes effets : aux revendications d’ordre communautaire ont succédé des révoltes armées, des accords de paix ou des répressions, puis un calme précaire, suivi de nouvelles révoltes.
Au Mali, le problème est apparu dès l’indépendance, lorsque les notables de Kidal se sont opposés à leur intégration dans l’ensemble malien. Première rébellion dès 1963, violemment réprimée, deuxième en 1990 (et premiers accords de paix fragiles en 1992 et 1996), troisième en 2006, et la dernière en 2012, qui a provoqué l’irruption des mouvements jihadistes armés et la partition du pays. Cette crise est loin d’être réglée. Si une partie des Touaregs du Mali rejette la violence armée, et si des notables clament leur attachement à la nation malienne, beaucoup sont sensibles au rêve, sinon de l’indépendance, du moins de l’autonomie telle que prônée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).
Les leaders de la rébellion dénoncent le sous-développement du « pays » qu’ils partagent avec les Songhaïs, les Peuls, les Arabes et les Bellas. Une réalité que l’on ne nie pas à Bamako, où l’on rétorque cependant que des efforts ont été faits ces dernières décennies et où l’on met en avant l’intégration, souvent à marche forcée, de nombreux Touaregs (et Arabes) dans l’armée et l’administration.
Au même moment, au Niger, le spectre d’une troisième rébellion armée semble s’éloigner. Des efforts ont été consentis depuis la première révolte pour intégrer les Touaregs dans l’armée et l’administration (comme l’actuel Premier ministre, Brigi Rafini), et la décentralisation est effective depuis quatre ans. Le risque d’un nouveau soulèvement dans le Nord n’est cependant pas totalement écarté : alors que le Niger est considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde, le septentrion n’attire plus les touristes et ne profite pas pleinement des richesses de son sous-sol, ce qui alimente la colère des jeunes Touaregs, dont certains ont entrepris de rejoindre les groupes armés libyens ou les mafias locales.