Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

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Tabital pulaagu 

REQUISITOIRE CONTRE UNE IMPOSTURE – L’ŒUVRE AU NOIR D’AMADOU BAKHAW DIAW

(PREMIERE PARTIE).

Par Boubou Senghote.

Il est des dérives que l’indifférence encourage et que le silence rend complices. Au sommet de cette architecture du verbe clivant et de la fable identitaire, trône désormais une figure singulière : Amadou Bakhaw Diaw, président de l’association Mbootayu Leppiy Wolof.

Autoproclamé gardien du temple et archiviste exclusif des gloires de la patrie, l’homme s’est donné pour mission de réécrire le roman national sénégalais à l’encre sympathique du chauvinisme le plus crasse.

Sous le vernis d’un traditionalisme de façade, se cache en réalité un projet de révisionnisme ethnocentriste radical, une véritable entreprise de déconstruction de notre cohésion sociale. 

Face à ce qui s’apparente à un sabotage en règle de l’unité nationale, il est temps de faire tomber le couperet de la critique rigoureuse sur une imposture intellectuelle majeure.

Pour qualifier la démarche d’Amadou Bakhaw Diaw, la science historique et le simple bon sens disposent d’un lexique précis : nous sommes face à un mystificateur public et un suprémaciste ethnique.

En érigeant une seule communauté comme l’alpha et l’oméga de la civilisation, des valeurs (le jom, le muñ, la kersa, la teranga) et du génie ouest-africain, ce pseudo-historien transforme la recherche factuelle en un sport de salon à la gloire d’un nombrilisme outrancier.

S’attribuer le monopole historique de la résistance coloniale ou de l’érudition islamique, relève de la pure bouffonnerie intellectuelle. L’islamisation et la science de notre pays ont rayonné depuis le Fuuta-Tooro des siècles durant, avant de féconder le reste du territoire. Prétendre poser un titre de propriété exclusif sur le Fuuta ou sur l’héritage spirituel national, est une amnésie sélective qui frise le ridicule.

Cette tentative de confiscation culturelle est une insulte directe à la mémoire des figures de toutes nos régions : d’Aline Sitoé Diatta en Casamance à El Hadj Oumar Tall, en passant par les résistants sérères, mandingues, soninkés, etc.. L’histoire ouest-africaine est polycentrique et interconnectée ; vouloir l’enfermer dans l’étroit giron d’une seule ethnie est un anachronisme grossier.

Ce qui pourrait prêter à sourire dans un cénacle d’amateurs, devient proprement criminel lorsqu’il s’agit de la stabilité d’une nation. Le Sénégal s’est forgé un modèle sinon unique du moins rare de paix, fondé sur le métissage, les alliances séculaires et ce chef-d’œuvre de désamorçage social qu’est le cousinage à plaisanterie (ndenɗiraagu, kal).

Amadou Bakhaw Diaw et ses thèses hégémoniques agissent comme des fossoyeurs de ce pacte républicain. Semer des récits de supériorité imaginaire ou de hiérarchisation ethnique, revient à instiller le poison de la méfiance réciproque là où régnait la concorde.

Livrer ces élucubrations identitaires à des esprits en construction, flétrit assurément l’esprit critique de la jeunesse. On substitue ainsi à la citoyenneté commune des réflexes de repli identitaire moyenâgeux.

L’histoire contemporaine nous enseigne que l’arrogance culturelle et les lauriers imaginaires sont les combustibles les plus efficaces pour allumer les brasiers communautaires. Le Sénégal ne saurait payer le prix de ces dérives narcissiques.

Devant cette entreprise de falsification qui menace la sécurité publique, le laisser-faire n’est plus une option. Le cadre républicain sénégalais dispose de leviers juridiques et académiques pour siffler la fin de la récréation.

L’application stricte du Code pénal contre les discours de haine, les dérives séditieuses et toute propagande de nature à dresser les communautés les unes contre les autres s’impose donc, sans délai. Car la liberté d’expression s’arrête là où commence le sabotage de l’unité nationale.

L’intervention ferme des instances de régulation (comme le CNRA) pour interdire l’accès des médias et encadrer les espaces numériques face aux prédicateurs du radicalisme identitaire est plus que jamais de mise.

Le Sénégal ne se laissera pas conter son histoire par des idéologues en quête de notoriété identitaire. La mémoire de notre nation est plurielle, métissée et indivisible: elle n’appartient à aucun boutiquier de l’ethno-nationalisme.

Fait à Dakar, le 13 octobre 2026.

Boubou Senghote

Président Tabital Pulagu Sénégal

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Urgence panafricaine : stop à la xénophobie qui gangrène l’Afrique

Par Abda Wone

L’Afrique traverse aujourd’hui une crise silencieuse mais profonde. Une crise qui ne se mesure ni en points de croissance ni en chiffres budgétaires. Une crise morale.

Du Cap à Nairobi, de Nouakchott à Dakar, des voix s’élèvent pour désigner l’étranger comme responsable de nos difficultés économiques, sociales ou sécuritaires. Des campagnes de rejet se multiplient. Des discours de haine se banalisent. Des populations sont stigmatisées pour leur origine, leur nationalité ou parfois simplement pour leur apparence.

Cette évolution devrait tous nous inquiéter. Car chaque fois qu’un Africain rejette un autre Africain, c’est une partie du rêve panafricain qui s’effondre.

Afrique du Sud : quand la Nation arc-en-ciel perd ses couleurs

L’Afrique du Sud avait fait naître l’espoir d’un monde réconcilié. Après l’apartheid, la Nation arc-en-ciel incarnait l’idée qu’il était possible de bâtir une société fondée sur la dignité et la coexistence.

Pourtant, depuis plusieurs années, les violences contre les migrants africains se répètent avec une régularité inquiétante. Des commerces sont pillés. Des familles sont chassées de chez elles. Des hommes et des femmes voient leur seul tort réduit à leur nationalité.

Bien entendu, les difficultés économiques sont réelles. Le chômage frappe durement. Les inégalités restent parmi les plus élevées du monde. Mais le migrant n’est pas responsable des échecs des politiques publiques. Il ne doit pas devenir le bouc émissaire d’une frustration collective.

Lorsque des Africains sont pourchassés sur le sol africain parce qu’ils viennent d’un autre pays africain, c’est toute l’idée de fraternité continentale qui est remise en cause.

Kenya : quand le populisme nourrit le rejet

Au Kenya également, le débat migratoire prend une tournure préoccupante.

Présentées comme des mesures de protection économique, certaines décisions politiques visant particulièrement les commerçants étrangers contribuent à installer l’idée dangereuse selon laquelle l’étranger serait une menace plutôt qu’un partenaire.

L’histoire nous enseigne pourtant une vérité simple : les nations prospèrent lorsqu’elles créent des ponts, jamais lorsqu’elles construisent des murs.

Transformer une question économique en confrontation identitaire est toujours une stratégie à courte vue. Les bénéfices politiques peuvent être immédiats. Les dégâts sociaux, eux, durent des générations.

Mauritanie : quand des citoyens deviennent étrangers chez eux

Mais l’une des situations les plus troublantes du continent se trouve sans doute en Mauritanie.

Là-bas, le problème dépasse la simple question de la xénophobie. Des milliers de Mauritaniens éprouvent des difficultés à faire reconnaître leur citoyenneté. Certains peinent à obtenir les documents administratifs qui leur permettent d’accéder à l’école, à l’emploi, au vote ou simplement à l’existence légale.

Comment expliquer qu’un citoyen puisse devenir étranger dans son propre pays ?

Comment accepter qu’au XXIe siècle, l’accès à la nationalité et à l’état civil demeure un parcours d’obstacles pour tant de familles ?

La citoyenneté ne devrait jamais être un privilège. Elle est un droit.

Une nation grandit lorsqu’elle inclut. Elle se fragilise lorsqu’elle exclut.

Sénégal : résister à la tentation de la haine

Le Sénégal n’est malheureusement pas totalement épargné.

Depuis plusieurs mois, des discours hostiles visant des ressortissants de pays voisins gagnent en visibilité sur les réseaux sociaux. Des propos que l’on croyait autrefois marginaux trouvent désormais un écho inquiétant.

Pourtant, la réaction de nombreux citoyens, organisations de défense des droits humains, intellectuels et autorités publiques mérite d’être saluée.

Le Sénégal s’est construit grâce aux brassages humains. Nos familles débordent nos frontières administratives. Nos histoires sont entremêlées. Nos langues, nos cultures et nos trajectoires migratoires racontent la même réalité : nous sommes profondément liés les uns aux autres.

Vouloir opposer les Sénégalais aux Guinéens, les Maliens aux Mauritaniens ou les Nigérians aux Ghanéens revient à nier l’histoire même de l’Afrique de l’Ouest.

Nous sommes bien plus qu’une juxtaposition de nationalités. Nous sommes une communauté de destin.

La xénophobie est l’ennemie du panafricanisme

Nous devons avoir le courage de le dire : la xénophobie est incompatible avec le projet panafricain.

On ne peut pas célébrer Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Thomas Sankara ou Nelson Mandela tout en rejetant l’Africain venu d’ailleurs.

On ne peut pas revendiquer l’unité africaine et alimenter la haine contre son voisin.

On ne peut pas réclamer davantage de respect pour les Africains à travers le monde tout en refusant de respecter les Africains chez nous.

C’est une contradiction morale et politique.

Refaire de l’hospitalité africaine une force

Face à cette menace, l’Afrique doit retrouver ce qui a toujours constitué sa plus grande richesse : son humanité.

Nous devons protéger juridiquement les migrants et sanctionner fermement les discours de haine.

Nous devons réformer les systèmes d’état civil qui laissent encore trop de citoyens au bord du chemin.

Nous devons raconter davantage les histoires positives de mobilité, d’intégration et de contribution économique des migrants.

Nous devons mobiliser les écoles, les médias, les artistes, les leaders religieux et la société civile pour reconstruire une culture de la fraternité.

Enfin, nous devons accélérer l’intégration africaine afin que la libre circulation cesse d’être un slogan et devienne une réalité vécue.

Notre avenir est commun

L’Afrique ne gagnera rien à dresser ses enfants les uns contre les autres.

Les défis auxquels nous faisons face sont immenses : chômage, changement climatique, gouvernance, inégalités, accès à l’éducation. Aucun de ces défis ne sera résolu par la haine de l’autre.

La xénophobie est un poison. Elle détruit la confiance, affaiblit nos sociétés et trahit l’idéal de solidarité qui a porté les combats de nos pères fondateurs.

Plus que jamais, nous devons affirmer une conviction simple : un Africain ne devrait jamais être un étranger en Afrique.

C’est peut-être là le véritable test de notre engagement envers le panafricanisme.

Abdarahmane Wone
Panafricaniste, militant des droits humains et spécialiste de la communication
Lauréat du Prix du Leadership de la Liberté Publique 2017

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Minorités, pouvoir et changement social en Mauritanie

Minorités, pouvoir et changement social en Mauritanie

De la dissidence historique à l’écholalie du système

 Quand la répétition devient une vérité

Dans toute société, le pouvoir ne se maintient pas uniquement par la coercition. Il se maintient aussi par la capacité à produire des récits, à définir les réputations, à distribuer les honneurs et à déterminer ce qui doit être considéré comme normal, légitime ou respectable.

Il existe ainsi une forme de pouvoir moins visible que le pouvoir politique ou militaire : le pouvoir de définir la réalité.

Celui qui réussit à imposer les catégories à travers lesquelles une société pense ses dirigeants, ses intellectuels, son histoire et ses héros possède déjà une partie considérable du pouvoir.

C’est dans ce cadre qu’il convient d’analyser ce que l’on pourrait appeler, à titre métaphorique, l’« écholalie politique » ou le « syndrome du perroquet » : non pas une maladie clinique, mais un mécanisme social par lequel des individus reproduisent, parfois sans examen critique, les paroles, les jugements et les hiérarchies symboliques émis par les centres de pouvoir.

En Mauritanie, cette problématique prend une dimension particulière en raison de l’histoire des hiérarchies statutaires, tribales et ethno-raciales, mais aussi de la concentration historique du pouvoir politique, administratif, militaire et économique. 

Des travaux universitaires ont montré que les hiérarchies statutaires de la société bidân ont historiquement entretenu des rapports étroits avec l’organisation politique et les mécanismes de pouvoir.

La question fondamentale devient alors :

Comment une société passe-t-elle de la répétition du discours dominant à sa transformation en vérité collective ? Et quel rôle peuvent jouer les minorités critiques dans la rupture de ce mécanisme ?

La majorité démographique n’est pas nécessairement la majorité politique

Une première confusion doit être levée : être nombreux ne signifie pas nécessairement détenir le pouvoir.

Il faut distinguer plusieurs formes de majorité :

la majorité démographique ;

la majorité électorale ;

la majorité économique ;

la majorité administrative ;

la majorité militaire ;

la majorité culturelle ;

la majorité symbolique.

Une population peut constituer une majorité numérique tout en restant minoritaire dans les centres de décision.

C’est précisément ce décalage qui permet de comprendre certaines configurations historiques de la Mauritanie. Des rapports ont documenté la sous-représentation historique de plusieurs groupes dans les fonctions dirigeantes, ainsi que la concentration de positions de pouvoir entre les mains de certaines élites.

La véritable question n’est donc pas seulement :

« Qui est majoritaire ? »

Elle est :

« Qui possède la capacité de décider, de nommer, de promouvoir, de légitimer et de définir ce qui est considéré comme légitime ? »

La minorité peut devenir une force historique

L’histoire démontre que les transformations profondes ne commencent pas nécessairement avec la majorité.

Une idée nouvelle apparaît souvent chez une minorité : minorité religieuse, intellectuelle, politique, sociale ou culturelle.

Au départ, cette minorité peut sembler marginale, irréaliste ou dangereuse. Mais si elle possède une conviction suffisamment forte, une cohérence intellectuelle et une capacité d’organisation, elle peut progressivement modifier les normes collectives.

C’est ce que la psychologie sociale de Serge Moscovici a notamment cherché à démontrer à travers la théorie de l’influence minoritaire : une minorité cohérente et persistante peut exercer une influence profonde sur la majorité et contribuer au changement social.

L’exemple des premiers musulmans autour du prophète Muhammad doit cependant être utilisé avec prudence.

Il ne s’agit évidemment pas de comparer directement une communauté religieuse du VIIᵉ siècle aux groupes ethniques, politiques ou sociaux de la Mauritanie contemporaine.

La comparaison est d’un autre ordre : elle concerne le mécanisme historique de transformation.

Une communauté initialement minoritaire peut porter une vision qui finit par transformer les normes, les institutions et les représentations d’une société entière.

L’enseignement sociologique est donc plus général :

La minorité du présent peut devenir la référence du futur.

En Mauritanie, la minorité critique peut être plus importante que la majorité silencieuse

Dans une société où le conformisme est puissant, la majorité visible n’est pas toujours la majorité réelle.

Il existe une autre majorité : celle de ceux qui pensent autrement mais se taisent.

Ils peuvent être nombreux à constater une injustice, une discrimination, une nomination contestable, une corruption, un favoritisme ou une contradiction politique.

Mais chacun se dit :

« Pourquoi serais-je le premier à le dire ? »

C’est ainsi que naît le silence collectif.

La majorité silencieuse devient alors paradoxalement un instrument de reproduction du système.

Face à elle apparaît une minorité critique : quelques journalistes, intellectuels, militants, universitaires, artistes, fonctionnaires, citoyens ou simples individus qui refusent de reprendre automatiquement le discours dominant.

Cette minorité peut être faible numériquement mais forte historiquement.

Elle introduit dans l’espace public une question essentielle :

« Et si ce que tout le monde répète était faux ? »

 L’écholalie politique : quand le pouvoir parle par la bouche des autres

C’est ici qu’apparaît le phénomène que nous appelons métaphoriquement l’écholalie politique.

Le mécanisme est simple :

Le pouvoir dit → les proches répètent → les courtisans amplifient → les réseaux sociaux diffusent → la répétition devient réputation → la réputation devient vérité → la vérité devient justification du pouvoir.

Une personnalité proche du pouvoir peut ainsi être progressivement transformée en :

« grand homme d’État » ;

« grand intellectuel » ;

« sage » ;

« patriote » ;

« visionnaire » ;

« rassembleur » ;

« grand serviteur de la nation ».

Le problème n’est évidemment pas qu’une personnalité soit réellement compétente ou respectable.

Le problème commence lorsque la proximité avec le pouvoir devient elle-même la preuve de la compétence.

On ne demande plus :

Qu’a-t-il accompli ?

On demande :

Qui le soutient ?

On ne mesure plus une œuvre.

On mesure une proximité.

Le marché de la flatterie

Il se constitue alors un véritable marché de la flatterie politique.

Le mécanisme fonctionne comme une économie symbolique.

Celui qui possède le pouvoir distribue :

des nominations ;

des fonctions ;

des décorations ;

des marchés ;

de la visibilité ;

des invitations ;

des avantages matériels ou symboliques.

En retour, certains acteurs produisent :

des éloges ;

des biographies embellies ;

des discours laudatifs ;

des portraits héroïsants ;

des témoignages complaisants ;

des publications répétitives.

L’éloge devient alors une monnaie.

Plus on loue, plus on devient visible.

Plus on est visible, plus on se rapproche du pouvoir.

Plus on se rapproche du pouvoir, plus on peut être récompensé.

Et plus on est récompensé, plus on devient disponible pour louer.

La boucle est ainsi refermée.

La fabrication collective du « grand homme »

Un phénomène particulièrement intéressant apparaît dans la manière dont certaines personnalités proches du pouvoir sont célébrées.

Un individu prononce un premier éloge.

Un deuxième le reprend.

Un troisième le transforme en analyse.

Un quatrième le transforme en hommage.

Un cinquième en fait une vérité historique.

Et finalement, celui qui ose dire :

« Mais quels sont exactement ses mérites ? »

devient lui-même suspect.

La réputation n’est plus construite par les faits.

Elle est construite par l’accumulation des répétitions.

C’est là que le perroquet devient une métaphore particulièrement pertinente :

Le perroquet ne vérifie pas la phrase qu’il répète. Il vérifie seulement qu’elle a déjà été prononcée.

Le danger pour une société n’est donc pas simplement le mensonge.

C’est le mensonge répété jusqu’à devenir socialement indiscutable.

Le système beydhane : dépasser l’ethnicisation pour analyser un mécanisme de pouvoir

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Parler de « système beydhane » exige toutefois une précision méthodologique.

Il ne faut pas transformer cette expression en accusation contre tous les Beïdanes en tant que personnes ou groupe culturel.

L’analyse doit porter sur un système historique de pouvoir et de reproduction des hiérarchies, auquel peuvent participer des individus issus de différentes composantes sociales.

Les travaux consacrés à la société bidân ont notamment montré l’ancienneté des hiérarchies statutaires et leurs liens avec l’organisation politique.

Des rapports plus récents ont également relevé des déséquilibres persistants dans la représentation des différents groupes au sein des institutions et des secteurs de pouvoir.

Le véritable objet d’analyse est donc le mécanisme :

Qui possède les ressources ?

Qui nomme ?

Qui décide ?

Qui définit la norme ?

Qui écrit l’histoire ?

Qui reçoit les honneurs ?

Qui peut parler ?

Qui peut critiquer sans être marginalisé ?

Cette approche permet de dépasser une lecture simplement communautaire du problème.

L’arabisation comme exemple de la bataille autour de la définition de la nation

La question linguistique illustre également cette lutte pour la définition de la Mauritanie.

Depuis l’indépendance, les politiques d’arabisation ont profondément modifié les rapports entre langue, éducation, administration et accès aux opportunités publiques. Des sources historiques et des rapports sur les minorités décrivent notamment les tensions provoquées par l’arabisation de l’éducation et de l’administration.

Le problème n’est donc pas seulement linguistique.

Une langue peut devenir :

un instrument d’intégration ;

un instrument d’exclusion ;

un marqueur de prestige ;

une condition d’accès à certains emplois ;

ou un instrument de définition de l’identité nationale.

La question fondamentale devient alors :

Qui a le pouvoir de décider quelle langue doit représenter la nation ?

Et surtout :

Une nation peut-elle être réellement unifiée en demandant à certaines de ses composantes de devenir culturellement invisibles ?

Le tribalisme et la transformation de la loyauté politique

Le tribalisme constitue une autre dimension du mécanisme.

Dans certaines configurations, l’État moderne ne remplace pas complètement les anciennes solidarités : il peut au contraire les utiliser.

La relation devient alors :

tribu → soutien politique → accès au pouvoir → redistribution → renforcement de la loyauté tribale.

La politique publique risque alors d’être remplacée par la logique de clientèle.

Des travaux sur la Mauritanie ont notamment décrit le rôle du clientélisme et du tribalisme dans les nominations et l’accès aux ressources publiques.

Le citoyen n’est plus seulement considéré comme citoyen.

Il peut être considéré comme :

membre d’une tribu ;

fils d’un notable ;

proche d’un ministre ;

parent d’un officier ;

allié d’un homme d’affaires ;

client d’un réseau.

La citoyenneté devient alors moins importante que la relation.

 L’intellectuel face à l’écholalie

C’est ici que la responsabilité de l’intellectuel devient essentielle.

L’intellectuel n’a pas pour fonction de répéter ce que le pouvoir souhaite entendre.

Il doit précisément être capable de dire :

« Je ne suis pas convaincu. »

Il doit interroger les évidences.

Il doit demander les preuves.

Il doit distinguer :

l’autorité de la vérité et la vérité de l’autorité.

Une personnalité puissante n’a pas nécessairement raison parce qu’elle est puissante.

Un ministre n’est pas nécessairement un grand homme d’État parce qu’il est ministre.

Un universitaire n’est pas nécessairement un grand intellectuel parce qu’il possède des titres.

Un homme d’affaires n’est pas nécessairement un modèle de réussite parce qu’il est riche.

Et un proche du président n’est pas nécessairement un patriote parce qu’il apparaît régulièrement à ses côtés.

La fonction n’est pas le mérite.

La proximité n’est pas la compétence.

La répétition n’est pas la vérité.

De la minorité sociale à la minorité historique

La véritable question est alors de savoir comment une minorité critique peut devenir une minorité historique.

Elle ne le devient pas simplement parce qu’elle est minoritaire.

Elle le devient lorsqu’elle réussit à :

formuler clairement une alternative ;

conserver une cohérence dans le temps ;

documenter ses accusations ;

résister à la pression du conformisme ;

produire un discours accessible ;

construire des solidarités ;

transformer une revendication particulière en question universelle.

C’est ainsi qu’une minorité peut dépasser son propre groupe.

La défense d’une langue peut devenir une défense du pluralisme.

La dénonciation du tribalisme peut devenir une défense de la citoyenneté.

La lutte contre le racisme peut devenir une défense de l’État de droit.

La lutte contre l’impunité peut devenir une défense de la justice pour tous.

La minorité devient historique lorsqu’elle cesse de parler uniquement pour elle-même et commence à parler pour un principe.

La véritable opposition au système n’est donc pas nécessairement numérique

Une opposition peut réunir des milliers de personnes et rester politiquement faible si elle reproduit les mêmes mécanismes qu’elle prétend combattre.

À l’inverse, quelques personnes peuvent produire une transformation historique si elles introduisent une rupture intellectuelle.

La question n’est donc pas :

« Combien êtes-vous ? »

mais :

« Qu’avez-vous réussi à rendre pensable ? »

L’histoire appartient parfois à ceux qui étaient minoritaires lorsqu’ils ont parlé, mais dont les idées sont devenues majoritaires plus tard.

Sortir de l’écholalie : construire une culture du désaccord

La démocratie mauritanienne ne peut progresser simplement par l’organisation d’élections.

Elle nécessite aussi une culture du désaccord.

Une société démocratique doit accepter que :

le président puisse être critiqué ;

le ministre puisse être interrogé ;

le notable puisse être contesté ;

l’intellectuel puisse être contredit ;

le journaliste puisse enquêter ;

le citoyen puisse demander des comptes.

Une démocratie dans laquelle tout le monde applaudit n’est pas nécessairement une démocratie stable.

Parfois, le premier signe de santé démocratique est la possibilité de dire non.

Le désaccord n’est pas nécessairement une trahison.

La critique n’est pas nécessairement une attaque contre la nation.

Et l’opposition n’est pas nécessairement une haine du pays.

Conclusion — Le perroquet répète, la minorité pense

L’analyse de la société mauritanienne à travers les notions de majorité, de minorité, de pouvoir et d’écholalie permet de comprendre un mécanisme essentiel de la reproduction sociale.

Un système ne survit pas uniquement parce que ceux qui le dirigent sont puissants.

Il survit aussi lorsque ceux qui pourraient le questionner finissent par répéter son langage.

C’est pourquoi le véritable pouvoir ne réside pas seulement dans les palais présidentiels, les ministères, les casernes, les banques ou les grandes administrations.

Il réside également dans la capacité à définir qui mérite d’être admiré, qui mérite d’être écouté, qui mérite d’être nommé et qui mérite d’être oublié.

L’éloge politique peut alors devenir un instrument de domination symbolique.

La répétition peut devenir une technique de légitimation.

La proximité peut devenir un capital.

Le silence peut devenir une forme de complicité.

Et la majorité silencieuse peut contribuer, sans même le vouloir, à la reproduction du système.

Face à cette mécanique, la minorité critique joue un rôle irremplaçable.

Elle dérange.

Elle questionne.

Elle refuse de répéter.

Elle demande des preuves.

Elle rappelle que l’histoire n’est jamais définitivement écrite.

Et surtout, elle rappelle une vérité fondamentale :

Le nombre donne parfois la force politique ; mais c’est l’idée qui donne parfois sa direction à l’histoire.

Le perroquet répète ce qu’il entend.

L’intellectuel vérifie ce qu’il entend.

Le citoyen critique demande pourquoi il devrait le croire.

Et la minorité historique, elle, ose parfois prononcer la phrase que la majorité n’ose plus dire :

« Ce que vous présentez comme une évidence doit encore être démontré. »

C’est peut-être là que commence la véritable liberté de pensée en Mauritanie.

Dia Daouda Moussa

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LA RÉPUBLIQUE INACHEVÉE

Chronique

Khlil sidahmed 

Les négro-africains 

Il fut un temps où ils étaient l’ossature de l’État.

Non point par cooptation, ni par privilège de naissance, mais par le labeur, par l’école, par l’excellence. Ils étaient l’instituteur dans la brousse, le médecin à l’hôpital de district, l’ingénieur des ponts, l’administrateur intègre. Ils incarnaient ce que la République promettait: que le mérite prévaut sur l’origine.

Que sont-ils devenus?

De cadres, ils sont devenus commis.

On les a maintenus dans l’antichambre de l’Administration, jamais dans son sanctuaire. On requiert encore leur bras pour faire fonctionner l’appareil, mais on récuse leur esprit pour le concevoir. C’est là le raffinement suprême de la marginalisation: non pas l’exclusion brutale, qui révolte, mais le déclassement feutré, qui use:On ne les chasse point, on les éteint.

Dès lors, comment s’étonner de l’exode?

On nomme cela, avec une pudeur sémantique, la fuite des cerveaux , l’expression est trompeuse,il ne s’agit point d’une fuite mue par l’ambition, mais d’un exil dicté par l’asphyxie. C’est la fuite des compétences bafouées, des légitimités niées,le pays ne perd pas ses fils parce qu’ailleurs brille davantage; il les perd parce qu’ici, on a éteint leur lumière et l’on assiste à ce paradoxe tragique: une nation qui forme ses élites pour en faire l’ornement des autres.

Pour voiler cette déchéance, on invoque l’incantation suprême: l’unité nationale.

Mais quelle unité? Une unité de façade, une rhétorique de l’unanimité qui dissimule mal l’iniquité du partage. On y confond l’indivisibilité du territoire avec l’indivisibilité des honneurs. On y demande aux uns le sacrifice de boucher les fissures, aux autres le privilège de dessiner les plans.

Or, une République qui classe ses enfants, qui hiérarchise les destins selon la pigmentation ou la patronymie, cesse d’être une République.:elle n’est plus qu’une administration affublée d’un drapeau et d’un hymne.

Voilà pourquoi elle est inachevée.

Inachevée, car elle a proclamé l’égalité sans jamais en organiser les conditions.

Inachevée, car elle a enfanté des cadres pour leur refuser le gouvernail.

Inachevée, car elle préfère l’exil de ses meilleurs à la justice du partage.

Et tant qu’elle ne consentira pas à achever son propre idéal, elle continuera de se vider: de ses cerveaux d’abord, de son âme ensuite.

Sid’ahmed khlil

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POUR UNE MAURITANIE DE CITOYENS ÉGAUX

Déclaration de Biram Dah Abeid sur la pétition des 242 cadres

J’ai pris connaissance avec attention de la pétition signée par 242 personnalités mauritaniennes appelant notamment à la reconnaissance constitutionnelle de la composante haratine et à l’adoption de politiques de discrimination positive en sa faveur.

Une grande partie des constats qu’elle formule est malheureusement réelle. Ils renvoient à une histoire que la Mauritanie ne peut ni effacer ni contourner. L’esclavage a marqué notre pays dans sa chair et ses survivances comme ses pratiques et ses séquelles continuent de produire des effets. Les Haratines ont subi les conséquences d’une longue histoire d’asservissement, de marginalisation et d’exclusion, notamment dans l’accès à la terre, aux responsabilités publiques, au crédit et aux opportunités économiques.

Mais reconnaître une injustice historique ne signifie pas enfermer l’avenir dans les identités qui l’ont subie ni enfermer les citoyens dans leur histoire. La Mauritanie ne peut construire son avenir en organisant la République comme une addition de communautés qui viendraient chacune réclamer auprès du pouvoir sa part de postes, de quotas, de privilèges ou de ressources. Une telle conception risquerait de consacrer institutionnellement les divisions que nous devons précisément dépasser.

L’égalité ne consiste pas à fermer les yeux sur les inégalités réelles. Elle commande au contraire à l’État de les combattre. Il faut donc des politiques publiques volontaristes, ciblées, transparentes et évaluables en faveur des populations et des territoires qui concentrent la pauvreté, l’exclusion et les handicaps hérités de l’histoire. Là où les Haratines sont les premières victimes de ces handicaps, ils doivent naturellement être parmi les premiers bénéficiaires de ces politiques. Il ne s’agit ni d’une faveur ni d’un privilège. Il s’agit de réparer une injustice et de rendre effective une égalité qui ne peut rester théorique.

Mais cette exigence ne saurait être réduite à une seule composante de notre peuple. La pauvreté, le chômage, l’exclusion, l’inégalité devant les opportunités, la confiscation des ressources publiques, l’arbitraire administratif et l’abandon territorial frappent également des citoyens maures et négro-mauritaniens, des femmes, des jeunes privés de perspectives et des populations entières laissées à l’écart du développement. La justice sociale ne peut avoir une couleur communautaire. Elle doit avoir un visage national.

Cette exigence de justice vaut également pour le passif humanitaire qui a profondément meurtri la communauté négro-africaine de Mauritanie. Les déportations, les violences, les exactions et les pertes humaines et matérielles subies par des milliers de nos compatriotes constituent une blessure nationale qui ne peut être ni occultée ni relativisée. La réconciliation véritable suppose que toutes les injustices de notre histoire soient reconnues, que les victimes et leurs familles obtiennent justice et que les conditions soient réunies pour que de telles tragédies ne puissent plus se reproduire.

C’est pourquoi la lutte contre les injustices historiques doit s’inscrire dans un combat plus vaste pour l’égalité de tous les Mauritaniens. Les souffrances d’une composante ne diminuent pas celles des autres. Les injustices ne se concurrencent pas. Elles se combattent. La justice ne doit pas devenir une compétition entre communautés.

C’est dans cette perspective qu’il faut examiner la proposition de discrimination positive fondée sur l’appartenance communautaire. Il existe une différence fondamentale entre des politiques publiques destinées à corriger des inégalités objectivement constatées et un système institutionnel qui organiserait durablement la répartition des fonctions et des ressources de l’État entre communautés. L’État de droit ne peut reposer sur un dosage communautaire des responsabilités publiques.

L’accès à la fonction publique, à la magistrature, aux forces armées et de sécurité, à la diplomatie ou aux responsabilités de l’État doit être garanti par le droit, la compétence, le mérite et des mécanismes transparents de lutte contre les discriminations. Il ne peut devenir le résultat d’une négociation permanente entre communautés pour déterminer la part de chacune dans l’appareil d’État. Une République ne peut demander à chaque citoyen de se présenter d’abord comme le représentant de son groupe pour accéder à ses droits. L’État doit reconnaître les citoyens, pas distribuer des citoyens entre communautés.

C’est toute la différence entre une politique de correction des inégalités et une organisation communautaire du pouvoir. La première cherche à produire l’égalité réelle. La seconde risque d’institutionnaliser les catégories mêmes dont nous devons progressivement nous libérer. Notre objectif doit donc être de faire de l’État le garant des droits de chaque citoyen, et non l’arbitre d’un partage communautaire des postes, des ressources et des responsabilités. Nous devons réparer les discriminations sans institutionnaliser la séparation des citoyens.

La République doit reconnaître les blessures de son histoire, corriger les déséquilibres qu’elles ont produits et garantir une égalité réelle. Mais elle doit aussi permettre à chaque citoyen de se projeter dans un avenir qui ne soit pas déterminé à jamais par son origine.

Pendant des années, la question haratine a été enfermée dans une lecture communautaire du débat politique, comme si la lutte contre l’esclavage et ses séquelles était le combat particulier d’un groupe contre les autres. Il faut sortir de cette logique. Les Haratines n’ont pas besoin d’être enfermés dans leur identité pour que leur histoire soit reconnue. Ils ont besoin que leurs droits soient garantis, que les injustices dont ils ont été victimes soient effectivement réparées et que leurs enfants puissent accéder aux mêmes possibilités que tous les autres citoyens. De même, les autres composantes de la nation n’ont pas à craindre que la justice rendue aux Haratines se transforme en injustice à leur égard. La justice doit être une force de rassemblement, pas un objet de compétition.

La Mauritanie n’a pas besoin de citoyens qui se définissent d’abord par la part de l’État qui reviendrait à leur communauté. Elle a besoin de citoyens qui puissent se reconnaître dans un même État, soumis aux mêmes lois, protégés par les mêmes droits et bénéficiaires des mêmes garanties. L’égalité ne consiste pas à prétendre que nous avons tous connu la même histoire. Elle consiste à faire en sorte que cette histoire ne détermine plus les droits et les chances de nos enfants.

C’est cette exigence qui doit guider notre action. La lutte contre l’esclavage et ses séquelles doit se poursuivre. Les injustices historiques doivent être reconnues et réparées. Les politiques publiques doivent corriger les inégalités qui en résultent. Mais cette réparation doit contribuer à construire une citoyenneté commune et non à figer davantage les appartenances. L’émancipation des Haratines ne doit pas être pensée contre l’émancipation des autres Mauritaniens. Elle doit en être une composante et une force.

C’est ainsi que la cause de la justice peut devenir une cause nationale. C’est ainsi que la reconnaissance de notre histoire peut devenir le point de départ d’un avenir commun. Et c’est ainsi que la Mauritanie pourra passer d’une coexistence de communautés à une véritable communauté de citoyens.

Une Mauritanie où les blessures de l’histoire sont reconnues et réparées, où les injustices sont combattues sans distinction et où aucun citoyen n’est enfermé dans son origine. Une Mauritanie où chacun peut enfin se dire simplement : ma communauté, c’est la Mauritanie.

Biram Dah Abeid

Nouakchott, le 27 juillet 2026

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