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LA RÉPUBLIQUE INACHEVÉE
Chronique
Khlil sidahmed
Les négro-africains
Il fut un temps où ils étaient l’ossature de l’État.
Non point par cooptation, ni par privilège de naissance, mais par le labeur, par l’école, par l’excellence. Ils étaient l’instituteur dans la brousse, le médecin à l’hôpital de district, l’ingénieur des ponts, l’administrateur intègre. Ils incarnaient ce que la République promettait: que le mérite prévaut sur l’origine.
Que sont-ils devenus?
De cadres, ils sont devenus commis.
On les a maintenus dans l’antichambre de l’Administration, jamais dans son sanctuaire. On requiert encore leur bras pour faire fonctionner l’appareil, mais on récuse leur esprit pour le concevoir. C’est là le raffinement suprême de la marginalisation: non pas l’exclusion brutale, qui révolte, mais le déclassement feutré, qui use:On ne les chasse point, on les éteint.
Dès lors, comment s’étonner de l’exode?
On nomme cela, avec une pudeur sémantique, la fuite des cerveaux , l’expression est trompeuse,il ne s’agit point d’une fuite mue par l’ambition, mais d’un exil dicté par l’asphyxie. C’est la fuite des compétences bafouées, des légitimités niées,le pays ne perd pas ses fils parce qu’ailleurs brille davantage; il les perd parce qu’ici, on a éteint leur lumière et l’on assiste à ce paradoxe tragique: une nation qui forme ses élites pour en faire l’ornement des autres.
Pour voiler cette déchéance, on invoque l’incantation suprême: l’unité nationale.
Mais quelle unité? Une unité de façade, une rhétorique de l’unanimité qui dissimule mal l’iniquité du partage. On y confond l’indivisibilité du territoire avec l’indivisibilité des honneurs. On y demande aux uns le sacrifice de boucher les fissures, aux autres le privilège de dessiner les plans.
Or, une République qui classe ses enfants, qui hiérarchise les destins selon la pigmentation ou la patronymie, cesse d’être une République.:elle n’est plus qu’une administration affublée d’un drapeau et d’un hymne.
Voilà pourquoi elle est inachevée.
Inachevée, car elle a proclamé l’égalité sans jamais en organiser les conditions.
Inachevée, car elle a enfanté des cadres pour leur refuser le gouvernail.
Inachevée, car elle préfère l’exil de ses meilleurs à la justice du partage.
Et tant qu’elle ne consentira pas à achever son propre idéal, elle continuera de se vider: de ses cerveaux d’abord, de son âme ensuite.
Sid’ahmed khlil
POUR UNE MAURITANIE DE CITOYENS ÉGAUX
Déclaration de Biram Dah Abeid sur la pétition des 242 cadres
J’ai pris connaissance avec attention de la pétition signée par 242 personnalités mauritaniennes appelant notamment à la reconnaissance constitutionnelle de la composante haratine et à l’adoption de politiques de discrimination positive en sa faveur.
Une grande partie des constats qu’elle formule est malheureusement réelle. Ils renvoient à une histoire que la Mauritanie ne peut ni effacer ni contourner. L’esclavage a marqué notre pays dans sa chair et ses survivances comme ses pratiques et ses séquelles continuent de produire des effets. Les Haratines ont subi les conséquences d’une longue histoire d’asservissement, de marginalisation et d’exclusion, notamment dans l’accès à la terre, aux responsabilités publiques, au crédit et aux opportunités économiques.
Mais reconnaître une injustice historique ne signifie pas enfermer l’avenir dans les identités qui l’ont subie ni enfermer les citoyens dans leur histoire. La Mauritanie ne peut construire son avenir en organisant la République comme une addition de communautés qui viendraient chacune réclamer auprès du pouvoir sa part de postes, de quotas, de privilèges ou de ressources. Une telle conception risquerait de consacrer institutionnellement les divisions que nous devons précisément dépasser.
L’égalité ne consiste pas à fermer les yeux sur les inégalités réelles. Elle commande au contraire à l’État de les combattre. Il faut donc des politiques publiques volontaristes, ciblées, transparentes et évaluables en faveur des populations et des territoires qui concentrent la pauvreté, l’exclusion et les handicaps hérités de l’histoire. Là où les Haratines sont les premières victimes de ces handicaps, ils doivent naturellement être parmi les premiers bénéficiaires de ces politiques. Il ne s’agit ni d’une faveur ni d’un privilège. Il s’agit de réparer une injustice et de rendre effective une égalité qui ne peut rester théorique.
Mais cette exigence ne saurait être réduite à une seule composante de notre peuple. La pauvreté, le chômage, l’exclusion, l’inégalité devant les opportunités, la confiscation des ressources publiques, l’arbitraire administratif et l’abandon territorial frappent également des citoyens maures et négro-mauritaniens, des femmes, des jeunes privés de perspectives et des populations entières laissées à l’écart du développement. La justice sociale ne peut avoir une couleur communautaire. Elle doit avoir un visage national.
Cette exigence de justice vaut également pour le passif humanitaire qui a profondément meurtri la communauté négro-africaine de Mauritanie. Les déportations, les violences, les exactions et les pertes humaines et matérielles subies par des milliers de nos compatriotes constituent une blessure nationale qui ne peut être ni occultée ni relativisée. La réconciliation véritable suppose que toutes les injustices de notre histoire soient reconnues, que les victimes et leurs familles obtiennent justice et que les conditions soient réunies pour que de telles tragédies ne puissent plus se reproduire.
C’est pourquoi la lutte contre les injustices historiques doit s’inscrire dans un combat plus vaste pour l’égalité de tous les Mauritaniens. Les souffrances d’une composante ne diminuent pas celles des autres. Les injustices ne se concurrencent pas. Elles se combattent. La justice ne doit pas devenir une compétition entre communautés.
C’est dans cette perspective qu’il faut examiner la proposition de discrimination positive fondée sur l’appartenance communautaire. Il existe une différence fondamentale entre des politiques publiques destinées à corriger des inégalités objectivement constatées et un système institutionnel qui organiserait durablement la répartition des fonctions et des ressources de l’État entre communautés. L’État de droit ne peut reposer sur un dosage communautaire des responsabilités publiques.
L’accès à la fonction publique, à la magistrature, aux forces armées et de sécurité, à la diplomatie ou aux responsabilités de l’État doit être garanti par le droit, la compétence, le mérite et des mécanismes transparents de lutte contre les discriminations. Il ne peut devenir le résultat d’une négociation permanente entre communautés pour déterminer la part de chacune dans l’appareil d’État. Une République ne peut demander à chaque citoyen de se présenter d’abord comme le représentant de son groupe pour accéder à ses droits. L’État doit reconnaître les citoyens, pas distribuer des citoyens entre communautés.
C’est toute la différence entre une politique de correction des inégalités et une organisation communautaire du pouvoir. La première cherche à produire l’égalité réelle. La seconde risque d’institutionnaliser les catégories mêmes dont nous devons progressivement nous libérer. Notre objectif doit donc être de faire de l’État le garant des droits de chaque citoyen, et non l’arbitre d’un partage communautaire des postes, des ressources et des responsabilités. Nous devons réparer les discriminations sans institutionnaliser la séparation des citoyens.
La République doit reconnaître les blessures de son histoire, corriger les déséquilibres qu’elles ont produits et garantir une égalité réelle. Mais elle doit aussi permettre à chaque citoyen de se projeter dans un avenir qui ne soit pas déterminé à jamais par son origine.
Pendant des années, la question haratine a été enfermée dans une lecture communautaire du débat politique, comme si la lutte contre l’esclavage et ses séquelles était le combat particulier d’un groupe contre les autres. Il faut sortir de cette logique. Les Haratines n’ont pas besoin d’être enfermés dans leur identité pour que leur histoire soit reconnue. Ils ont besoin que leurs droits soient garantis, que les injustices dont ils ont été victimes soient effectivement réparées et que leurs enfants puissent accéder aux mêmes possibilités que tous les autres citoyens. De même, les autres composantes de la nation n’ont pas à craindre que la justice rendue aux Haratines se transforme en injustice à leur égard. La justice doit être une force de rassemblement, pas un objet de compétition.
La Mauritanie n’a pas besoin de citoyens qui se définissent d’abord par la part de l’État qui reviendrait à leur communauté. Elle a besoin de citoyens qui puissent se reconnaître dans un même État, soumis aux mêmes lois, protégés par les mêmes droits et bénéficiaires des mêmes garanties. L’égalité ne consiste pas à prétendre que nous avons tous connu la même histoire. Elle consiste à faire en sorte que cette histoire ne détermine plus les droits et les chances de nos enfants.
C’est cette exigence qui doit guider notre action. La lutte contre l’esclavage et ses séquelles doit se poursuivre. Les injustices historiques doivent être reconnues et réparées. Les politiques publiques doivent corriger les inégalités qui en résultent. Mais cette réparation doit contribuer à construire une citoyenneté commune et non à figer davantage les appartenances. L’émancipation des Haratines ne doit pas être pensée contre l’émancipation des autres Mauritaniens. Elle doit en être une composante et une force.
C’est ainsi que la cause de la justice peut devenir une cause nationale. C’est ainsi que la reconnaissance de notre histoire peut devenir le point de départ d’un avenir commun. Et c’est ainsi que la Mauritanie pourra passer d’une coexistence de communautés à une véritable communauté de citoyens.
Une Mauritanie où les blessures de l’histoire sont reconnues et réparées, où les injustices sont combattues sans distinction et où aucun citoyen n’est enfermé dans son origine. Une Mauritanie où chacun peut enfin se dire simplement : ma communauté, c’est la Mauritanie.
Biram Dah Abeid
Nouakchott, le 27 juillet 2026
MORALITÉ PUISSANTE
La peur nourrit les mauvaises idées.
Le courage les détruit.
Le silence des personnes justes permet aux absurdités de grandir.
Mais une seule voix, au bon moment, peut arrêter la folie.
Parfois, l’acte le plus héroïque n’est pas de combattre…
C’est de parler.
PS…Il y a des moments dans la vie où le silence semble plus sûr que la vérité.
Mais chaque fois que nous choisissons le silence par peur…
nous donnons à l’erreur le droit de régner.
Le courage n’est pas l’absence de peur.
C’est décider que la vérité vaut plus que notre confort.
Un seul homme a osé parler.
Pas parce qu’il était plus fort.
Mais parce qu’il aimait son pays plus que sa sécurité.
Et parfois…
Dieu, l’histoire et la destinée attendent simplement qu’une voix se lève.
Si personne ne parle, l’injustice devient normale.
Si personne ne résiste, l’absurde devient loi.
Si personne n’ose, le monde s’enfonce.
Mais quand une personne se lève…
Elle réveille les consciences.
Elle brise les chaînes invisibles.
Elle change le cours des choses.
Ne sous-estime jamais le pouvoir d’une parole courageuse.
Une phrase peut sauver une génération.
Une vérité peut libérer une nation.
Une voix peut réveiller un monde.
CONSEILS INSPIRÉS POUR CEUX QUI LISENT CE TEXTE
Ne laisse jamais la peur décider à ta place.
Si quelque chose est faux, ose poser une question.
Le respect ne signifie pas l’aveuglement.
Reste humble, mais ne sois jamais complice du silence.
Parle avec sagesse, mais parle.
Protège ton intégrité comme un trésor sacré.
Sois cette voix qui éclaire quand tout le monde s’éteint.
Apprends à réfléchir avant d’applaudir.
Le courage intelligent vaut plus que l’obéissance aveugle.
L’histoire appartient à ceux qui osent.
Samba THIAM
Président des FPC
*De la déchéance d’une école ou le génocide silencieux de l’intelligence*
La saison des grands rendez-vous, cet implacable calendrier qui rythme les examens d’entrée en première année du premier cycle du secondaire, l’accession au brevet et le mythique baccalauréat, s’ouvre sous les auspices de la fébrilité et du tourment.
Ces épreuves, points d’inflexion irréversibles dans le destin des élèves, charrient en leur sillage un cortège aussi dense que contradictoire d’allégresses et de désillusions, d’espérances exaltées et de désespoirs pathétiques.
Pourtant, dans notre pays, ce rendez-vous habituel revêt une gravité singulière. Il interroge nos consciences et chagrine nos oreilles insensibles aux marmonnements de dérives dangereuses.
Petit illustré. J’ai reçu, non sans une stupéfaction douloureuse, l’enregistrement d’une intervention d’un président d’une association de parents d’élèves dans la moughataa de Boghé. Cet homme, par ailleurs éminent professeur retraité et ancien directeur de lycée, en appelait à une mobilisation farouche de tous les parents d’élèves contre la triche, ce fléau métastasé qui, en pervertissant l’âme scolaire, abrutit méthodiquement la jeunesse.
Il rappelait, pour appuyer son invite, l’édifiante mésaventure d’un DREN du Brakna, jadis publiquement blâmé par l’Autorité administrative pour les piètres résultats de sa région. Le malheureux eut beau plaider la rigueur, arguant d’une politique de tolérance zéro qui pénalisait mécaniquement son classement, rien n’y fit : la réprimande fut cinglante et définitive.
Dès lors, le dictat implicite du « faisons-comme-tout-le-monde » s’est imposé en maître absolu, nivelant les taux d’admission sur l’échelle trompeuse des moyennes nationales.
L’éthique, ce pilier séculaire, a déserté les enceintes scolaires aux alentours de la fin des années quatre-vingt, lorsque les épreuves orales du baccalauréat, jadis nobles exercices de maïeutique, se muaient en véritables bazars de compromissions malsaines, parfois négociées au poids du rubis ou scellées sur le tapis d’alcôve.
En proie à une érosion déontologique sans précédent, le ministère, acculé, n’a eu d’autre issue que d’abolir purement et simplement la pratique des oraux. Abrogation funeste s’il en fut, car, loin de se réduire à une simple formalité protocolaire, l’épreuve orale constitue le vvéritable creuset où s’éprouve la valeur d’un candidat. Tandis que l’écrit autorise les repentirs, les ratures et le luxe d’une réflexion différée, l’oral impose la dictature de l’instant : il ne s’agit plus seulement de restituer un savoir appris, mais de faire preuve d’une agilité intellectuelle à toute épreuve, par sa capacité à convaincre, à rebondir face à l’imprévu et à élever le débat au-dessus de la simple récitation. C’est donc un exercice pédagogique aussi important que l’examen écrit. Cette suppression, passée comme une lettre à la poste, a paradoxalement consacré la victoire de l’exception indélicate sur la règle de la probité.
L’avènement des téléphones portables et de leurs corollaires technologiques, l’IA en tête, a contraint à des mesures d’interruption du signal numérique sur tout le territoire, le temps du déroulement des épreuves. Mais ce palliatif technique est un aveu d’impuissance : dans une cité où les larrons sont plus nombreux que les gendarmes, le dernier des gendarmes n’a de salut que dans la complicité ou la résignation.
Ainsi, à force de laisser-aller et de conciliabules, notre école s’est muée en un terreau luxuriant d’anti-valeurs, un abattoir méthodique des talents, une usine à fabriquer en série la médiocrité. La gangrène, ayant atteint l’université, y est désormais en état de métastase avancée.
Proclamons-le avec l’implacable lucidité qui s’impose : un génocide intergénérationnel, silencieux et continu, décime notre appareil éducatif depuis deux décennies.
J’en atteste pour ma part : Il y a vingt ans que l’encadrement des mémoires de fin de cycle m’est devenu un exercice périlleux, sinon impossible, les étudiants ayant visiblement perdu jusqu’à la faculté de mener une investigation autonome et de structurer leur pensée dans un discours cohérent. Cette régression procède d’un déficit cumulatif qui, du primaire au secondaire, s’est insidieusement enraciné dans les tréfonds de notre pédagogie. La concomitance des départs en retraite des cadres expérimentés et l’arrivée massive de néo-enseignants, formatés pour certains dans les limbes de ce même système défaillant, ne fait qu’exacerber cette déliquescence cognitive, à laquelle s’adjoint, hélas, une érosion morale et identitaire d’une profondeur inouïe.
Il est désormais patent que notre édifice scolaire a définitivement perdu son statut de sanctuaire des valeurs fondamentales. En cet état de délabrement terminal, toute réforme relève du cosmétique ; seule une tabula rasa, une refondation intégrale et une rupture épistémologique avec nos vieux démons, pourrait lui insuffler un nouveau souffle. Mais cette perspective ne saurait advenir de sitôt, car, tout compte fait, nous persistons, collectivement, dans le déni le plus obstiné de nos responsabilités dans ce “génocide” intergénérationnel. Nous contemplons notre nombril, nous berçant d’illusions métaphysiques, tandis que le crime se perpétue sous nos yeux, et nous osons nous congratuler pour ce « meilleur des mondes » … factice.
Dès lors, Vive l’école républicaine… pour autant qu’elle accepte de se regarder en face dans le miroir brisé de nos propres dénis.
*Birane Hamath Wane*, Professeur d’université
Ould Haidalla : « Le géant qui a semé la terreur dans tous les foyers et tenté de fuir la “prison du pouvoir” »
Premier journaliste à rencontrer l’ancien président mauritanien Mohamed Khouna Ould Haidalla après la chute de son régime, Cheikh Bekaye évoque dans le récit qui suit son entretien avec celui qu’il a décrit comme « Le géant ayant semé la terreur dans tous les foyers et tenté de fuir la “prison du pouvoir”
Nouakchott – par Cheikh Bekaye*
Traduit de l’arabe Initiatives News avec IA.
Porté par les hasards de l’histoire au sommet de l’État en 1980, l’officier mauritanien Mohamed Khouna Ould Haidalla s’est retrouvé à diriger un pays pour lequel, selon ses propres mots, il n’était « ni préparé ni demandeur ».
Héritier à la fois de la rudesse du désert, de la discipline militaire et de la simplicité bédouine, il a dû assumer un pouvoir qu’il décrit comme lourd et contraignant.
Dès ses débuts, il s’attelle à la lutte contre la corruption et les dysfonctionnements administratifs, tout en tentant de répondre aux attentes sociales. Mais progressivement, son exercice du pouvoir se durcit, jusqu’à instaurer un climat de crainte au sein de la société. À un moment charnière, il envisage même de se retirer « avec honneur », sans y parvenir.
Isolé, lâché par ses propres services de sécurité qui l’avaient induit en erreur et en conflit avec de nombreux acteurs, il connaît ensuite la chute, la prison, puis une forme de retrait presque ascétique : vivant sous une tente, renouant avec une existence pastorale rythmée par le désert.
Installé dans la petite villa modeste où vit sa famille dans l’un des quartiers de Nouakchott, l’ancien président mauritanien accorde un entretien au journal Al-Hayat. Il revient sur son expérience du pouvoir, ses erreurs, la vie bédouine, son retour à la politique et sa vision de l’avenir.
Son retour à la politique s’est fait tardivement. «Je n’avais d’autre choix que le silence, car depuis ma sortie de prison (…) je suis placé sous surveillance et interdit d’accès aux villes de Nouakchott, Zouerate et Nouadhibou, sauf autorisation spéciale et pour des raisons médicales. » Explique-t-il.
Aspirait-il à gouverner à nouveau la Mauritanie ?
Le Colonel Haidalla répond par la négative :« J’ai gouverné à une autre époque, et mon temps est passé. Le peuple mauritanien compte des hommes dignes d’assumer cette responsabilité et qui en ont le droit. »
À propos de la démocratie et du rôle de l’armée, il déclare :« Indépendamment de ses aspects positifs ou négatifs, la démocratie est une exigence de tous et l’air du temps. Je pense qu’il est désormais temps que les forces armées retournent dans leurs casernes. »
Il ajoute :« J’ai tenté une sortie honorable pour moi et pour l’armée en 1980, en instaurant une constitution fondée sur une démocratie multipartite. »
Haidalla fut nommé Premier ministre un an après le coup d’État contre le président civil Moktar Ould Daddah en 1978, tandis que deux officiers — Mustapha Ould Salek et Mohamed Mahmoud Ould Louly — se succédaient à la tête de l’État et du gouvernement. La faiblesse de ces deux officiers et les luttes internes entre militaires pour le pouvoir firent de Haidalla le dirigeant réel, jusqu’à sa prise complète du pouvoir en 1980 à la faveur d’un « quasi-coup d’État ».
Il décrit cette période comme « une phase de grand chaos et de conflit entre jeunes officiers et hauts gradés ».
L’ancien président considère sa période au pouvoir comme « une grande prison dans laquelle j’ai été conduit contre ma volonté, les circonstances m’ayant imposé un pouvoir dont je n’ai jamais rêvé ni que je n’ai aimé ».
Lorsqu’on lui rappelle qu’il est lui-même revenu sur cette constitution, renoncé à restituer le pouvoir aux civils et restreint les libertés, il répond simplement :« J’ai échoué à fuir, car le pire défaut pour un officier est d’être lâche. »
Il explique que la tentative de coup d’État du 16 mars 1981, menée par des officiers mauritaniens venus du Maroc, ainsi que l’état de tension qui l’accompagnait et « les pratiques du gouvernement civil dirigé par Sidi Ahmed Ould Bneijara », rendirent impossible le transfert du pouvoir aux civils à cette époque. Il évoque l’émergence d’un courant puissant dans l’armée appelant à renforcer la mainmise militaire sur le pays :« Nous avons d’abord refusé leurs exigences, mais nous avons fini par céder, car il n’y avait pas d’autre choix. »
« J’avais le choix entre me sauver de cette prison et quitter le champ de bataille, ou céder aux exigences des jeunes officiers et rester… J’ai choisi le courage. »Sans aucun doute, la tentative du 16 mars fut un tournant pour Haidalla, qui fut envahi à la fois par la peur et la colère. Il fit arrêter et disperser la plupart de ceux soupçonnés de sympathies pro-marocaines, dans un contexte de relations tendues avec le Maroc, accusé de soutenir le putsch, tandis que Rabat accusait Haidalla de soutenir le Front Polisario.Il poursuivit ensuite une série d’arrestations qui touchèrent de nombreuses personnes durant ses cinq années de pouvoir.
Il rejette toute comparaison avec le président suivant Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya :« Si les Mauritaniens noirs s’étaient opposés à moi, je n’aurais pas agi comme d’autres… J’ai affronté les baassistes, mais je n’ai pas puni leurs familles ni pris des innocents pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis. »
Il reconnaît avoir commis des erreurs :« Beaucoup de vérités m’ont été révélées que je ne connaissais pas. J’admets avoir commis des erreurs », mais il ajoute :« J’agissais de bonne foi, et d’autres me poussaient à commettre ces erreurs pour les exploiter contre moi ou servir leurs propres intérêts. »Il s’arrête longuement sur les arrestations sanglantes de mars 1984 contre les nassériens, qu’il considère comme une préparation à son renversement neuf mois plus tard.Bien que le mouvement nassérien ait diffusé des tracts, inscrit des slogans hostiles sur les murs dans la plupart des grandes villes, mené des grèves et des troubles, il entretenait en même temps des liens avec le régime de Haidalla, en raison de ses positions proches des pays arabes dits « progressistes » de l’époque : l’Algérie, la Libye, la Syrie et le Yémen du Sud. La question du Sahara occidental constituait également un point de convergence entre Haidalla et les nassériens.Ironie du sort, ces arrestations coïncidèrent avec la décision de Haidalla de reconnaître la « République arabe sahraouie ».
Il fut surpris de constater que tous les services de renseignement s’accordaient à évoquer un complot nassérien visant à renverser le régime, soutenu par les Libyens et les Marocains dans le cadre de leur rapprochement au sein de « l’Union arabo-africaine ».
Mais la surprise fut plus grande encore lorsque les noms de membres de son propre camp au sein du comité militaire apparurent dans les procès-verbaux d’enquête : parmi eux, Moulay Ould Boughreiss, Mohamed El Amin Ould Zein, Sidi Ahmed Ould Ahmed Aïda, Moulay Hachem Ould Moulay Ahmed et Atiyeh Hemat.Le président entra dans une grande colère :« Si je devais douter du colonel Boughreiss, je ne douterais pas des autres », déclara-t-il. Il contacta alors un détenu, lui demandant de préciser les dates de recrutement de ces officiers et leurs recruteurs.
Sa joie fut grande lorsque le détenu répondit :« Si j’ai dit cela, c’est que je n’étais pas conscient. »Bien qu’il apparût que les services de renseignement avaient falsifié les procès-verbaux et fabriqué le complot, et malgré son refus d’arrêter ses partisans, les centaines de détenus restèrent un problème qu’il ne put — ou n’eut pas le courage — de résoudre rapidement.
Deux personnes moururent sous la torture, d’autres eurent la peau brûlée par des décharges électriques. Les médias amplifièrent « le complot ignoble contre la patrie », et la télévision officielle montra de nombreux chèques bancaires présentés comme des fonds versés par la Libye à ses agents.
Bien que l’opinion publique comprît rapidement que l’affaire était fabriquée, il était difficile pour l’État d’en reconnaître le mensonge.
Neuf mois plus tard, alors qu’il avançait prudemment vers une résolution de la « crise des nassériens » en libérant progressivement les détenus sous contrôle judiciaire en attendant un procès qui ne devait jamais avoir lieu, la musique militaire retentit le 12 décembre 1984, mettant fin à « l’ère du pouvoir individuel », selon le communiqué n°1.
Le colonel Ould Taya commença là où Haidalla s’était arrêté, en annonçant « l’abandon des poursuites judiciaires contre nos enfants innocents ». Une dizaine de nassériens avaient déjà été libérés dans le cadre du plan de Haidalla.
L’ancien président se souvient de son angoisse après son arrestation à l’aéroport, à son retour d’un voyage où il assistait à une conférence :« J’étais très inquiet pour ma famille, car je ne leur avais laissé que 3000 ouguiyas (38 dollars), nos chameaux étaient loin et nous n’avions pas de maison… Je me rassurais en me disant que l’État leur donnerait un logement et de l’argent, mais cela ne s’est malheureusement pas produit : ma famille a été expulsée et n’a reçu aucune aide. »Il ajoute :« J’avais sur mon compte 80 000 ouguiyas (environ 1000 dollars).
J’ai écrit au directeur de la sécurité pour les retirer, mais ma demande a été refusée, et on m’a informé qu’il ne restait que 11 000. »— Pourquoi n’aviez-vous pas de maison alors que vous possédiez des troupeaux de chameaux ?— « Avant d’arriver au pouvoir, j’avais obtenu un terrain pour lequel j’avais payé les droits à l’État.
Mais une fois devenu président, j’ai refusé de construire ce que je ne possédais pas auparavant. Nous avions décidé au sein du comité militaire que les officiers ne devaient pas construire. »

Il ajoute : « Mais malheureusement, il s’est avéré que de nombreux officiers ont amassé d’énormes fortunes. »Haidalla rend hommage aux Mauritaniens qui ont soutenu financièrement sa famille durant sa détention, mais se souvient avec amertume d’un ami proche qui entrait chez lui sans autorisation lorsqu’il était président, mais qui, après sa chute, n’a même pas salué sa famille.Malgré sa mauvaise réputation en matière de droits de l’homme, beaucoup lui reconnaissent une probité personnelle.


Haidalla est un véritable homme du désert, resté lié à la vie bédouine et à ses troupeaux de chameaux acquis avant son arrivée au pouvoir. Il n’a connu la vie urbaine que durant ses études dans une académie militaire française ou pendant ses cinq années de pouvoir. Ses adversaires racontent qu’alors qu’il était président, il se rendait dans le désert, attrapait la queue de son chameau le plus robuste et courait derrière lui jusqu’à épuisement, avant de se laver les mains et d’ordonner à son cortège de repartir.
(« Al-Hayat », Londres)(De mon livre : #Ornements_sur_le_visage_du_sable)
*Écrivain et journaliste mauritanien.
Il a travaillé comme correspondant pour BBC, Associated Press, le journal Al-Hayat et la chaîne LBC.
Il a évolué au sein de plusieurs médias mauritaniens, occupant notamment les fonctions de :
Directeur de la rédaction de l’agence,
Directeur de la rédaction du journal Echaab,
Directeur du secteur de la radio.
Il a enseigné à Université de Nouakchott et à l’École nationale d’administration.
Kassataya




