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Deux poids, deux mesures, encore… mais jusqu’à quand ?
Trump et Netanyahou ont finalement sauté le pas. Ils ont unilatéralement décidé d’attaquer un État souverain sans autre raison qu’il pourrait constituer une menace pour l’État hébreu. Après le Vénézuela, dont le président a été capturé dans son lit, parce qu’il refusait de se plier aux injonctions de Trump, c’est au tour de l’Iran de faire les frais de la foudre belliqueuse de ce va-t-en-guerre qu’est le président américain. Les négociations que les USA ont accepté d’entreprendre avec la République Islamique autour de son programme nucléaire, n’étaient, en fait, que de la poudre aux yeux. Avant même qu’elles ne s’achèvent, la Sionie, à qui Trump ne peut apparemment rien refuser (le dossier Epstein est passé par là), a fini par lui forcer la main pour passer à l’action. Et le déluge de feu s’est abattu sur l’Iran, tuant, coup sur coup, son guide suprême, une partie de sa famille et plusieurs hauts gradés de l’Armée et des Gardiens de la Révolution. Passé l’effet de surprise, les perses se sont bien repris et ont riposté en attaquant des points névralgiques en Israël, ainsi que les bases américaines au Moyen-Orient.
Depuis samedi, l’escalade se poursuit et l’on ne sait plus où s’arrêtera la bêtise humaine. Mais les questions que tout le monde se pose est jusqu’à quand les États-Unis continueront à se comporter comme le « gendarme » du monde en toute impunité. Jusqu’où iront-ils ? Pourquoi l’Iran ? S’agit-il réellement de l’empêcher d’acquérir la bombe atomique ? L’État hébreu la possède pourtant depuis de longues années et refuse toujours de signer le traité de non-prolifération nucléaire. Deux poids, deux mesures, comme depuis déjà un certain temps ?
Une situation bien résumée par le premier ministre sénégalais Ousmsne Sonko dans un tweet: “Nous sommes dans une situation, depuis un an, de liquidation du droit international. Un pays peut se donner le droit, à tout moment, de kidnapper des présidents, de s’attaquer à d’autres pays, d’asphyxier des pays (….) Un pays, sans résolution ni mandat de l’ONU, peut décider de frapper d’autres pays, d’assassiner leurs dirigeants. Ceci est extrêmement grave. “
Ahmed ould Cheikh
PARTAGE DE LECTURE : Un instant , Monsieur le Président,
J’ai toujours été et suis encore sûr de votre bonne foi. Et je suis désolé , très désolé de vous dire que vous avez été gravement induit en erreur par des gens qui ‘ne connaissent rien au droit foncier mauritanien. Vous avez dit que la loi ne reconnaît pas la propriété collective de la terre. Votre parole a certes valeur de décret mais elle ne peut valoir en l’espèce car la terre ne peut être nationalisée que par une loi.
Je voudrais donc rappeler à votre auguste mémoire que l’ordonnance 83127 du 5 juin 1983 reconnaît bien la propriété terrienne collective qu’elle soumet a l’obligation d’être individualisée, à moins que la collectivité qui la possède préfère se transformer en personnalité morale (coopérative,association ou GIE) car le droit de propriété du sol ne peut se rattacher qu’à une personne physique ou une personne morale. C’est la grande nouveauté introduite et l’essence même de l’abolition du mode de tenure foncière qui trompent beaucoup de soi-disant juristes
La réglementation portant application de cette ordonnance prévoit un certificat de propriete à délivrer aux personnes ayant mis en valeur des terres avant la promulgation de la loi 60132 du 2 août 1960 portant organisation domaniale, pourvu que cette mise en valeur ait continué
Les décrets de 1984, 1990, 2000 et 2010 ont tous reconnu la propriété terrienne collective traditionnelle. Des walis dont moi même ont délivré des certificats de propriété collective,
Je voudrais rappeler à notre Président à qui je souhaite réussite et longue vie que les personnes civiles encore vivantes qui ont participé à l’écriture de cette ordonnance sont Sid Ahmed Yessa et moi-même. Nous sommes témoins du fait que le Comité Militaire’ tenait a fonder le droit sur la charia et a respecter absolument les droits acquis des particuliers
Ceux qui conseillent les Ministères actuellement concernés par le foncier étaient encore à l’école primaire.au moment où cette ordonnance se discutait.
Mais il y a des gens qui n’ont jamais possède des terres et qui font tout pour nier sciemment le droit de très nombreuses collectivités et individus qui ont consenti d’immenses sacrifices pour cultiver, protéger et assainir d’ incommensurables espaces. Et il y en a aussi d’autres qui font tout pour vivre d’une fausse réputation de juristes, ou d’autres qualifications et passent auprès de certains ministres pour des savants.
Il y en a enfin qui pensent qu’en niant l’existence de la propriété collective terrienne on fait mal uniquement à nos communautés negro-africaines alors que celles-ci ne sont pas les seules à avoir des terres dans la Vallée et à vivre exclusivement d’elles depuis des siècles
C’est malheureusement toute une mouvance qui tient à enchaîner notre pays dans une vision vulgairement ethnique de tous les problèmes qui se posent à nous. Mais dans ce cas, ils font plus de mal à ceux dont ils prétendent paradoxalement défendre les intérêts au nom d’un nationaliste arabe primaire aux origines décriées. La Vallée appartient à toutes nos communautés et personne ne peut nier le droit de propriété terriennes aux tribus Taghredient, Rkakna، Idejewadj , Ould Boulli, Zermbotti, Zeilouva Oulad Ayed, Oulad. Ebeiri, Tendgha, Idab. Lehsen, Oulad Mansour, Tenak, Oulad Seyid , Ideidjba، Tagnit, Oulad Noughmach, Idellik, Oulad Mheimdatt, Idegmambra, Litama, Chorfa de Mbout, etc.
En conclusion, je convie tous ceux qui prétendent connaître le droit foncier mauritanien à un débat sur la nature et l’étendue des droites des individus et communautés qu’il reconnaît ou ne reconnaît pas.
Je conseillerai donc à notre cher Président de se référer à ceux qui connaissent, comme Allah le lui a ordonné. Isselou ehledhikr in kountoum laa t’alamoun
On me dira que malheureusement, il n’y a plus d’autorité scientifique dans notre cher pays!!!
C’est hélas, le prélude à l’absence d’une autorité morale et l’avant prélude de l’absence d’une autorité tout court
Isselmou Ould Abdel Kader
Administrateur civil spécialiste du foncier
Sur la question foncière en Mauritanie .
Sur la question foncière en Mauritanie .
1. Reconnaître une vérité historique incontestable.
Personne ne peut nier que les terres mauritaniennes tribales ou communautaires, ont été occupées, exploitées et gérées par les communautés locales bien avant la naissance de l’État moderne au XXe siècle.
Pendant plusieurs siècles :
– les populations ont vécu de l’agriculture, de l’élevage et de l’exploitation des ressources naturelles ;
– elles ont mis en place des règles coutumières organisant l’accès à la terre ; njoldi, Assakkal, Cootiigu )
– ces règles ont garanti la stabilité sociale et économique pendant des centenaires.
Affirmer aujourd’hui que seule l’autorité étatique fonde la légitimité foncière pose donc une question juridique et historique sérieuse.
2. L’Ordonnance 83-127 ne supprime pas totalement les droits collectifs
Il est vrai que l’Ordonnance 83-127 affirme le rôle central de l’État dans la gestion du domaine foncier. Mais juridiquement :
– elle ne nie pas l’existence des occupations historiques ;
– elle introduit la notion de mise en valeur, qui correspond aux pratiques communautaires traditionnelles ;
– dans son application, l’administration reconnaît souvent les ayants droit traditionnels. (Ref: Article Isselmou Abdelkhader, un des rédacteurs du texte ).
Ainsi, prétendre que cette ordonnance efface totalement les droits des collectivités constitue une interprétation contestable et contestée du droit positif mauritanien.
3. Le droit africain moderne reconnaît les droits coutumiers
Dans toute l’Afrique, les réformes foncières évoluent vers la reconnaissance des droits communautaires.
La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples reconnaît :
– le droit des peuples à leurs ressources naturelles ;
– la protection des droits collectifs traditionnels.
Les directives internationales de gouvernance foncière ( FAO) recommandent également d’intégrer les droits coutumiers dans les systèmes juridiques modernes.
4. Une centralisation foncière excessive comporte des risques
Une interprétation strictement étatique de la propriété foncière peut entraîner :
– une insécurité juridique pour les populations rurales ;
– une multiplication des conflits fonciers ;
– une perte de confiance entre l’État et les citoyens ;
– des blocages dans les projets de développement. ( cas de Thienel/Bababé dans le projet PADISAM)
5. L’État n’est pas opposé aux collectivités : il doit être leur garant.
Le rôle moderne de l’État est :
– de réguler ;
– d’arbitrer ;
– de sécuriser les droits ;
– d’empêcher les abus et les accaparements.
Reconnaître les droits historiques des collectivités renforce la légitimité de l’État.
6. La question foncière est une question de cohésion nationale
La terre en Mauritanie est :
– un élément d’identité sociale et culturelle ;
– un facteur de paix sociale ;
– un pilier du vivre-ensemble.
Toute politique foncière doit tenir compte de ces dimensions.
Le véritable enjeu est de construire un système équilibré où :
– l’État garantit l’intérêt général et la souveraineté nationale ;
– les collectivités voient leurs droits historiques reconnus et sécurisés ;
– le développement économique se fait sans injustice sociale ni conflits fonciers.
Ball Mamoudou Jaffar.
Président de la Coopérative Lootibeeldjeri .
Premier Président de Kawtal Pelle Jojjannde Andee.
Nouakchott, le 12-02-2026.
Quand le discours sur l’unité évite de nommer la fracture sociale.
Cheikh Sidati Hamadi
Expert senior en droits des Communautés Discriminées sur la base du Travail et de l’Ascendance,
Chercheur associé spécialiste des discriminations structurelles,
Analyste et Essayiste.11 fevrier 2026
Il est des discours qui rassurent par leurs mots et inquiètent par leurs silences. L’allocution présidentielle prononcée au Gorgol appartient à cette catégorie : dense en appels à l’unité, riche en exhortations à la cohésion, mais traversée par des non-dits qui en révèlent les limites. Or, comme le rappelle l’adage, « chasser le naturel, il revient au galop ». On peut multiplier les formules consensuelles, invoquer le vivre-ensemble et célébrer la concorde ; si les fractures structurelles ne sont pas nommées, elles réapparaissent inévitablement dans le réel social. De la même manière, on ne peut cacher l’ombre d’un arbre en tentant de l’enterrer : ce que l’on refuse d’énoncer continue de structurer les rapports sociaux. C’est à l’aune de cette exigence de lucidité qu’il convient de lire et d’analyser le discours du Gorgol.
La visite présidentielle a été placée sous le sceau de la concorde nationale. Une fois encore, le Président de la République a invoqué l’unité, la cohésion sociale et la nécessité de préserver le vivre-ensemble. Ces appels, devenus un invariant du discours officiel depuis plusieurs années, traduisent une conscience diffuse des tensions structurelles qui traversent la société mauritanienne. Ils suggèrent, en creux, la persistance d’un malaise national non résolu, hérité de rapports sociaux inégalitaires profondément enracinés. Mais ils révèlent aussi, par leurs silences et leurs prudences lexicales, les limites d’une approche politique qui préfère l’apaisement discursif à la clarification normative.
Un terme, en particulier, mérite une attention soutenue : celui de « composante ». Répété à plusieurs reprises, sans jamais être défini ni juridiquement ni politiquement, il fonctionne comme un concept flottant : suffisamment large pour inclure sans nommer, suffisamment vague pour éviter la controverse. Il s’inscrit ainsi dans une stratégie discursive de contournement. Or, dans un pays dont l’histoire est marquée par des hiérarchies de statut, de couleur et d’origine, l’imprécision conceptuelle n’est jamais innocente ; elle devient, au contraire, un outil de gestion politique du non-dit.
1. Un concept absent du droit, mais omniprésent dans le discours
Il convient de le rappeler avec rigueur juridique : la notion de « composante nationale » ne dispose d’aucune reconnaissance explicite dans l’ordre constitutionnel mauritanien. La Constitution de la République islamique de Mauritanie structure l’identité nationale autour des langues, et non autour de catégories sociopolitiques ou communautaires.
L’article 6 de la Constitution énonce clairement :
« Les langues nationales sont l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof. La langue officielle est l’arabe. »
(Constitution de la République islamique de Mauritanie, art. 6)
Ce choix constitutionnel, historiquement présenté comme un compromis fondateur, visait à dépasser les clivages communautaires par une reconnaissance linguistique pluraliste. Toutefois, le recours récurrent au terme de « composante » dans le discours politique contemporain crée un décalage préoccupant entre le langage du droit et celui du pouvoir. L’État semble reconnaître implicitement l’existence de groupes socialement différenciés, tout en refusant de leur accorder une existence juridique claire.
Cette dissociation produit un effet paradoxal : on admet la fracture sans en assumer les conséquences normatives. L’ambiguïté, en matière d’égalité et de citoyenneté, n’est jamais neutre. Comme l’a justement analysé le constitutionnaliste Dominique Rousseau, « l’ambiguïté constitutionnelle, lorsqu’elle concerne l’égalité et la citoyenneté, n’est jamais neutre ; elle profite toujours à l’ordre social dominant » (Droit du contentieux constitutionnel, LGDJ). En d’autres termes, l’absence de définition juridique n’efface pas les rapports sociaux existants ; elle tend à les consolider.
Si une réforme constitutionnelle devait être envisagée, elle devrait donc s’attaquer prioritairement à cette contradiction centrale : comment prétendre gouverner une société plurielle tout en refusant de reconnaître explicitement les lignes de structuration sociale qui la traversent ?
2. La langue arabe : pilier commun ou marqueur d’asymétrie ?
C’est autour de la langue arabe que cette ambivalence atteint son point de cristallisation le plus sensible. Officiellement, l’arabe est la langue de l’État. Politiquement, elle est souvent présentée comme la langue d’une majorité sociologique. Socialement enfin, elle fonctionne simultanément comme vecteur d’unité religieuse et comme instrument de hiérarchisation symbolique.
Cette superposition des registres, religieux, politique et identitaire, engendre une confusion structurelle. La langue, censée être un outil de communication et un facteur de cohésion, devient un marqueur d’accès différencié au pouvoir, à l’administration, à l’éducation et à la reconnaissance sociale.
Pierre Bourdieu rappelait avec force que « la langue officielle est la langue qui impose les catégories de perception légitimes et consacre symboliquement les rapports de domination » (Ce que parler veut dire, Fayard). Appliquée au contexte mauritanien, cette analyse éclaire le rôle ambivalent de l’arabe : langue de l’État, elle est aussi un instrument de légitimation symbolique.
Plus problématique encore, l’arabe est fréquemment mobilisée comme référent identitaire homogène, alors qu’elle recouvre des réalités sociales profondément inégalitaires. Assimiler sous une même appartenance linguistique des groupes dont les trajectoires historiques sont radicalement différentes revient à neutraliser les rapports de domination hérités de l’esclavage et de la ségrégation sociale, au lieu de les confronter.
3. Une composante que l’on devine sans jamais la nommer
Lorsque le Président affirme qu’aucune composante nationale ne saurait revendiquer des droits spécifiques, tout en concédant que certaines puissent, pour des raisons particulières, bénéficier de mesures spécifiques, une interrogation fondamentale s’impose : quelle est cette composante ? Et quelles sont ces raisons ?
Le non-dit est transparent. La référence vise la communauté haratine, historiquement issue de l’esclavage et toujours confrontée à des discriminations systémiques largement documentées par les organisations nationales et internationales.
Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage observait que « les Haratines continuent de subir des formes structurelles de marginalisation sociale, économique et politique, directement liées à leur ascendance servile » (A/HRC/36/43, Nations unies). Cette affirmation internationale ne fait que confirmer une réalité sociologique largement attestée.
Ce qui frappe, dès lors, n’est pas la reconnaissance implicite de cette réalité, mais l’incapacité persistante à la nommer explicitement dans les discours officiels . Comme si la désignation claire constituait, en soi, un danger politique. Cette hésitation traduit un malaise profond : celui d’un État qui admet l’existence d’injustices structurelles, mais rechigne à les traduire en catégories juridiques assumées.
4. De la réparation implicite à la reconnaissance explicite
Aucune politique d’égalité réelle ne peut durablement reposer sur l’implicite. Le droit international des droits humains est constant sur ce point. Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) souligne que « la reconnaissance juridique des groupes historiquement discriminés constitue une condition préalable à l’adoption de mesures spéciales efficaces visant à garantir l’égalité de fait » (Recommandation générale n°32).
Maintenir les mesures correctives dans un registre exceptionnel et non institutionnalisé revient à placer leurs bénéficiaires dans une situation de dépendance politique permanente.
À l’inverse, une reconnaissance explicite permettrait de déplacer le débat du terrain de la concession vers celui du droit, de la faveur vers la justice structurelle.
Nommer, dans ce contexte, ne signifie ni diviser ni fragmenter. Nommer, c’est rendre visible, donc gouvernable, une réalité sociale que le silence ne fait qu’aggraver.
5. Clarifier pour refonder
L’unité nationale ne se construit ni par l’évitement ni par les formules consensuelles répétées. Elle exige une lucidité politique, un courage juridique et une fidélité au principe d’égalité réelle. Tant que certaines fractures continueront d’être reconnues à demi-mot, l’appel au vivre-ensemble restera fragile et performatif.
Le discours du Gorgol, par ce qu’il affirme et surtout par ce qu’il élude, rappelle une vérité fondamentale : il n’y a pas de cohésion durable sans reconnaissance explicite des inégalités héritées. Le dépassement ne viendra pas de l’effacement des différences, mais de leur intégration équitable et assumée dans le droit commun.
En définitive, l’histoire enseigne que les nations qui consolident leur unité sont celles qui affrontent leurs fractures avec courage, non celles qui les enveloppent de formules prudentes. L’exigence n’est pas de fragmenter la République, mais de l’approfondir ; non de substituer des appartenances concurrentes à la citoyenneté commune, mais de garantir que celle-ci soit réellement partagée. Tant que le langage politique demeurera en deçà de la réalité sociale, l’ombre persistera derrière le discours. Clarifier, reconnaître, institutionnaliser : telles sont les conditions d’une unité qui ne soit pas seulement proclamée, mais effectivement vécue.
Cheikh Sidati Hamadi
Expert senior en droits des Communautés Discriminées sur la base du Travail et de l’Ascendance,
Chercheur associé spécialiste des discriminations structurelles,
Analyste et Essayiste.
11 février 2026
Troisième mandat : Attention aux lignes rouges ! Par Abderrahman El Yessa, universitaire et Mohamed El Mounir, universitaire
LE CALAME — Alors que la Mauritanie est confrontée à des défis structurels, qui exigent une vision stratégique et la mobilisation autour de programmes de développement ambitieux, le débat politique semble se focaliser sur la reconduction hypothétique du chef de l’État en exercice, malgré la limitation constitutionnelle des mandats.
Cette question, qui s’était déjà posée au prédécesseur de l’actuel président de la République, ainsi qu’à d’autres chefs d’État dans la région et au-delà, est en passe de concentrer l’attention des acteurs politiques et de l’opinion publique.
L’hypothèse nourrit de plus en plus les rumeurs, alimentées par la multiplication de déclarations émanant d’acteurs en quête de positionnement personnel et de promotion au sein du Makhzen. C’est à qui sera le premier à appeler à un troisième mandat, quitte à piétiner tout ce que le pays a pu réaliser jusque-là en vue de jeter les bases d’une alternance pacifique.
Ces prises de parole visent à banaliser, en insinuant ou en suggérant, parfois ouvertement, la révision de la Constitution afin de permettre au président en exercice de briguer un troisième mandat. Appelées à se multiplier à mesure que la fin du mandat présidentiel se rapproche, elles s’inscrivent dans une logique de compétition et d’accès au pouvoir et aux privilèges qui en découlent.
À cet effet, certains acteurs n’hésitent pas à sacrifier les maigres avancées, acquises à grande peine, faisant leur la devise douteuse “que le puits s’écroule, pourvu que l’âne s’abreuve”.
Peu leur importe le recul démocratique, le reniement de la parole donnée et le parjure constitutionnel, tant qu’ils arrivent à attirer l’attention du pouvoir et sont récompensés en conséquence.
Cela serait d’autant plus aisé qu’avec un niveau de civisme et de prise de conscience relativement limité, la mobilisation de ce qu’il est convenu de désigner comme la “Mauritanie profonde”, avec ses multitudes de notables et d’élites opportunistes, en éternelle quête de prébendes, pourrait faciliter les choses.
Tout ce que la Mauritanie compte de juristes et d’experts s’évertuerait alors, en utilisant toute l’ingéniosité dont ils sont capables, de trouver la formule “magique” permettant de “ficeler” une telle réforme et, surtout, de la faire passer pour légitime. Beaucoup d’entre nous se souviennent encore de l’épisode avorté du “vote blanc”, en 2007, qui était supposé permettre la reconduction du chef d’Etat de transition.
Garde-fou contre les dérives autoritaires
D’aucuns diraient que la limitation posée par la Constitution, après sa révision en 2006, n’a, en soi, rien de sacré et pourrait être levée de la même manière qu’elle avait été établie, y compris à travers un référendum constitutionnel, selon la règle du parallélisme des formes.
D’un point de vue strictement normatif, la Constitution peut être révisée, car ce qu’une loi a institué, une autre pourrait le modifier. La norme fondamentale est en effet un texte vivant, censée accompagner la vie du pays et s’adapter à son évolution. Toutefois, l’enjeu n’est pas là, car la question n’est pas tant juridique que politique et morale.
La limitation du nombre de mandats, établie en 2006 à l’issue d’une longue période de dictature, dont les Mauritaniens continuent encore de payer le prix, n’est en effet pas une simple disposition technique comme les autres.
Elle constitue un garde-fou essentiel contre les dérives autoritaires, dont l’instauration résulte d’un large consensus national, associant les élites politiques et la grande majorité de l’opinion, qui y voyaient une rupture avec les modes de dévolution et d’exercice du pouvoir hérités du passé. Ce consensus traduisait un engagement moral collectif visant à jeter les bases d’une gouvernance vertueuse.
Dès lors, toute tentative de “bidouillage” constitutionnel, quel qu’en soient la forme et les modalités, visant à faire sauter ce verrou constitutionnel pourrait miner les bases fragiles de la construction de l’État et remettre en cause la légitimité du pouvoir. Elle saperait, du même coup, un consensus national acquis à grand peine et remettrait en cause les maigres progrès en matière de gouvernance.
De même, une telle perspective porterait atteinte à la stabilité relative, qui constitue aujourd’hui le principal atout du pays dans un environnement régional et mondial rempli d’incertitudes, au risque de replonger le pays dans un nouveau cycle d’instabilité, qui entraverait son développement.
À cela s’ajouterait une dégradation significative de l’image internationale de la Mauritanie. Or, on sait que le développement et l’attractivité d’un pays dépendent, en grande partie, de son “branding” et de la manière dont il est perçu à l’étranger.
Cela est particulièrement vrai compte tenu des efforts consentis pour attirer les investissements extérieurs, dont l’apport est indispensable pour exploiter les ressources du pays et en diversifier l’économie.
Une telle initiative conforterait ainsi l’idée d’un État incapable de respecter ses propres règles. En somme, une “République bananière” de plus, qui n’hésite pas à sacrifier sa loi fondamentale et piétiner ses garde-fous institutionnels au gré de l’humeur de ses dirigeants et de leurs thuriféraires zélés.
La limitation des mandats constitue un engagement qui doit être scrupuleusement respecté si l’on veut bâtir des institutions pérennes. Les nations se construisent grâce à des normes et mécanismes établis pour la durée. Les plus stables et développés sont ceux qui ont su établir des règles immuables, qui s’imposent aux élites dirigeantes.
Remettre en cause une telle équation ouvrirait la voie à toutes les dérives et fragiliserait l’ensemble de l’édifice institutionnel. La stabilité du pays devrait prévaloir sur les calculs des acteurs et l’humeur de ses dirigeants. On ne peut, à chaque fin de mandat, rouvrir la question sans affaiblir durablement l’idée même de l’État de droit et de la primauté de la Constitution.
Il convient de rappeler, à ce stade, que ces appels du pied n’ont pas été formellement endossés par le chef de l’État ou son entourage immédiat. Toutefois, les prises de position de hauts fonctionnaires, non-démenties ou suivies de rappels à l’ordre, sont de nature à semer le doute.
Cela est d’autant plus paradoxal que ces appels à la violation de la Constitution interviennent dans le contexte du lancement imminent d’un dialogue national censé restaurer la confiance entre les acteurs, renforcer le consensus national, régler les contentieux pendants et améliorer la gouvernance du pays.
Or, si cette question venait à être inscrite à l’agenda des discussions, cela reviendrait à torpiller et tuer dans l’œuf une initiative porteuse d’espoir. L’ensemble des forces d’opposition, y compris les moins radicales, s’y opposeraient fermement, confortant les courants les plus sceptiques.
Cela constituerait, par ailleurs, une caution explicite, qui rendrait alors difficile de convaincre l’opinion nationale que le chef de l’Etat est étranger à cette idée, surtout qu’il avait, par le passé, soutenu une initiative similaire, heureusement avortée, visant à reconduire son prédécesseur pour un troisième mandat.
De manière plus symptomatique, ce débat révèle une constante inquiétante de la vie politique nationale, à savoir la tendance des élites à ériger le dirigeant du moment en « homme providentiel », parfois malgré lui. Cette personnification excessive traduit un déficit de confiance des élites dirigeantes dans les institutions.
C’était le cas hier, et cela l’est encore aujourd’hui, en dépit des transformations sociales structurelles en cours. Faut-il le répéter : il n’existe pas de “messie” en politique, et le pays n’en a guère besoin. Ce dont le pays a besoin, c’est de consolider ses institutions et de mettre en place les conditions d’un consensus national durable.
Espoirs déçus
Avec le recul, il apparaît clairement que les espoirs placés dans le chef de l’État actuel étaient excessifs. En effet, rien, dans son parcours ou dans le contexte de son accession au pouvoir, ne permettait objectivement d’anticiper une rupture avec les pratiques passées.
Porté au pouvoir par un régime corrompu, impliqué dans le putsch ayant renversé un président élu et silencieux face aux dérives de son prédécesseur, il s’inscrit dans la droite ligne de la gouvernance erratique des quarante dernières années. Au demeurant, le choix de son entourage reflète largement cette continuité, avec le recyclage d’élites souvent accusées de corruption et de mauvaise gestion.
Le président actuel est-il le réformateur que le pays attend ? A-t-il engagé de réformes structurelles et mis en œuvre des programmes de transformation à la hauteur des enjeux du moment ? Les réalisations correspondent-elles à l’ampleur des ressources (près de 1 000 milliards MRU, soit 25 milliards USD) dépensés en sept ans? Face à ces interrogations, il serait injuste de le juger à l’aune d’un projet réformiste qu’il n’a jamais revendiqué ni consenti à porter.
De fait, il n’a jamais promis de rompre avec le passé, ni de défendre des idéaux progressistes, affirmant, tout au contraire, vouloir s’inscrire “dans la continuité” de son prédécesseur, l’une des rares promesses qu’il est d’ailleurs en passe de tenir.
Son consensualisme mou, sa réticence à bousculer l’ordre établi, son rejet de toute idée de rupture, fut-elle salutaire, et sa proximité avec les élites décriées ont malheureusement favorisé l’expansion de la corruption et la persistance de l’impunité.
Le désenchantement de l’opinion publique est aujourd’hui profond. Pourtant, jamais les ressources publiques n’ont été aussi importantes, dopées par une fiscalité accrue et un début de diversification économique (même si elle reste bien en-deçà du potentiel).
Pour autant, les attentes demeurent et deviennent d’autant plus pressantes que les couches les plus déshéritées ont le sentiment largement fondé d’être laissées pour compte, les dividendes de la croissance étant captés par une minorité d’affairistes directement liés aux élites dirigeantes.
Cette situation est accentuée par un déficit de vision stratégique et une absence de volonté politique forte, alors même que des défis tels que la corruption, la pauvreté et l’exclusion exigent des décisions de rupture.
En définitive, le débat sur le troisième mandat révèle une priorité inquiétante: la survie et la reconduction du régime semblent primer sur la réponse aux aspirations des populations.
Chercher à se maintenir au pouvoir par des artifices juridiques, en mobilisant l’État profond et des clientèles hétéroclites, ne saurait constituer une option durable, mais une recette éculée, au moment où la “Génération Z” se soulève, y compris à nos frontières immédiates, pour exiger de meilleures conditions de vie, des services publics accessibles et performants et une plus grande justice sociale.
La Mauritanie n’est pas isolée du monde, et ce qui s’y passe devrait interpeller nos dirigeants avant la tempête. La seule voie de salut réside dans un engagement résolu contre la corruption, la mise en œuvre de réformes ambitieuses et la mise en place de réponses concrètes au désespoir social, afin de calmer les tensions et de prévenir les révoltes latentes.





