Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Daily Archives: 25/04/2012

Un groupe négro-africain de la vallée du fleuve au palais présidentiel : « Je vous renouvelle ici tous mes engagements… »

altQu’est-ce qui fait courir Ould Abdel Aziz en ce moment dans la vallée du fleuve ? A peine revenu de sa tournée présidentielle au Brakna et au Gorgol, le président de la République vient de rencontrer au palais présidentiel dimanche 22 avril un groupe négro-africain de la vallée du fleuve, lors d’un dîner-débat ayant duré 3 h 30 d’horloge soit de 20 h 30 à 23 heures.

Ce groupe, rappelons-le, chapeauté par Bâ Bocar Alpha, avait vu le jour en 2009 en pleine crise politique pour soutenir la candidature de Mohamed Ould Abdel Aziz aux élections présidentielles de juillet 2009. Pas moins de 40 personnalités négro-africaines essentiellement pulaar ont répondu à l’invitation. Ils sont venus de tous les horizons de la vallée du fleuve, disons de NDiago à Khabou, entre autres : Rosso, Boghé, Bababé, MBagne, Kaédi, Monguel, Maghama, Sélibaby etc… Selon nos informations, l’ancien président de l’Assemblée nationale, Kane Yahya, initiateur de la loi l’amnistie votée en 1993 sous le régime de Maaouya Ould Sid’ahmed Taya, , était de la partie à côté d’autres personnalités, notamment : Wane Ismaïla, colonel à la retraite Dia El Hadj Abderrahmane, NDiaye Bâ sénateur de Boghé, Bâ Amadou Racine ancien ambassadeur, Colonel Athié Hamath ancien ministre, Bâ Abdoul Fatah ancien député entre autres.

 Le chef de l’Etat, initiateur de cette rencontre, aurait dit en substance : « vous m’avez soutenu massivement et franchement depuis que je me suis porté candidat à la Présidence de la République. Vous venez de confirmer votre soutien à travers l’accueil particulièrement chaleureux que la vallée m’a réservé lors de toutes mes visites que je lui ai rendues. Je vous renouvelle ici tous mes engagements que je m’attellerai à remplir. Des gens malintentionnés ont tenté et vont encore tenter de nuire à ce climat de confiance qui s’est instauré entre nous. Ils ont usé d’intoxications abjectes au sujet de l’enrôlement, de l’affectation des terres de culture aux étrangers. Je me félicite que vous n’ayez pas prêté crédit à ces mensonges. Je vous renouvelle ma volonté de remplir toutes mes promesses. Je compte sur vous car, votre soutien est sincère, franc et massif. Je vous remercie encore une fois ».

Quant aux négro-africains, ils ont eu à aborder avec lui des thèmes relatifs à l’enrôlement en cours, les terres de la vallée du fleuve, la justice, les projets de développement, la marginalisation des cadres négro-africains dans les nominations aux postes de responsabilité etc. Sans doute que ces différentes personnalités ont dit haut ce qu’ils pensaient et sans détour, de la gestion du pays. Pour sûr quelque soit le soutien que lui apporte la communauté négro-africaine, les défis à relever restent nombreux et complexes pour le pays. Et il ne fait pas de doute que si le président de la République a choisi de se consacrer à la vallée, ces temps-ci, c’est que la situation politique devient de plus en plus périlleuse. Mais la vallée du fleuve qui le soutenait semble avoir déchanté pour rester critique à son encontre. Certes que cette rencontre s’est déroulée dans les civilités, mais elle est loin de confirmer le soutien négro-africain à sa politique. Et pour preuve il a été reçu à Boghé un bastion de l’opposition, mais il ne faudrait pas y voir un soutien à sa politique, loin de là. Ici comme ailleurs, à Kaédi, Maghama ou Sélibaby c’est le scepticisme qui gagne les masses. L’unité nationale est loin d’être une réalité. L’enrôlement est venu corser l’addition avec la mort du jeune Lamine Mangane à Maghama. Les affrontements estudiantins récurrents à l’Université de Nouakchott, la place des langues nationales dans les médias et d’autres problèmes culturels sur lesquels le chef de l’Etat fait l’impasse encore, trouvent franchement une oreille attentive à leur prise en compte. En fait il y a péril en la demeure qui dépasse le cadre négro-africain. Le malaise est national et concerne tout le pays et toutes ethnies confondues.

Moussa Diop –Le Quotidien de Nouakchott.

FLAMNET-ARCHIVES: DOSSIER SPÉCIAL: Le grand exode des Noirs mauritaniens, de notre envoyé spécial Zyad Liman-Jeune Afrique

altLe long du fleuve Sénégal, de Rosso, à l’Ouest, jusqu’à Bakel, à l’Est, près de la frontière malienne, ils étaient déjà, fin mai, près de quinze mille, venus de Mauritanie. Ils sont partis    parce qu’ils ont été  expulsés ou, tout simplement, parce qu’ils avaient peur. Zyad Liman  a rencontré ces réfugiés, recueilli leurs témoignages et constaté, sur place, que leurs rangs ne cessent de grossir. La question, dès lors, ne peut  être posée : s’agit-il là de l’amorce d’un déplacement massif  des populations noires mauritaniennes ?      
Le fleuve Sénégal, frontière entre le Sénégal et la Mauritanie, est étrangement calme. Pas de trafic, pas de  bateaux, plus de commerce. Seules quelques pirogues de pêcheurs, côté   Sénégal, s éloignent prudemment à quelques mètres du rivage. La contrebande, autrefois féroce, entre le Sénégal et la Mauritanie n’est plus qu’un souvenir. La ville de Rosso est à moitié sénégalaise, à moitié mauritanienne. Coupée en deux par le fleuve, cet ancien haut lieu de la contrebande entre les deux pays est redevenu  un village sans grande importance. La rive sénégalaise, au poste frontière à la sortie de la ville, les douaniers ne cachent plus leur ennui : « Depuis que les Mauritaniens sont partis et que la frontière, il n’y a plus rien contrôler… »

Le débarcadère, autrefois si animé, est déserté. Les petits commerçants du coin sont déjà partis chercher fortune sous d’autres cieux- Seuls signes d’activité, La tente de la Croix Rouge et l’attroupement devant le poste de douane, au bord du fleuve. Nous sommes le 31 mai. A l’intérieur, au moment où nous arrivons un homme et une femme noirs. Ils viennent de traverser le fleuve – le couple est interrogé par trois douaniers.

– D’où venez-vous ?
– De Nouakchott
– Comment êtes-vous venus ?
– En camion, jusqu’à la rive.
– Quel est votre nationalité ?
– Mauritanienne.


Le couple n’a plus rien, hormis les vêtements qu’il porte. L’homme précise :
« On a même pris mon chapelet et les boucles d’oreilles de ma femme ».
Le douanier nous montre le cahier des arrivées. C’est un registre en trois colonnes prévues spécialement pour les Mauritaniens noirs expulses.

Les rapatriés sénégalais sont inscrits sur un autre registre. Sur la colonne de droite on trouve les noms, la colonne du milieu mentionne les fonctions exercées en Mauritanie et la dernière colonne précise k montant des biens confisqués. La mention – totalité » y apparaît plus d’une fois.
On trouve sur la liste un chef de division de la Sonader (Société nationale de développement rural), des personnels hospitaliers de Nouakchott, dont un chef de service, plusieurs agents des douanes, des secrétaires à la présidence de la République, des officiers de police…

Le douanier sénégalais ajoute : « Nous avons accueilli ici jusqu’à cinquante Mauritaniens noirs par jour, expulsés de leurs pays». Au centre d’accueil, à quelques mètres du débarcadère, nous dénombrons une quarantaine de personnes, qui attendent là qu’on leur indique une destination, un endroit où ils pourront commencer une nouvelle vie. Aucun de ceux avec qui nous nous sommes entretenus n’était venu auparavant au Sénégal.

Dans le groupe, nous trouvons deux militaires de l’Armée mauritanienne. Des officiers. L’un a été blessé par les balles du Front Polisario, il y a dix ans. Il montre sur sa cuisse droite l’estafilade laissée par un projectile. L’autre, présent au centre depuis le 20 mai, est lieutenant et s’exprime beaucoup plus facilement en arabe qu’en français : « Dans ma caserne, Akjoujt, au nord de Nouakchott, les officiers maures ont mis aux arrêts tous les officiers noirs. Nous sommes accusés de trahison, d’appartenir au FLAM (Front de Libération des Africains de Mauritanie), ou encore d’avoir des liens avec le Sénégal. J’ai passé vingt jours au poste de police de la ville. Puis on m’a mis dans un camion, à destination de la frontière sénégalaise.

Selon lui, et ce témoignage n’est pas isolé, la moindre trace d’un lien avec le Sénégal, une correspondance par exemple, peut motiver l’expulsion.  Un commerçant de Rosso-Sénégal nous raconte l’histoire d’Idrissa Wade.
Idrissa était l’imam de Rosso-Mauritanie et conseiller municipal de la ville. La famille est mauritanienne depuis des générations. Selon plusieurs témoignages concordants, il a été expulsé de Mauritanie, avec une partie de sa famille, le 28 mai. Ses papiers d’identité lui ont été confisqués et déchirés. «Le plus absurde, ajoute le commerçant, c’est que ses deux fils, footballeurs bien connus à Nouakchott, jouaient un match à Bamako et ne savaient même pas que leur père était expulsé… »

De Rosso à la ville de Ndioum, 140 km similaires. Tout le long du fleuve, les habitants des villages mauritaniens traversent, le plus souvent sans rien emporter, vers la rive sénégalaise. A
quelques kilomètres à  l’est du complexe sucrier de Richard Toll, nous avons pu assister au débarquement de plusieurs dizaines de personnes qui venaient de traverser avec quelques valises. « Harcelés », disaient-ils, ils avaient préféré fuir.

Pour le moment, une grande partie de ces transfuges est composée d’éleveurs Peulhs, auxquels on a confisqué troupeaux et nourriture. Dans la région de Dagana, au Sénégal, ils se sont regroupés dans des abris de fortune, sur plusieurs kilomètres, le long de la route.
Leur unique rempart contre les vents de sable et la chaleur est constitué de trois branchages et d’un peu de toile. Les témoignages sont souvent accablants : « Ils se sont d’abord attaqués aux éleveurs nomades, puis aux villageois ».

Les Haratines, qui se considèrent comme des « Maures noirs » et qui ont joué un rôle particulièrement actif lors des sanglantes émeutes d’avril à Nouakchott, « précédent souvent les militaires ou les gendarmes dans les villages », soulignent ces réfugiés. Ils menacent les habitants, saisissent tous les biens avant de les forcer à traverser le fleuve ».

Au nord de Thillé-Boubacar, un groupe de Peulhs, prévenu par un habitant d’un village voisin, a réussi à faire traverser son troupeau. Les bêtes se sont disséminées dans les champs alentour. Le chef du groupe raconte qu’ils ont dû se battre contre des Haratines, venus en pleine nuit, pour protéger leurs biens. « Nous avons eu des blessés, mais personne n’a été tué ».

Plus on voyage vers l’Est, plus la situation est tendue. Près de trois mille personnes ont été regroupées au camp de Démet. La Croix-Rouge, très active dans la région, a ouvert un camp-hôpital, quelques kilomètres plus loin, à Ndioum, pour prendre en charge ces réfugiés. Les premiers expulsés qui s’y sont regroupés viennent tous du même endroit de la Mauritanie, la bourgade de Tidjikja, à plus de huit cents kilomètres au Nord. Ils se sont organisés et ont élu un président, professeur de français au collège de la ville. II a pour «adjoint », l’inspecteur des Eaux et Forêts de la localité.

Voici leurs témoignages : « Nous étions en majorité des fonctionnaires, détachés dans cette région essentiellement peuplée de Maures.Vers le 6 mai, nous avons été convoqués chez le gouverneur de la région. On nous a demandé d’amener des dossiers prouvant notre nationalité mauritanienne. Ces dossiers ont été immédiatement saisis. Nous avons été retenus dans un camp militaire pendant deux jours. Le 8 mai, on nous a demandé de retourner au travail. Entre-temps nos maisons avaient subi une perquisition en règle. A partir du 10 mai, nous avons été à nouveau convoqués, un par un, par la police de la ville. Nous étions censés passer devant une commission spéciale.

Ces commissions, chargées de statuer sur la nationalité, sont composées d’officiels mauritaniens, mais aussi de volontaires civils. N’importe qui peut en faire partie. Ses membres se montrent particulièrement zélés. A partir de ce moment, nous avons été placés en détention.
Fin mai, la plupart des fonctionnaires Négro-mauritaniens de la région étaient en prison.».

« Nous avons dû traverser le fleuve à la nage.
Les Sénégalais nous ont recueillis en pirogue. »

Le 30 mai, les gendarmes et les militaires sont allées en ville  pour chercher nos femmes et nos enfants, qui n’ont rien pu emmener avec eux, ni bagages ni biens, rien que les habits qu’ils portaient. On nous a mis dans des camions-bennes.

Nous sommes sortis de la ville escortés par le  gouverneur, par des militaires et par le chef de la gendarmerie. Nous avons roulé pendant près de 24 heures, la plupart du temps de nuit
A Bogué, au bord du fleuve, on nous a fait traverser la ville, pratiquement nus, après une nouvelle fouille en règle. Impossible de conserver la moindre pièce, le moindre document, le moindre vêtement de quelque valeur.

 Ils ont voulu nous faire traverser le fleuve à la nage. Ce sont des sénégalais qui sont venus nous chercher en Pirogues. »  L’ex – inspecteur des Eaux et Forets raconte que le commissaire de la ville, Djallo Ibrahim, et son adjoint, Sy Samba, tous les deux Négro-mauritaniens ont été démis de leurs fonctions et emmenés à Nouakchott. Pour enquête. « Ils ont fait montre de trop de zèle dans la protection des Noirs de la ville ». Le même sort avait, dit-il, été réservé au responsable régional de la météorologie, l’ingénieur Gako Sylla. Le groupe n’a plus eu aucune nouvelle d’eux. Un fonctionnaire, Abdoulaye. est le seul membre du groupe à avoir réussi à conserver ses papiers d’identité, en les dissimulant à l’intérieur de sa ceinture. Le président du camp et son adjoint ne veulent pas donner leurs noms, ni être pris en photo, par peur des représailles.
L’inspecteur des Eaux et Forêts a été expulsé sans sa famille. Il n’a pas de nouvelles de sa femme et de ses trois enfants.

Même situation à Rosso, où un petit commerçant gambien appréhendé à Nouakchott, alors qu’il allait poster une lettre, attend des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Le regard pointé sur le débarcadère, il s’exprime dans un français hésitant II est à l’affût de la moindre nouvelle. Il est extrêmement difficile d’avoir une évaluation précise du nombre de Mauritaniens expulsés de leurs pays. Un grand nombre d’entre eux n’ont pas encore été comptabilisés, d’autres ont été pris directement en charge par la population locale. Les estimations les plus prudentes de la Croix-Rouge et celles, concordantes, du HCR (Haut Comité des Nations unies pour les réfugiés), faisaient état, début juin, d’un minimum de quinze mille réfugiés.

Sur place, sur la rive sénégalaise, la situation est particulièrement précaire.
Les expulses ne survivent que grâce à la générosité de la population locale et aux efforts des ONG, en particulier ceux de la Croix-Rouge. Un peu partout les Sénégalais se sont organisés pour les aider, en collectant du riz, de l’argent, et en leur offrant un gîte. Cet afflux de réfugiés, après la vague des rapatriés sénégalais, a mis les villages et les villes du fleuve au bord de l’asphyxie économique. La nourriture est insuffisante et les faibles structures médicales locales sont débordées. Les premiers élans de solidarité passés, des affrontements ne sont pas à exclure entre agriculteurs sénégalais et éleveurs peulhs de Mauritanie qui ont réussi à sauver leurs troupeaux.

Un peu partout dans la région la fièvre monte. La discrétion du gouvernement sénégalais, soucieux de ne pas envenimer une situation déjà fort tendue, est ouvertement critiquée par les habitants du fleuve qui y voient plus qu’un signe de mollesse. Plus grave encore paraît être la « racialisation » du conflit, côté sénégalais. A la grande sucrerie de Richard Toll, à une dizaine de kilomètres de Rosso, un cadre sénégalais ne cache plus sa fureur : « Ce que nous font les Maures est impensable. Et cela fait trop longtemps que cela dure. Il va falloir que l’on réagisse, avec ou sans Dakar!»

Un représentant en matériel agricole de la région raconte: «J’avais trois commandes de tracteurs dans la région du fleuve. Finalement je n’en ai vendu que deux. Les villageois m’ont expliqué qu’ils voulaient garder l’argent pour acheter des armes… » •

Jeune Afrique N° 1485, 21 juin 1989.

FLAMNET-ARCHIVES: DOSSIER SPÉCIAL: MAURITANIE : LES CHIFFRES DE LA DEPORTATION

altAprès les massacres d’avril dernier, la Mauritanie déporte maintenant en secret ses agriculteurs noirs et s’empare de leurs terres . Une razzia moderne «justifiée» a priori par les expertises des économistes de la Banque mondiale…
Le vent de sable n’était autrefois ici que l’exception. Il souffle maintenant presque en continuité. isolant parfois Nouakchott dans un brouillard doré de particules de silices qui obligent même en plein jour à rouler phares allumés. C’est le vent de la désertification, conséquence des années de sécheresse que vient de connaître, avec l’Afrique du Sahel, la Mauritanie.
Mais, si les silhouettes des Négro-africains se courbent, rasant les murs de ce Nouakchott – champignon. passé de quinze mille à Plus de cinq cent mille habitants en vingt-cinq ans, c’est moins pour éviter les poignards des particules de désert cinglant les visages que par crainte de nouvelles vengeances…

Le vent de folie des chasses au Noirs d’origine sénégalaise, qu’a connu la capitale de la Mauritanie en avril dernier, ne s’est pas apaisé. Il y a quelques jours encore des policiers casqués et armés pourchassaient des écoliers de dix à quatorze ans dans les rues de Nouakchott.
« Mini-événement » qui, même s’il n’y a eu ni blessés ni morts, en dit long sur la crise traversée par la société mauritanienne et les stigmates laissés par les scènes du printemps.
Comment, en dépit des bonnes intentions de conciliation que semblent afficher les représentants de la Mauritanie et du Sénégal,  réunis à Bamako, pourrait-il d’ailleurs en être autrement?
Comment infléchir un état d’esprit quand sont encore présents dans les mémoires les centaines de morts qui ont endeuillé les deux pays, quand, sur chaque rive du fleuve Sénégal, cent mille personnes au minimum vivent maintenant dans l’exil des camps de réfugiés ?
Si les pogroms ont cessé, l’expulsion des Toucouleurs, des Soninkés, des Peuls – toutes ethnies d’origine négro-africaine n’en continue pas moins sur la rive mauritanienne du fleuve. Et, au vent de folie a succédé une planification froide : celle de l’expulsion organisée, systématisée des cultivateurs noirs qui vivaient depuis des siècles le long du fleuve. Une véritable déportation de masse. Silence à Nouakchott sur ce qui se passe là-bas, au sud du pays. Désintérêt ? Plutôt peur, y compris chez les Beydanes, les Maures blancs. Racistes, ils sont loin de l’être d’emblée. Certains se sont même opposés aux Haratines, les Maures noirs, exécuteurs des basses besognes pendant les événements. On en a vu sauver des amis Sénégalais, et ils ont failli y laisser leur peau. Alors maintenant, ils se taisent.« Vous êtes au courant de ce qui se passe sur le fleuve ? » Pas de réponse du correspondant. Juste quelques syllabes :« Excusez-moi, je dois couper la communication. » II raccroche.

Troupeaux volés. Pourtant à Nouakchott, où l’on attend sous peu une commission d’enquête diligentée par la fédération internationale de la Ligue des droits de l’homme, on commence à parler. Des documents circulent, des  témoignages se recoupent prouvant qu’au sud, rien n’est terminé.

«D’abord, ils ont expulsé les deux imams noirs de la mosquée de Rosso. Quand il n ‘y a plus eu d’autorités religieuses ou morales pour protéger les populations. la police est alors entrée en jeu ; la police, et aussi les douaniers, les gendarmes, dirigés par le directeur de la sûreté du Trarza, et le commandant des douanes en personne. » Silence,  puis : » »Surtout, tu ne dis pas mon nom ! Tu ne me cites pas ‘.Tu me le jures ! »
Je promets. Il reprend : « Les chefs de famille de tous les villages ont été convoqués dans la région de Rosso. celle de Tekane, de Leqceiba et aussi de Koundi. A Rosso, ils se sont retrouvés dans le bâtiment de la Sécurité pour attendre des heures. »
Injures, humiliations. Parfois, on les menace avec des armes, pour leur faire peur et les inciter à partir, à quitter cette rive de la vallée. Le lendemain, s’ils sont toujours là. réconvocation. Ceux qui n’ont pas craqué se retrouvent de plus en plus seuls. Il n’y a plus alors qu’à les cueillir, eux et
leur famille, la nuit.

Embarqués dans des camions, ils sont acheminés vers le fleuve.. Fin du voyage sur l’autre rive. sans rien, démunis de tout. Le lendemain matin, les camions retournent dans leurs fermes. Meubles, biens divers : les militaires mettent la main sur tout ce qui reste.
Les meubles, à Rosso par exemple, sont entassés dans l’entrepôt des Travaux publics, tout à côté du camp de réfugiés mauritaniens sénégalais où entre parenthèses sont passées quelque cinquante-deux délégations depuis son ouverture… « Quant aux troupeaux, ils sont carrément volés. On retrouve le bétail parfaitement identifiable, grâce au marquage fait au fer, dans la région de M’Bout. avec des chameliers armés qui veillent sur eux. »

CENSURE. Il est bien évidemment impossible de faire la moindre photo dans ces zones. Les déplacements sont soumis à la seule autorisation du ministère mauritanien de l’intérieur. Quant à amener films ou vidéo, c’est tout simplement strictement interdit.
Il n’empêche que l’information, malgré ces contrôles ou ceux des policiers mauritaniens,  lisant
même le courrier personnel qu’ont sur eux les voyageurs, à l’aéroport de Nouakchott, passe quand même. La mise à jour du tableau (lire page suivante) date du 2 juin. Les chiffres présentés ont certainement évolué depuis. dans le sens que l’on devine. Aux organisations humanitaires de les compléter. Ils montrent en attendant que sur 3420 familles recensées dans la partie sud du fleuve (voir la carte). 1 469 ont déjà été déportées soit. à raison d’une moyenne de cinq personnes par famille, un total avoisinant les 7 500 individus..

RAZZIAS. Exode forcé, immédiatement suivi par la venue de nouveaux arrivants. Chaque jour des camions les amènent de Nouakchott. Ce sont des Noirs Harratines, anciens esclaves des Beydanes, des Maures blancs, expédiés en masse pour prendre la relève des ethnies chassées de la rive droite du fleuve Sénégal.
Chassé-croisé qui  n’a  rien d’improvisé et qui. selon les observateurs. est certainement programmé de longue date.
Bien avant le vent de sable, le vent de folie, c’est d’abord le souffle de l’arabisation qui a parcouru la Mauritanie.

Dès 1966, l’imposition dans les écoles de la langue arabe va entraîner des grèves des élèves noirs de Nouakchott. La nouvelle politique linguistique écarte de fait Toucouleurs. Soninkés et Peuls ; ethnies noires qui outre leurs langues.

Embarqués la nuit
dans les camions
en direction du fleuve

maternelles comme le ouolof, parlent le français. Conséquence : une génération plus tard. l’administration” mauritanienne se retrouve à une majorité écrasante entre les mains des arabophones.
Influence accentuée dès 1977 par l’adoption de la Charia. la loi islamique Rejetée implicitement, une partie de la communauté noire d’origine entre dans la clandestinité, formant le mouvement des Forces de libération africaines de Mauritanie ( les FLAM ).

Le conflit Africains/Mauritano-Arabes n’est pas pour autant strictement racial ou religieux. Les Toucouleurs sont entrés dans l’orbe islamique dès le XI eme siècle. Quant aux Maures, s’ils constituent 60% de la population, la moitié d’entre eux sont des Harratines, tout à fait noirs de peau.
Le conflit semble dépendre d’abord des racines culturelles propres à chaque groupe et des conceptions économiques qu’elles sous-tendent; de l’opposition entre gens du désert – Maures – et cultivateurs du fleuve – Noirs-
La tradition des razzias a contribué à établir chez les premiers le goût des profits immédiats, des rentabilités  record. Il se perpétue encore dans les fortunes que continuent à faire les Maures liés au commerce des diamants au Zaïre ou en Sierra Leone, et qu’ils investissent dans les casinos de Las Palmas aux Canaries et de Dakar.
Ils ignoraient jusqu’ici la terre, ses gestes, la patience du cultivateur des deux rives du fleuve Sénégal. Mepris de l’homme du desert, de l’etendue, pour le Noir dont l’attention se borne à la culture de parcelles de terre.
L’interet nouveau porté par les Maures aux terres agricoles du fleuve repose sur les perspectives ouvertes par l’achevement des deux barrages de Manantalli, au Mali et de Diama qui sept cents kilometres en aval va empecher la montée des eaux salées, le premier assurant la régularité de l’irrigation de la « vallée du fleuve ».

Grâce à ces ouvrages, ce sont, pour la seule Mauritanie, cent mille hectares nouveaux qui s’ouvrent à l’agriculture avec l’hypothèse, selon les experts de la Banque mondiale qui soutiennent ces projets, de voir le pays assurer son autoalimentation, alors qu’il doit pour l’instant se fournir en riz, entre autres denrées, en Thaïlande.

COMMERCE. Seulement voilà, ces terres nouvelles reviennent cher : « il faut compter deux millions d’ouguiyas – environ quinze mille francs – par hectare pour l’achat des pompes, les travaux de terrassement des canaux d’irrigation, préalables à la mise en culture », selon un homme d’affaires mauritanien rencontré à Paris. A dix-huit kilomètres à l’est de Rosso, il vient d’acquérir trois cents hectares. Nombre de Maures sont ainsi en train de s’installer sur la rive du fleuve, à la place des Noirs. Explication très simple : la loi foncière de 1981 a substitué le droit écrit au droit coutumier et n’a pas permis aux populations de faire reconnaître leurs droits sur les terres. Quant aux avis administratifs invitant les propriétaires à
le faire, ils s’adressaient à une population analphabète à 80%.
Et pour « financer les nouvelles terres », les agriculteurs noirs de la rive mauritanienne «n’avaient pas l’argent » !Tout simplement.

Par quel miracle la société maure de Mauritanie dispose-t-elle des fonds considérables que va nécessiter l’exploitation de ces terres ? La question se pose quand, avec deux millions d’habitants, un PIB de 600 000 millions de dollars, la Mauritanie figure, avec un endettement de trois milliards et demi de dollars en tête des pays proportionnellement les plus endettés du monde.

Etude de la relance des mines de fer de Zoueratt, aménagement du fleuve Sénégal, création du « port de l’amitié » par les Chinois à Nouakchott, plans de restructuration des Postes et Télécommunications, de la Société nationale d’électricité, du développement rural, de l’Education… pour tous ces projets, la Mauritanie aura reçu quelque neuf cent cinquante millions de dollars en trois ans, bénéficiant en même temps d’un rééchelonnement de sa dette sur quinze ans. Principaux donateurs et prêteurs : l’Agence de coopération internationale du Canada,
son homologue allemand le KFW, l’Arabie Saoudite, le Koweit et surtout la Banque mondiale.

La restructuration de l’administration mauritanienne de son économie, de son agriculture est le fait des experts de cette succursale du FMI.

RENTABILISATION. Selon ceux-ci. « la seule façon pour la Mauritanie de redresser son économie est d’exploiter “industriellement ” (c’est-à-dire une agriculture sur le modèle européen) les bords du fleuve qui offrent maintenant avec les barrages, toutes garanties ». Exploitation « contradictoire », est-il bien précisé, « avec l’existence de petits périmètres d’agriculture   communautaire traditionnelle».Une « industrialisation » exemplaire de la désinvolture manifestée. une fois de plus, par les experts internationaux à l’égard des tissus sociaux ou des modes de production existants.

Le parachutage de cette nouvelle politique économique trouve évidemment  l’assentiment  des Maures de Nouakchott. Economie de la razzia et du parachutage technocratique s’entendent comme larrons en foire. Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que les Maures se prêtent au jeu de la démocratie qu’exigent d’eux leurs interlocuteurs de la Banque mondiale. Organiser des élections municipales – une première en Mauritanie -. ça ne mange pas beaucoup de… pouvoir. et ça paye quand, en retour, rentrées de devises et de subventions suivent. Sous couvert de rentabilisation de l’espace, de modernisation de l’agriculture, la mise à l’écart des ethnies noires du sud du pays est ainsi justifiée.

CONVOIS HUMAIMS. La réalité même d’un point de vue chiffré est tout autre. Quand les exploitations traditionnelles réalisaient six tonnes à l’hectare, il s’avère que les techniques modernes ne dépassent pas les deux tonnes et demie. De plus, la terre argileuse nécessite le repiquage du riz à la main. D’où la nécessité de faire venir massivement de nouveaux arrivants, les Harratines qui deviennent les ouvriers agricoles des nouveaux propriétaires Beydanes. Une façon de réactualiser les relations de maître à esclave qu’entretenaient autrefois les deux communautés.
L’explosion de violence d’avril dernier prend ainsi un tout autre sens qu’un affrontement racial.
Dès octobre 1988, l’hebdomadaire Sud-Hebdo jugeant déjà ainsi que d’autres titres de la presse sénégalaise. « la situation alarmante », incriminait” le problème foncier, les disparités entre moyens d’aménagement » et reprochait à la Banque mondiale d’avoir proposé ici « des projets pour des Etats d’une tout autre dimension ».

Pierre d’achoppement des intérêts les plus divers, la Mauritanie a officiellement retrouvé le calme. Officieusement, les témoignages concordants n’en affluent pas moins, racontant comment la nuit, des  convois humains sont acheminés vers le fleuve. Depuis des siècles, ils avaient pris l’habitude  de le franchir dans un sens; dans l’autre, sans interruptions. Justifiées par les stratèges la Banque mondiale, les autorités de Nouakchott ont décidé que ce dernier voyage serait sans retour.

Pierre-Bernard Soulier.

Mai 1989.

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Avril 1989-Avril 2012:Manifestation pour la commémoration du 23ème anniversaire des déportations

altLe bureau exécutif de la section Flam-Europe  de l’ouest invite les membres et militants de tous les comités de base ainsi que tous ses sympathisants à venir très nombreux participer à la grande manifestation qu’organise le samedi 28 avril 2012, Le Collectif des Organisations Mauritaniennes en France. Cette manifestation qui partira de  à la Place Trocadero de Paris à partir de 14 h00 entre dans le cadre de la commémoration  du vingt-troisième  anniversaire des déportations vers le Sénégal et le Mali de plus de 200 000 Noirs mauritaniens en avril 1989.

Nous vous invitons à venir très nombreux pour protester contre les exactions et toutes les injustices dont sont encore victimes les Noirs mauritaniens et rendre hommage aux nombreuses victimes de la répression raciste des années 1980 et 1990.

 La lutte continue!

le secrétariat à la communication Flam Europe de l’Ouest.

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