Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Daily Archives: 22/08/2013

FLAMNET-AGORA: Sauver Kaédi par Boubacar Diagana et Ciré Ba

altS’il est, en Mauritanie d’aujourd’hui, une ville dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle recule, c’est bien Kaédi. Pourtant, la plus grande cité du Sud, « Hier capitale du Fouta, aujourd’hui, capitale agricole de la Mauritanie » (Tène Youssouf Gueye), eut un passé historique glorieux et des atouts exceptionnels : l’implantation de la première école en Mauritanie en 1898 dans laquelle furent formés les premiers lettrés et cadres du pays, une administration structurée et d’autres infrastructures qui datent du début du siècle. Puis ce fut le début d’industrialisation avec l’installation d’une usine de tannerie et d’un abattoir frigorifique, l’ouverture de l’Ecole Nationale de Formation et de Vulgarisation Agricole (ENFVA – anciennement appelée Ecole des Cadres Ruraux puis Centre de Vulgarisation Agricole).

Kaédi fut la première ville dotée d’un aéroport et d’un hôpital pour toute la vallée du fleuve Sénégal, parmi les premières à avoir un collège. Kaédi fut aussi la première ville équipée d’une centrale électrique et d’un réseau d’eau potable, muni d’un réseau d’évacuation des eaux pluviales. La plupart de ces réalisations portent la signature d’un homme de carrure exceptionnelle, son nom reste gravé dans la mémoire collective : Youssouf Koïta, Député – Maire, il fit de Kaédi une vitrine et un passage obligé de Chefs d’Etats et parlementaires étrangers en visite en Mauritanie : les présidents Ahmadou Ahidjo du Cameroun en février 1967, Hamani Diori du Niger en avril 1967, Léopold Sédar Senghor du Sénégal. Kaédi a également accueilli des délégations de parlementaires français et maliens respectivement en mai et décembre 1966. Si un édifice public à Kaédi (l’hôtel de ville pour le symbole) devait porter le nom d’une personnalité, ce devrait bien être Youssouf Koïta pour son rôle de grand bâtisseur de notre cité.

L’âge d’or de Kaédi s’est poursuivi jusqu’à la fin des années soixante-dix sous la houlette du richissime Député Abdoul Aziz Bâ qui mit sa fortune au service d’une jeunesse épanouie et d’une ville très dynamique sur le plan culturel, tellement dynamique que tous les artistes, sportifs (lutteurs notamment) de la sous – région venaient y chercher une consécration. L’arène N’Diyame Diéry était devenue un temple presque mythique. Cette période faste a donné à la capitale du Gorgol un rayonnement international : la ville était attractive, génératrice d’emplois dans le tertiaire, hospitalière et tolérante. Abdoul Aziz Ba (le lycée gagnerait à porter son nom) y fit venir en 1974 l’épouse du président tchadien Ngarta Tombalbaye, invitée d’honneur d’une mémorable soirée culturelle à Peyrissac. Néné Diallo, ainsi qu’on l’appelait, donna même son nom à un modèle de boucles d’oreille en or bien prisées des kaédiennes. Nombreuses sont les familles venues d’autres régions de Mauritanie, de la sous région, du Maghreb, d’Europe ou du Liban s’y installer pour développer des activités commerciales (les familles Elyas, Laroussi Alami et Ghabli dans la mercerie et le tissu) ou culturelles et récréatives (Ali Nar, Bousfia et Chaïtou dans le commerce et salles de cinéma). La deuxième génération de ces familles venues d’ailleurs fut totalement intégrée et adoptée par Dimbé comme ses authentiques enfants. Le regretté Docteur Abdallah Chaïtou en est l’archétype. Après des études primaires et secondaires à Kaédi, et un diplôme de médecin, il rentre s’installer dans la ville de son enfance et servit avec un amour et un professionnalisme que tout Kaédi lui reconnait au sein de l’établissement hospitalier de la ville. Mort, il fut enterré à Kaédi. La ville lui rendrait un hommage mérité en donnant son nom à l’hôpital.

Paradoxalement, voilà que depuis trente ans, avec la mise en place des municipalités, la ville tombe en désuétude, en déclin. Là où d’autres municipalités s’approprient l’outil et l’institution par le biais de la décentralisation pour engager des actions de développement, Kaédi se morfond. La ville est devenue une immense décharge à ciel ouvert, les inondations, quoique moins fréquentes, ont des conséquences de plus en plus désastreuses, en raison d’installations anarchiques de populations en zones inondables que les différentes équipes municipales ont laissé se développer quand elles ne les ont pas favorisées ; l’école d’agriculture, fleuron de la formation professionnelle pour les cadres ruraux est en lambeaux ; le Centre National de Recherche Agronomique (CNARADA) est réduit en simple jardin des plantes ; l’aéroport qui connut encore au milieu des années quatre-vingt jusqu’à quatre vols hebdomadaires, dont deux d’Air Sénégal, n’est plus qu’une piste pour animaux errants ; le lycée, un des plus dynamiques du pays, avec au moins une semaine régionale par an et ses résultats brillants, n’est plus que l’ombre de lui-même.

Qu’est-ce qui pourrait bien expliquer cet état de fait ? Plusieurs raisons.

D’abord, la principale raison est la volonté de l’Etat, plus clairement affichée sous le régime de Maawiya Ould Sid’ Ahmed Taya, de marginaliser Kaédi catalogué ville-rebelle. L’Etat s’appliquera à étouffer la ville ; d’abord en transférant à Aleg certains services comme le Palais de justice, fermant l’ENFVA, puis soumettant la ville et ses jeunes en état d’urgence encadré par des militaires du Secteur Autonome de Kaédi (SAK) et une police répressive. Aujourd’hui encore, traumatisé par cette violence, humilié par la déportation vers le Sénégal de certains ses fils comme Baba Gallé Wone (paix en son âme), Abdoul Touré ou Habibou Niang (l’irremplaçable boulanger, paix en son âme), Kaédi reste l’épicentre de la lutte pour la justice.

Ensuite, les très nombreux fils de cette ville, cadres peuplant ministères et autres administrations de l’Etat à Nouakchott notamment ou vivant à l’étranger, commerçants ou hommes d’affaires hésitent, voire craignent de prendre leur responsabilité pour lui donner un autre destin.

Enfin, au sein même de la ville, il y a une minorité agissante, dynamique économiquement et intellectuellement, avec une forte assise culturelle et religieuse qui peine à croire en ses chances. La composante soninké a pourtant tous les atouts et sa partition à jouer avec les autres communautés pour tirer Kaédi vers le haut. Son berceau, le quartier de Gattaga, pourrait figurer dans le haut d’un classement mondial des villes, si l’on considère la densité des surdiplômés.

En l’absence d’une politique d’aménagement du territoire véritablement volontariste, impulsant un égal développement des contrées, cette impulsion vient souvent des femmes ou hommes qui président aux destinées des villes et des collectivités territoriales (région, département, communauté des communes). Saint-Louis du Sénégal, capitale historique de l’Afrique de l’Ouest, a commencé à péricliter quand Dakar a été érigé capitale du Sénégal et dont le développement s’est fait au détriment de la grande cité du Nord. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour voir les fils de NDar se décider à prendre en main le destin de leur ville pour que celle-ci se mette à nouveau à rayonner avec le soutien de l’Etat du Sénégal, de la communauté internationale et de l’UNESCO.

Comme Saint-Louis du Sénégal, des initiatives et des dynamiques émergent partout dans le monde pour sauver Kaédi. Au registre de celles-ci, la page Facebook appelée « Petits souvenirs de Dimbé » créée par Bocar Oumar Ba qui explique en ces termes son initiative : « L’idée de créer ce groupe m’a été inspirée par deux photos publiées cette semaine, …. Il m’est donc apparu comme pouvant correspondre à un besoin, pour chacun d’entre nous qui a vécu dans cette merveilleuse ville de Kaédi, d’avoir envie de partager certains de ses souvenirs, histoire de reconstituer la vieille fraternité kaëdienne. Je pense qu’il pourrait aussi être intéressant de voir différentes générations partager leurs expériences de cette ville. Bien naturellement, comme son titre l’indique, il n’est ici question que de choses légères, débarrassées du poids de nos opinions politiques ou sensibilitaires de quel que ordre que ce soit, pour permettre à la seule bonne humeur de régir ici nos fraternelles relations. Je formule le vœu ardent que vos contributions (photos, blagues, histoires vécues, etc.) puissent rendre à notre cher Dimbé ses couleurs d’antan».

En quelques mois, ce forum regroupe près de 1900 personnes aux profils et âges différents. Il pourrait être le portail par lequel devraient partir ou converger les nouvelles initiatives visant à sortir Kaédi de sa léthargie. La cité ocre ne peut ni ne doit plus vivre que de son passé (« So leydi men ene haalee ko golle hanki ngonnoo », était le refrain d’une célèbre chanson de la troupe de Kaédi, primée au festival national de 1974) aussi glorieux fut-il, mais se tourner résolument vers le futur en profitant de toutes ses potentialités pour construire un avenir radieux pour toutes ses filles et pour tous ces fils.

Boubacar Diagana et Ciré Ba – Paris

22 août 2013

www.flamnet.info

 

Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989: La plaie s’est-elle refermée ? (2)

altRapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Sow Samba, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard. Après le récit des prémisses à travers sa vie au village avant la déportation (in Le Calame 893 du mardi 30 juillet 2013), voici celui de l’expulsion…

 

2 – La déportation

 

1989. J’avais sept ans. Un soir de mai, vers huit heures, je dînais, assis avec mes jeunes frères autour d’une calebasse de « lacciri e keddam » (couscous au lait), tandis que mes oncles et grands frères prenaient le thé avec les employés, dans la cour de la maison, et nos mamans, tantes et sœurs se tenaient avec notre grand-mère paternelle devant sa chambre. Soudain, plusieurs 4×4 de la brigade de Kankossa firent irruption dans notre concession. L’un d’eux s’arrêta, pile, devant la chambre de ma maman.

 

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toute la famille se retrouva encerclée par des hommes en tenue. Je ne me souviens pas qu’il y eût tumulte et grands cris. Juste le bruit des veaux, vaches, ânes, moutons, chèvres et chevaux, en guise d’adieux. Un homme s’approcha de nous et commanda : « rkeub ! ». Je grimpai à l’arrière du véhicule et aidai mes petits frères à s’exécuter de même. C’était la première fois que je montais dans une auto.

 

Ma maman entra dans sa chambre pour y prendre un drap afin de nous couvrir. Magoum, son ancienne amie mauresque, y était déjà et s’efforçait d’empêcher les autres voisines d’y pénétrer, clamant que la chambre de ma mère, c’était tout à elle, maintenant. Et joignant le geste à la parole, elle tira le drap qu’avait ramassé ma maman. Aldiouma eut beau s’y agripper et supplier de le lui laisser, Magoum refusa catégoriquement. Un gendarme intervint et repoussa violemment ma mère qui vint nous rejoindre, accablée. J’étais très mécontent du geste du gendarme mais je n’étais pas trop inquiet, ne comprenant guère ni ce qui se passait, ni ce qui m’attendait. La famille fut répartie à l’arrière des différents 4×4 et l’on se mit en route.

 

Comme si le ciel voulait marquer l’instant, Ngatamaare (la première pluie) commença à tomber. Les 4×4 n’étaient pas bâchés. Le vent était fort. Grosse et froide, la pluie ruisselait sur nos têtes. Mes frères pleuraient. Maman s’efforçait de nous abriter sous ses épaules. Je regrettais qu’elle n’eût pas un gros boubou pour nous couvrir tous. Elle lançait au ciel de saints Noms d’Allah : « Ya Kariim, Ya Hayyii, Ya Dhuljalaali wal Ikram ! » ; puis elle crachait sur ses mains et les posait sur nos têtes. Elle nous demandait de répéter le saint Nom d’Allah. Elle répétait, en pulaar : « Aan Allah, miden moolimaa ! Aan Joom-am, miden moolima ! ».

 

Un enclos à bestiaux pour hommes

 

On arriva, grelottants, à la brigade de gendarmerie de Kankossa et notre véhicule s’arrêta devant une grille. Un enclos à bestiaux. Un gendarme en ouvrit la porte, nous ordonna de descendre et d’y entrer. On apercevait des têtes dans l’obscurité. Je crus, un instant, que c’étaient des moutons. Mais, non, c’étaient des êtres humains, musulmans comme nous, à qui les gendarmes avaient ordonné de se coucher par terre, sous la pluie, et nous dûmes, à notre tour, nous soumettre à cet ordre. Personne n’osait soulever la tête, de peur de recevoir une balle.

 

Les hommes étaient obligés de céder à tout, pour la sécurité des plus faibles. Et il y en avait, des enfants et des bébés, des mamans et des femmes enceintes, des vieux et des vieilles et, même, des malades mentaux ! Bref, toute une communauté. De grands érudits musulmans, des sages, des chefs de villages et des notables, de grands commerçants, des fonctionnaires et officiers, des vénérables qui avaient connu le pays avant l’autonomie, célébré l’Indépendance et défendu les couleurs de la Mauritanie, notamment durant la Guerre du Sahara…

 

Comme ses nouveaux voisins, Maman se coucha par terre, serrant nos têtes contre ses épaules. Mes petits frères n’arrêtaient plus de pleurer, quémandant de retourner chez nous. Moi, je retenais mes pleurs, pour ne pas inquiéter davantage ma maman, et serrais ma petite sœur, tout contre moi. J’avais compris que les hommes forts de notre maison étaient impuissants, face aux hommes en tenue, et qu’il me fallait prendre ma part de responsabilité.

 

Je suis le deuxième fils de ma mère et plus actif que mon grand frère. Maman, allergique aux odeurs d’essence, était malade depuis notre départ. Elle n’arrêtait pas de vomir. Je fis tout ce que je pus pour atténuer sa souffrance et restais constamment à côté d’elle. Nous fûmes consignés trois jours et trois nuits dans cet enclos. La nourriture était rare et chiche. Beaucoup ne se souciaient que d’eux-mêmes. Ma grand-mère, mes oncles et tantes ne semblaient plus nous porter le même amour. J’observais, autour de nous, certaines mamans qui mangeaient sans rien laisser à leurs enfants. Au moins ne les abandonnaient-elles pas, quand tant de papas semblaient disparaître dans la foule.

 

On apprit que les déportations étaient suspendues et l’on nous ramena tous dans un autre village, Gourel Mamadou Kadja. On nous retourna quelques vaches. Ça dura quelques jours puis, la veille de la Tabaski, les gendarmes revinrent, le soir, pour nous ramener à Kankossa. Nous ne le savions pas encore mais c’était le début d’un long, dur et épineux voyage qui ne connaîtra retour que vingt ans plus tard… Arrivés à Kankossa, nous y passâmes une nuit sans dîner. Nous ne mangeâmes que le lendemain, un maigre plat préparé par nos mamans. Dans l’espoir de gagner la pitié du commandant de brigade, les gens se pressaient auprès de mon oncle, comptant naïvement sur l’amitié qui avait, si longtemps, lié les deux hommes…

 

Chargés comme des moutons

 

Au soir, nous fûmes à nouveau chargés, comme des moutons, dans un camion en direction de Kiffa. Personne ne savait où l’on allait. Les hommes furent obligés de s’allonger au fond du camion, femmes et enfants de s’asseoir sur eux. Ma maman s’affaiblissait et ne cessait de vomir. A l’avant et sur le toit, des hommes armés pointaient leurs fusils sur nous. Nous arrivâmes à Guérou, assoiffés. Le camion s’arrêta au bord d’une mare. Comme d’autres, j’ai sauté du camion pour boire. Je me suis servi de mes bottes pour passer de l’eau à ma mère et mes frères qui ne pouvaient descendre, à cause de la hauteur du camion.

 

La halte fut courte et nous repartîmes bientôt vers Kiffa où nous arrivâmes en pleine nuit. A l’époque, il y avait, à l’intérieur de la ville, une décharge d’ordures, clôturée de grillage. C’est précisément là que les hommes en tenue nous enfermèrent pour y passer les heures qui restaient de la nuit. Personne ne put dormir, dans l’affreuse pestilence des ordures. Beaucoup de gens vomissaient, malades. Les bébés pleuraient. On essayait, avec mes frères, de consoler ma petite sœur, qui n’avait que quelques mois.

 

Maintenant, j’étais vraiment inquiet et j’avais du mal à retenir mes larmes. Mais ne pas pleurer devant ma mère, c’était la soutenir. Aussi m’éloignai-je un peu d’elle, chaque fois que je me sentais faiblir. Après quelques instants de sanglots où je pouvais, enfin, me détendre de l’effroyable détresse qui me submergeait, j’essuyais mes larmes pour revenir au côté de ma mère. Les enfants avaient faim et, surtout, soif. On trouva de l’eau dans un trou au milieu des ordures. Elle n’était évidemment pas potable mais on n’avait pas le choix et c’est en se bouchant leur nez que les plus hardis se résignèrent à la boire.

 

Le lendemain, nous remontâmes, sans avoir encore rien mangé, dans le camion qui prit la direction d’Aleg. Arrivée au carrefour, nouvelle halte, interminable, mais, avec interdiction, cette fois, de descendre du véhicule. Nous passâmes ainsi la journée, sous la chaleur, intense, du soleil, dans la fournaise de notre prison de tôle, bruissante de pleurs, gémissements et murmures. Les hommes en tenue nous jetaient, de temps à autre, des biscuits sarakolé. Nous avions terriblement faim.

 

A la fin, je n’en pus mais et profitai d’un moment de détente des gendarmes, occupés à boire du thé, pour descendre et venir les rejoindre. Ils acceptèrent ma présence et m’offrirent, même, quelques verres de thé et des biscuits. A chaque fois qu’ils m’en donnaient, je montais dans le camion pour en passer à ma mère. Comme toutes les personnes âgées entassées dans le camion, ma mère éprouvait des maux de tête, sevrée qu’elle était de thé depuis plusieurs jours. Les pisses des enfants inondaient le plancher et avec la sueur des gens, l’atmosphère devenait suffocante. Ah ! Que ce voyage finisse, même si c’était la mort qui nous attendait ! Les gendarmes, quant à eux, étaient joyeux. Ils riaient, chantaient, jouaient aux cartes. Ils attendaient,
apparemment, une voiture de Kankossa, porteuse d’un ordre de route. Ils n’étaient pas pressés. Mais quelle journée terrible, pour nous ! Aujourd’hui encore, chaque fois que je repasse par ce carrefour, c’est comme si c’était hier…

 

C’est le soir venu que nous repartîmes, enfin, en direction de Bababé. On nous descendit à la brigade. Par chance, nous y trouvâmes un vieux retraité, Abdoulaye Souaïbou, qui avait servi à Kankossa, au titre de préfet. Il reconnut plusieurs de nos anciens et se fit un devoir de nous ménager le plus chaleureux accueil possible, en faisant égorger des boucs pour nous les servir. On mangea donc et passa une nuit à peu près correcte, avant de reprendre la route, le lendemain, vers 17 heures, en direction du fleuve.

 

Juste avant de partir, les gendarmes arrêtèrent un jeune homme qui était venu nous saluer et l’adjoignirent à notre groupe. On nous fouilla une dernière fois, pour récupérer pièces d’identité, monnaie, bijoux et autres objets précieux, y compris boubous et chaussures, pour peu qu’ils parussent de valeur. Comme s’il s’agissait de produits volés que les gardiens de la loi et de l’ordre se faisaient un devoir de récupérer…

 

Notre groupe s’était étoffé et c’était maintenant trois camions qui se dirigeaient vers le fleuve Sénégal. A quelques mètres de la berge, on nous descendit et nous ordonna en file indienne. L’ambiance était étrange, en ce crépuscule mourant. Il n’y avait personne alentour, ni militaire, ni douanier, ni civil. Un lieu très arboré et broussailleux. Une sorte de bout du monde. Nos aînés comprirent, alors, que le commandant de brigade de Kankossa, avide de s’approprier nos richesses sans en rendre compte à quiconque, s’était ingénié à nous expulser en catimini.

 

On traversa dans des pirogues réquisitionnées par les gendarmes. Comme tous les enfants et les personnes faibles, c’est par un turban noué autour de la taille que les piroguiers me descendirent dans l’embarcation. Une affreuse pestilence montait du fleuve. Le piroguier nous dit que cela venait des cadavres de gens tués et jetés dans les flots. On en aperçut quelques-uns, flottant, gonflés, au fil de l’eau. « Ne tentez rien ! », prévint notre conducteur, « ils vous tireraient comme des lapins ». Et de fait, les hommes en tenue, fusil en main, ne quittèrent le rivage mauritanien qu’une fois toutes les pirogues accostées sur l’autre bord où nous étions ainsi jetés, comme des mouches… (A suivre).

 

Sow Samba-

 

SOURCE : LE CALAME