Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Daily Archives: 01/08/2013

Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989: La plaie s’est-elle refermée ?

Rapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Samba Sow, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard.

1- Avant la déportation

Toute vie connaît des hauts et des bas. La mienne est marquée par le conflit de 1989. Je ne suis pas le seul à porter cette cicatrice. L’évènement opposant la Mauritanie et le Sénégal a entraîné tant d’humiliations, de confiscations d’identité et de biens, de déportations, de licenciements arbitraires, d’exécutions extrajudiciaires, que je ne saurais le réduire à ma petite histoire. Mais, bon, il faut témoigner. Humblement. Pour notre guérison à tous.

Concernant ce conflit, je partage mon histoire en quatre séquences : avant les évènements, la déportation, le séjour au Sénégal et l’après rapatriement en Mauritanie. Né le 4 janvier 1982, à Woringuel – à environ huit kilomètres de Kankossa, wilaya de l’Assaba – je suis issu d’une famille peulhe musulmane de nationalité mauritanienne. De la tribu Wodabé, mes parents sont originaires de la commune de L’Haradj, moughataa d’Ould Yengé, plus précisément de Bilazimine, autrement connu sous le nom de Haradj Mothiol. Mon grand père paternel, Pathé Hogo Sow, plus connu sous le nom de Pathé Djibel, et sa famille avaient quitté cette localité vers les années 1970. C’étaient des éleveurs traditionnels de bovins. Sédentaires, pour la plupart, ils transhumaient, parfois, au Mali voisin. Vers la moitié des années 80, ma famille décida de s’installer définitivement à Agoumamel, à environ cinq kilomètres de Kankossa. Nous étions riches, pourvus en terres, bovins, ovins, caprins… Mes grands frères et leurs employés transhumaient, pendant la saison sèche, pour revenir dès les premières pluies. Ceux qui restaient au village s’occupaient des jardins et des vergers. Durant l’hivernage, nous cultivions plusieurs hectares.

Décès angoissants

Mon défunt papa se nomme M’Paly Pathé Sow et ma maman, Aldiouma Demba Ba. Mon père possédait, à lui seul, sept cents vaches. Nous habitions dans la même maison que mes deux oncles paternels, avec leur famille respective. Nous cohabitions, dans le village, avec d’autres populations, en paix et en parfaite harmonie et entente avec nos voisins. Le chef, un intime ami de mon père, se nommait Abeydi. Son épouse, Toutou, était, elle, très liée à ma mère. Ma famille était gentille, elle partageait ce qu’elle avait avec ses voisins. Chaque matin et soir, nos voisins maures venaient chercher du lait. J’étais jeune mais j’accompagnais, déjà, mes frères paître les veaux au Cawré, une mare, et les abreuver, vers midi, au Fereykifé, une rivière. En 1988, mon père me conduisit à l’école coranique, chez mon oncle maternel, Thierno Sirey Barry, à Sayel Sirki, un village non loin du nôtre.

Vers la fin de la même année, j’ai perdu mon papa. A peine quelques mois plus tard, ce fut le tour de Pathé Djibel. Mon grand-père paternel fut retrouvé mort en pleine brousse, à N’Domolli, à environ dix kilomètres d’Ould Yengé. Il était parti à la recherche de son chameau, perdu l’année précédente. Ces disparitions bouleversèrent notre famille et ma mère, de passage à Sayel Sirki, me ramena avec elle à Agoumamel. De retour chez moi, je pus constater combien ces décès angoissaient les miens. Un vrai cahot qui se lisait sur les visages, les marquant profondément. L’adage peulh ne dit-il pas : « Comme les grandes arbres disparaissent pour annoncer un grand fléau, les grandes personnes n’assistent jamais à certains malheurs, elles s’en vont, avant que le désastre ne survienne » ? C’était comme si les décès de mon père et de mon grand père présageaient d’une terrible catastrophe pour la famille.

Quelques mois plus tard, en avril 1989, débutaient les émeutes à Kankossa. De jour en jour, on en recevait de bien mauvaises nouvelles. Plusieurs de nos voisins négro-mauritaniens prirent la fuite vers le territoire malien. Nos voisins maures passaient, chaque jour, à la maison, pour nous demander de rester. « Rien ne va vous arriver », tentaient-ils de nous rassurer. On nous disait que c’était seulement un différend avec les Sénégalais. Cheikhna, le chef de brigade de la gendarmerie de Kankossa, était l’ami intime de mon oncle Samba Pathé Sow. Il promettait, à mon oncle, la sécurité de la famille et de l’ensemble de nos biens.

Mais un jour, nos voisins maures attaquèrent bon nombre de nos vaches et les égorgèrent. Au crépuscule, ils se consacrèrent, au lieu de la prière du maghreb, à les dépecer et s’en partager la viande.

Le malheur est arrivé

Encore inconscient de ce qui se passait, mon oncle se rendit à la mosquée : personne. Il pria donc seul avant de se rendre chez le chef de village. « Assalamou aleykoum ! », dit-il à l’entrée. Personne ne lui répondit. Il s’en étonna, surpris de l’étrange climat qui régnait. Demandant après Abeydi, il s’entendit répondre que le chef devait être chez Lakhawaf. C’était chez ce dernier que s’accomplissait le forfait et, une fois sur place, mon oncle n’eut pas besoin de questionner quiconque pour comprendre que ses voisins-amis-frères-compagnons de tous les jours « avaient coupé le cordon ».

Il revint à la maison, comme un sourd-muet. A peine entré, il fit deux rakats (1). Ma grande-mère, alarmée par le silence de son fils, s’approcha de lui et le questionna. « Que s’est-il passé ? – Ko bonannoo bonii » (le malheur est déjà arrivé). En trois mots, tout était presque dit et les lamentations s’élevèrent. Mon oncle m’informa que mon bélier faisait partie des victimes. Un gros bélier tout blanc et gros. Pour moi, c’était bien plus qu’une bête. Mon père l’avait reçu de son ami berger maure, passant par la maison, comme à son habitude, dans son retour vers le Nord. Plus tard, mon père me l’avait offert, pour me consoler d’une rude correction et j’avais toujours réussi à le sauver du couteau, en maintes occasions, fêtes religieuses, baptêmes et autre accueil d’hôtes. Depuis le décès de mon père, personne n’avait osé lui faire du mal. Et voilà que mon bélier était la proie de nos voisins !

Je courus, avec ma maman, chez Lakhawaf. La maison s’était littéralement transformée en abattoir. Dés l’entrée chez le vieux, j’aperçus la tête de mon bélier. Je n’oublierais jamais cette scène. Dans le crépuscule de ce jour sombre, j’ai versé, je vous l’assure, plus de larmes que je n’avais jamais versées, même le jour du décès de mon père. Toute la famille avait oublié les vaches égorgées et ne se souciait plus que du bélier. C’était presque comme un être humain, pour nous tous, pour ne pas oser dire qu’il reflétait quasiment l’image de mon père.

Mon oncle avertit son ami Cheikhna. La seule réaction du chef de la brigade fut de mandater ses hommes, pour désarmer notre famille, sous prétexte de l’ordre et de la sécurité du village. Consciente de la situation, la famille se prit à se méfier de tous. Comme le dit un proverbe peulh, « mbo yidaa ndagnaa, yidaa ngonaa, yidi ko maayaa » (celui qui en veut à tes biens ne veut pas que tu existes : il veut ta mort). Les anciens parents maures s’étaient transformés en ennemis, avides de profiter de nos biens, sitôt que nous serions chassés. Mais, pour l’heure, ils « veillaient sur nous », armés de fusils, couteaux et machettes, attendant que nous prenions la fuite, à l’instar des autres peuls des villages environnants.

Y en avait-il qui nourrissaient de meilleurs intentions ? Toutou, une des épouses du chef de village, vint nous proposer de garder certains biens. La famille lui remit deux cantines métalliques, pleines d’or et d’argent, de pièces d’état-civil et de toutes les choses précieuses qui avaient pu y trouver place. L’une des valises sera récupérée, plus tard, par une tante paternelle, tandis que l’autre fut subtilisée par le chef de brigade Cheikhna, mis au courant par je ne sais quel service de renseignements. Cheikhna, comme tant de nos voisins, n’avait pour unique plan que de nous déposséder. C’est lui qui prit l’initiative de nous expulser, bien après la fin des évènements.

Il voulut nous déporter vers le Sénégal par la route d’Ould Yengé-Sélibaby-Gouraye, le plus court trajet. Mais le gouverneur du Guidimakha dégagea sa responsabilité. Il se rabattit alors sur le trajet Guérou-Kiffa-Aleg. Mais, au carrefour d’Aleg, Trarza et Bogué dégagèrent, à leur tour, leur responsabilité. Cheikhna profita de l’absence du préfet de Bababé pour achever sa triste besogne. Mais, si un bienfait n’est jamais perdu, un méfait ne l’est guère moins. Sitôt après notre expulsion, le chef de brigade fut muté au port de Nouakchott. Quelques mois plus tard, il fut frappé d’une maladie incurable et partit se faire soigner jusqu’au Maroc. Son corps enflait. « Faites attention aux peulhs ! », délirait-il dans ses souffrances, « Bgar voullane jeh ! » (les vaches des Peulhs sont là).

(A suivre)

Samba Sow.

Réaction de Abou SARR une des victimes de la purge ethnique au sein de l´armée mauritanienne à l’interview de l’ex commandant Sidi Ould Lekhdeyim au lecalame.info

altJe suis à la fois catastrophé, atterré et en colère par l’interview de l’ex commandant Sidi Ould Lekhdeyim, de la commission d’enquête sur l’intention de coup d’état des officiers négro-mauritaniens en 1987 que je viens de lire avec beaucoup d’attention sur le site calame.
Je dis bien l’intention de coup d’état parce qu’il n’y a jamais eu de début d’exécution de coup d’état en1987.
En effet, dans le cadre d’une formation militaire en 1987, j’étais dans la base militaire de jreida, situé à trente-cinq kilomètre de Nouakchott, sous le commandement à l’époque du capitaine Sidi Mohamed Ould Vayida, je peux vous confirmer que tous les officiers, sous-officiers et soldats négro-mauritaniens de tous les corps militaires étaient emprisonnés.

Monsieur Sidi Ould Lekhdeyim, selon vos termes, je vous cite « Les enquêtes que nous menions à l’état-major de la gendarmerie se déroulaient selon les règles de l’art et respectaient toutes les règles édictées par les lois et règlements en la matière », Monsieur Sidi Ould Lekhdeyim, le mensonge fait partie des péchés de la langue. C’est le fait de dire une chose qui est contraire à la réalité, délibérément, c’est-à-dire en sachant que l’information donnée est fausse.
Par ailleurs, pour extorquer des aveux, votre commission d’enquête présidée par Diaga Dieng a bel et bien pratiqué la torture sur les officiers négro-mauritaniens accusés d’avoir eu « l’intention de faire un coup d’état ».
Torturés de vingt heures jusqu’à tard la nuit, quand ils sortaient le lendemain pour être entendus, on pouvait voir des traces de tortures, des visages défigurés, des yeux enflés de suite des coups de ceinturon, notamment des brûlures et des traces de sang sur les habits, des nez cassés, des plaies ouvertes et autres bien évidemment la liste des dégâts est longue.
Après ces tortures vous avez rédigé un document, que Diaga DIENG a pris le soin de remettre au Président Mouaya Ould Sidi Mohamed Taaya. Dans votre rapport, vous accusez les officiers négro-mauritaniens de vouloir :
Déplacer la capitale du pays à Boghé,
Changer la monnaie nationale en « Mbudu » et le pays en « République du Walo ».
Ces accusations étaient pour les autorités, un prétexte pour opérer une épuration ethnique visant les negro-mauritaniens au sein de l’armée.
« L’intention de coup d’état »! Sans le moindre début d’exécution ! Et pourtant, trois officiers : le lieutenant Ba seydi Amadou ancien commandant de la base Marine nationale de Nouakchott, Sy saidou Daouda, ancien officier de l’état-major et le lieutenant SARR Amadou sont condamnés et exécutés le 6 décembre 1987 et d’autres lourdement condamnés. Parmi eux, 38 officiers écopèrent des peines allant de 5 ans à la perpétuité. Tant dis qu’en 2003, il y a eu bien putsch et effusion de sang avec la mort du colonel et chef d’état-major de l’armée, le colonel Ould N’diayane et toute la ville de Nouakchott terrorisée par des tirs d’obus, de kalachnikov pendant plus de soixante-douze heures, malgré que les auteurs soient formellement identifiés, tous des maures, ils n’ont jamais été inquiets ni condamnés. Ironie du sort ils ont créé un parti politique représenté au parlement actuel.
Mon cher Sidi Ould Lekhdeyim, il y a des témoins vivants que vous et Diaga Dieng avaient personnellement et physiquement malmenés, qui portent à vie les séquelles de vos actes ignobles. Vous les croisez tous les jours dans les rues et dans les mosquées de Nouakchott sans que vous soyez inquiets.

Monsieur Sidi Ould Lekhdeyim, sur la question des exactions commises contre les militaires négro-mauritaniens, en 1990, dans les casernes, vous déclarez : « Je n’ai pas d’explications et je ferais que spéculer », je suis choqué par vos âneries. Vous le savez mieux que personne, que ces exactions, sont pour le système beidane une politique d’arabisation et de négation systématique de tous les droits des noirs sous prétexte que la Mauritanie est un pays arabe et que seuls les arabes doivent y vivre. C’est dans cette logique que des milliers de militaires négro-mauritaniens sont arrêtés et tués dans toutes les régions.
Acte ignoble, 28 de ces militaires noirs seront pendus à la base d’Inal dans la nuit du 28 novembre 1990 pour célébrer nous dit-on, le trente cinquième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie.

Pour conclure Mr Sidi Ould Lekhdeyim retenez ce qui suit! Jean Baudrillard disait « la vérité, est ce dont il faut se débarrasser au plus vite et la refiler à quelqu’un d’autre. Comme la maladie, c’est la seule façon d’en guérir. Celui qui garde en main la vérité a perdu ».

Abou SARR

Source: boolumbal.org

FLAMNET-AGORA: Khoutba quatre : Bâtir sur des vestiges…POUR UNE ODE MUSICALE MAURITANIENNE !

altEntrons par l’exemple pour prétendre être didactique. Le medh ennabi a été la musique de ma plongée dans l’adolescence. Je me rappelle encore de maman Moylida d’Aïoun Al Atrouss. Si mes souvenirs sont exacts, le medh se tenait dans sa concession, quand elle avait fini tous ses travaux à la Gouvernance d’Aïoun juchée là, comme ce bout de montagne qui la sépare du Lycée et de l’hôpital. C’était donc il y a longtemps, vers le début des années 1970. Au temps de l’Ouguiya ! Le Parti du Peuple Mauritanien pensait pouvoir construire la Nation « tampon » avec la lourde machine qui caractérisait tous les partis uniques, seule ressource de philosophie politique en Afrique. Bon son histoire, dans notre trajectoire, est à questionner encore et encore. Ceux qui nous gouvernèrent nous doivent des explications. Nous devons relire leurs actes afin d’y découvrir les sources possibles de nos actuels délires. Au début, au moins, l’administration était instruite et pas du tout commerçante comme celle d’aujourd’hui. En effet, durant ces années, malgré le parti unique, des administrateurs formés à l’école coloniale (certes) tenaient des rapports détaillés et « succulents » pour les chercheurs sur la vie de leurs administrés.

Des administrateurs de développement outillés ont travaillé dur comme fer pour produire les premiers documents de notre histoire politique et sociale, mais cela m’étonnerait qu’ils soient encore bien conservés, accessibles voire existants même dans ce bâtiment qui était difficile d’accès il y a plus d’une trentaine d’années. La maison des Archives Nationales située près de la présidence. Vraiment stratégique comme niche !

Les gouvernements doivent arrêter de contrôler, de manière si flagrante, nos archives. C’est un acte policier que de garder jalousement ce patrimoine, « contre » une catégorie de chercheurs, au point de rendre son accessibilité problématique. Malheureusement pour nous le patron de Wikileaks n’était pas encore en ligne. Cette demande ne signifie pas un encouragement pour laisser ces documents à la merci de n’importe qui (déjà fait !), ou qu’ils soient accessibles n’importe comment, mais de rendre le service plus fluide et surtout moins suspicieux par rapport aux faciès. Un chercheur n’aime pas être épié comme s’il était un vulgaire scribe ou un futur falsificateur. C’est lui qui scelle la mémoire de la nation en la rendant accessible par sa recherche, ses interprétations et ses publications.

Donc, nos archives doivent être encore plus ouvertes à nous pour qu’on puisse contribuer à l’écriture de cette histoire qui nous lacèrent les visages et finalement brouille notre horizon. Nous ne pouvons pas continuer d’accepter cette forme de censure. Les opinions exprimées n’engagent que leurs auteurs. L’accessibilité des archives doit être libéralisée pour qu’on puisse débattre de tous les thèmes et nommer qui on veut citer dans nos argumentaires. Cela nous évitera les vibrations de la basse devenue subitement assourdissante.

 

Revenons à la musique et au medh ennebi, cette « complainte » de la nuit du jeudi au vendredi, des Haratins. Il m’a donné ce goût subtil que je ressens quand j’écoute toutes les musiques du monde. En hassanya, il m’a fait découvrir ce qu’on appelle le sens du t’nehwil, cette oreille musicale que la nature nous offre. Mais je crois que le t’nehwil va au-delà de l’oreille musicale pour devenir cette musicalité harmonieuse qui réveille votre corps et s’empare de vos sens, même si vous êtes sourd de naissance. Elle vous laisse là sur la surface du t’bel, à la merci du son aigu de la neyfaare et au court-circuit électrique sensoriel que provoquent les t’zaqrit. Le petit kowri que j’étais, naviguait entre sonorités berbères et adaptations hassanya.

De toutes les façons le tasvig rythme déjà une musique très enfouie en vous. Elle vous berce sans se soucier de qu’elle mère vous-êtes, enfin de quelle langue maternelle vous vous réclamez. Vous êtes son bébé plongé dans le halo des voix mélodieuses des hartanyat. C’est cela la mélodie qui fonde la surface sur laquelle sont venues se déposer, dans mon oreille musicale, plusieurs sonorités et rythmes allant du mbalax wolof au rap mauritanien d’aujourd’hui. Tout cela constitue des archives dites musicales que nous devons aussi sauvegarder et surtout connaître. Les étudier bien sûr pour mieux comprendre quel type de musique va émerger chez nous, dans le futur proche ou lointain.

Déjà toutes les musiques ouest-africaines, la bidhan n’en parlons pas, sont influencées par les mélodies mandingues et bambara. Observez l’ardine et vous y verrez une Kora bien en place devant un Soundioulou inégalable dans son ganila. Le reste des pistes musicales maures vous mènent dans un fouillis de métissages sensoriels impossibles à suivre. Langue bizarre, que seul un archéo-linguiste prétendra pouvoir expliquer la vieillesse des couches. Eh bien il faut écouter du vaghou, un Ould Njartou, le vieux 33 tours de Sidaty Ould Abba, de Saïdou Bâ pour vous rendre compte qu’un Toungoundé Sow, un Samba Diabaré Samb et un Amadou Tamba ont quelque chose en commun de plus que les formes de leurs instruments et des références ethniques de leur répertoire.

 

Détour par un exemple plus complexe que la musicalité dans son essence. Mon immersion dans l’univers wolof (c’est valable je crois pour ceux qui sont en Australie, en France, en Inde, à Bangkok, aux USA et ailleurs depuis 1989 et avant cette date) m’a révélé que ma langue ne me lie pas à un territoire spécifique. Parce que, quand je m’aventure hors de Dakar, le wolof [langue nationale en Mauritanie] et le hassanya [Reconnu au Sénégal] reviennent pour se partager mon identité haalpulaar, vraie multinationale enfin comme un ensemencement. Je me réfugie sur le territoire de toutes « mes » musiques que je fréquente et y retrouve toute la quiétude. Ce manque d’ancrage « territorial » de ma langue fait de moi un éternel exilé dans les cultures. Donc je suis presque toujours obligé de résister et de combattre jusqu’à la lassitude et l’affaissement final qui le suit. Finalement, une solution s’est imposée d’elle-même pour me sauver (lire « se sauver » dans le sens de fuir et rester en même temps, pas possible comme opération hein !) entre les champs que m’offrent ces différentes cultures qui fondent désormais ma personnalité. J’ai pris la « clé des champs » pour ne pas tomber dans cette maladie mortelle qu’est l’ethnocentrisme.

La diversité devient l’horizon du possible. Donc, il faut se décider à exiler son identité quelque part entre les archipels identitaires. Elle devient le socle capable de supporter cette lourde statue défigurée qu’est la multiculturalité. C’est un poids certes qu’une statue défigurée, mais justement c’est son poids qui tient tranquille votre ethnocentricité.

 

Retour musical impeccable qui hérisse la peau ! Donc si j’ai évoqué la musicalité et son probable rôle dans la formation d’une identité c’est pour dire que les cultures, si diverses qu’elles soient, ont un fond musical commun. Les langues utilisent les mêmes instruments pour articuler leurs sons et produire du sens. C’est le langage et qui dit langage engage une discussion sur les sonorités, les nasales, les gutturales et autres trucs aussi compliqués que de convier ma mère à un cours de bambara, de hassanya, de soninké ou de wolof. Et pourtant elle écoute toutes ces musiques prenant conscience de leur seule musicalité sans s’aventurer sur leur surface.

C’est pourquoi, je défends toujours que l’identité n’a de sens que quand elle devient un vrai réceptacle de cette profonde musicalité, celle qui ne s’entend pas de la même oreille. J’ai l’impression qu’elle ne s’entend même pas, elle est sourde et se faufile dans le corps. C’est cette émotion, incomprise, évoquée dans la « fameuse » phrase de Senghor, qui s’empare de vous. Elle forme un substrat riche et ouvert. Enfin, je me suis, tout simplement, rendu compte qu’un individu doit clamer son caractère Humain et trop Humain, pour parler comme un philosophe, en écoutant le plus de musique possible.

 

Vestiges ! Aussi étrangement que cela puisse paraître ce qui me relie à la Mauritanie c’est le hassanya. Cette sensation incroyable est presque diabolique à renverser mes vieilles convictions juvéniles. Mais si on m’attaque en tant que haalpulaar, je réagis en tant que haalpulaar. Si on m’attaque en tant que mauritanien, je me défends en tant que mauritanien et si on m’attaque en tant que vivant au Sénégal, je me défends en tant qu’Homme. Je n’essentialise pas, c’est, nous dit Hannah Arendt, « purement politique », car « le non-conformisme est la condition sine qua non de l’accomplissement intellectuel ». Il faut donc être « non-conformiste » pour mieux saisir la musique de la vie (Lire Barbara Cassin, La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?, Paris, Autrement, 2013, 147 p.).

La musique a ce don de tra-verser en ren-versant tout. C’est une question de simple écoute, d’attentive écoute pour sentir cette chose qui se détache de vous tout en restant en vous. Elle reste là en suspension car ayant été excitée par un air, une voix, une guitare, un buuba, un hoddu, des gaacci, un son sourd de guembri, un riti ce pré-violon, un bolong cette gourde plus à même de contenir du vin de palme que d’accompagner les belles voix de nos awlubbe, igawen ou gëwël. Ces désignations sont si proches que l’analogie me tente. Finalement, je veux dire de tout autre instrument étrange dont l’homme maîtrise, à la précision, les sons qu’il permet d’obtenir. Cela peut donc vouloir dire une décision de s’accorder au rythme. Car tout est rythme dans la vie et c’est pourquoi Senghor peut avoir encore raison sur ses détracteurs. Mais là ne réside pas l’objet de ma khoutba.

 

Révolte et dissidence pour faire naître un hymne partagé. La musique est magique et rebelle, car elle nous surprend toujours. Un grand philosophe me disait un jour que « la musique cache en livrant ». C’est une archive, la musique. Elle reste là. Elle se partage. Elle tape là où d’autres choses ne peuvent taper.

Le politicien poète, Ibrahima Sarr, en sait quelque chose avec sa composition chantée par Baaba Maal, Demngalam. Beau tub pour chanson de combat ! L’engagement y est d’une clarté et d’une force qui défie toute possibilité de doute.

La musique est donc tout cela en même. Elle peut aussi unir plus que tout au monde. Mon expérience musicale me dit que c’est vrai, car la musique est le summum de l’unité dans la diversité sinon point de musicalité possible, de t’nehwil je veux dire. Donc je suis presque sûr que nos artistes doivent être mobilisés pour ouvrir ce chemin de l’union des mélodies mauritaniennes pour créer une musique nationale audible dans toutes les radios et télévisions du pays. C’est possible de trouver cet excellent Dj pour nous mixer ces tempos et en sortir une partition et des couplets suaves que la nation écoutera à longueur d’années.

Je crois savoir que le rap et le slam mauritaniens sont exceptionnellement et potentiellement riches et porteurs d’une nouvelle culture. Pour être riche, le rap mauritanien l’est, mais il souffre d’incompréhension car émanation de la profonde banlieue et surtout qu’il est dur dans ses mots. C’est du hardcore, cela tape dur sur les régimes.

 

« Holto Mouawiya

O itaama

O fitaama », si ma mémoire est bonne ce sont là paroles bien rapées en Mauritanie.

 

Et pourtant les textes de la musique, les pantalons jean bouffants, les T-Shirt colorés ou portant des dessins de dragons en feux, la gestuelle enfin les bras d’honneur, les cris hystériques dans la chanson et le plein d’électronique puisent leurs différents thèmes et significations dans le vécu de la société. Les chansons reflètent leur temps ou le temps produit ses propres chansons et les impose. Voilà que tout est dit, là. Elles prennent sur elles le risque d’être accusées d’égocentrisme, d’insolence et de toutes les déviances possibles. Tant pis ! Elles sont comme la marque indélébile de notre débilité quotidienne. C’est difficile de reconnaître ses bêtises, surtout figées dans des mots prononcés par des jeunes en casquette et braguettes ouvertes, chaînes pendantes, mains ballantes comme des fantômes… Alors qu’on est prompt à clamer tout haut notre petit exploit : réussir à sortir de son lit le matin après une longue nuit de recueillement.

Rapons ! Je disais que le rap mauritanien est porteur d’une nouvelle culture. Il suffit de regarder la composition des groupes, d’écouter les langues qu’ils parlent et qu’ils chantent pour vous rendre compte encore une fois que les pouvoirs n’écoutent pas et ne regardent pas ce que la société écoute et regarde. Sinon le rap allait percer de manière exponentielle en Mauritanie et produire une langue dont l’adhérence du ciment n’égale point celle des langues en compétition aujourd’hui. Je suis toujours fasciné par l’aisance de faire basculer la mélodie entre quatre langues dans une chanson : Hassanya, Pulaar, Soninke et Wolof. La langue dite HAPUSOW, ai-je envie d’éventer ! Elle se transformera en HAPUSOWBA si le Bambara entre dans la constitution comme langue nationale. Le HAPUSOWBA est une langue encore inconnue de chez nous et qui fait peur, car l’arabe disparaîtrait fatalement et le hassanya triompherait comme au Maroc. C’est pourquoi le rap ne passe pas les frontières de la banlieue, même si des groupes existent à l’intérieur, enfin au sud du pays ! La jonction entre eux ferait comme un petit explosif : Peuff ! J’exagère un peu pour dramatiser. Car le drame est presque considéré comme un lieu de sens chez nous.

La tradition musicale mauritanienne est paresseuse, elle est toujours assise, le service de thé en branle, le tagine fumant, les chuchotements fourmillant. Enfin je veux dire que cela ne draine pas une foule bigarrée, détendue et moins vaniteuse. Je crois que nous sommes encore au siècle de la musique-louange. Maalouma (en duo avec Baaba) ne démentira jamais mes propos. Bon vous me direz qu’une partie de notre musique ressemble à un concerto de Beethoven. C’est possible, mais sous la khayma écouter du Beethoven serait très exotique, comme écouter Wagner à Oualata ou à Inal. Comme quoi la musique peut être élitiste et en même temps incitatrice au rêve de la pureté des races. C’est hitlérien ! Nous ne voulons pas de cette musique chez nous. Nous voulons d’une musique qui exalte tout le monde, qui réveille notre fibre et qui nous fait vibrer.

Le rap mauritanien a toutes ces vertus donc laissez-le s’exprimer davantage et vous verrez que cette culture dont il est porteur se transformera peut être en notre chance. Je suis persuadé que le rap est créateur, recréateur des identités. En semblant les travestir, il les enrichit et projette leurs fruits sur le peuple tout entier.

 

Je termine. Le medh ennebi a eu sur moi cette forte sensation d’appartenance lointaine. Encore aujourd’hui, il a sur moi un droit inaliénable, car je l’écoute toujours au point de lui avoir consacré un texte scientifique [Consultable au lien : http://codesria.org/IMG/pdf/1-Ngaide_AZ_15_16_07-08.pdf] comme pour sceller son apport sur ma culture musicale d’aujourd’hui. Il faut que les Mauritaniens se mettent ensemble pour écouter leur musique respective et ils verront toutes les influences qui les peuplent et qui brouillent davantage les lignes de fractures qui semblent séparer leurs communautés voire leurs membres.

Vous aurez compris que cette khoutba est très musicale dans son essence, mais qu’elle ouvre un chantier d’investigation sur ce rap que nous devons entendre et réentendre. Il participe aujourd’hui à la construction de l’imaginaire futur de la société mauritanienne urbaine. C’est presque inévitable comme perspective, donc un jour à venir, lointain peut être, quelqu’un témoignera sur ce que le rap mauritanien a apporté dans la mutation de son identité et de celle mauritanienne.

Donc lisez-là en vous disant où en sommes-nous de la politique culturelle de la Mauritanie au moment où un groupe se plaint de la disparition de l’arabité comme si elle était née dans ce territoire périphérie métisse du monde dit « arabe » !

Il faut se résoudre à construire l’avenir sur des vestiges et non sur des vertiges.


Excellente écoute.

 

PS : Permettez-moi cette libéralité de dédier cette ode à mes amis d’enfance, d’Aïoun, perdus de vue depuis un demi-siècle presque : Mohamed Ould Boïlil dit Bibi, Brahim Ould Hacen Ould Salah, Sneiba et Moyssé Dieng. Au décompte cela fait un bidhani, un hartani et deux wolofs au début des années 1970 !

 

 

Abdarahmane NGAÏDE (Bassel), Dakar, le 02/08/2013

 

VOUS AUREZ COMPRIS QU ELLE DEVAIT SE FAIRE DEMAIN. COMME ON DIT LA DATE FAISANT FOI DONC CONSIDEREZ LA DATE 02/08/2013 ET NON CE JOUR DU JEUDI. MAIS CELA TOMBE AUSSI BIEN CAR LE MEDH SE TIENT LA NUIT DU JEUDI AU VENDREDI. CE DESACCORD SYMPHONIQUE ENTRE WEBMASTER ET AUTEUR EST DONC TOLERABLE.