Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Monthly Archives: August 2013

Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989: La plaie s’est-elle refermée ? (2)

altRapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Sow Samba, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard. Après le récit des prémisses à travers sa vie au village avant la déportation (in Le Calame 893 du mardi 30 juillet 2013), voici celui de l’expulsion…

 

2 – La déportation

 

1989. J’avais sept ans. Un soir de mai, vers huit heures, je dînais, assis avec mes jeunes frères autour d’une calebasse de « lacciri e keddam » (couscous au lait), tandis que mes oncles et grands frères prenaient le thé avec les employés, dans la cour de la maison, et nos mamans, tantes et sœurs se tenaient avec notre grand-mère paternelle devant sa chambre. Soudain, plusieurs 4×4 de la brigade de Kankossa firent irruption dans notre concession. L’un d’eux s’arrêta, pile, devant la chambre de ma maman.

 

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toute la famille se retrouva encerclée par des hommes en tenue. Je ne me souviens pas qu’il y eût tumulte et grands cris. Juste le bruit des veaux, vaches, ânes, moutons, chèvres et chevaux, en guise d’adieux. Un homme s’approcha de nous et commanda : « rkeub ! ». Je grimpai à l’arrière du véhicule et aidai mes petits frères à s’exécuter de même. C’était la première fois que je montais dans une auto.

 

Ma maman entra dans sa chambre pour y prendre un drap afin de nous couvrir. Magoum, son ancienne amie mauresque, y était déjà et s’efforçait d’empêcher les autres voisines d’y pénétrer, clamant que la chambre de ma mère, c’était tout à elle, maintenant. Et joignant le geste à la parole, elle tira le drap qu’avait ramassé ma maman. Aldiouma eut beau s’y agripper et supplier de le lui laisser, Magoum refusa catégoriquement. Un gendarme intervint et repoussa violemment ma mère qui vint nous rejoindre, accablée. J’étais très mécontent du geste du gendarme mais je n’étais pas trop inquiet, ne comprenant guère ni ce qui se passait, ni ce qui m’attendait. La famille fut répartie à l’arrière des différents 4×4 et l’on se mit en route.

 

Comme si le ciel voulait marquer l’instant, Ngatamaare (la première pluie) commença à tomber. Les 4×4 n’étaient pas bâchés. Le vent était fort. Grosse et froide, la pluie ruisselait sur nos têtes. Mes frères pleuraient. Maman s’efforçait de nous abriter sous ses épaules. Je regrettais qu’elle n’eût pas un gros boubou pour nous couvrir tous. Elle lançait au ciel de saints Noms d’Allah : « Ya Kariim, Ya Hayyii, Ya Dhuljalaali wal Ikram ! » ; puis elle crachait sur ses mains et les posait sur nos têtes. Elle nous demandait de répéter le saint Nom d’Allah. Elle répétait, en pulaar : « Aan Allah, miden moolimaa ! Aan Joom-am, miden moolima ! ».

 

Un enclos à bestiaux pour hommes

 

On arriva, grelottants, à la brigade de gendarmerie de Kankossa et notre véhicule s’arrêta devant une grille. Un enclos à bestiaux. Un gendarme en ouvrit la porte, nous ordonna de descendre et d’y entrer. On apercevait des têtes dans l’obscurité. Je crus, un instant, que c’étaient des moutons. Mais, non, c’étaient des êtres humains, musulmans comme nous, à qui les gendarmes avaient ordonné de se coucher par terre, sous la pluie, et nous dûmes, à notre tour, nous soumettre à cet ordre. Personne n’osait soulever la tête, de peur de recevoir une balle.

 

Les hommes étaient obligés de céder à tout, pour la sécurité des plus faibles. Et il y en avait, des enfants et des bébés, des mamans et des femmes enceintes, des vieux et des vieilles et, même, des malades mentaux ! Bref, toute une communauté. De grands érudits musulmans, des sages, des chefs de villages et des notables, de grands commerçants, des fonctionnaires et officiers, des vénérables qui avaient connu le pays avant l’autonomie, célébré l’Indépendance et défendu les couleurs de la Mauritanie, notamment durant la Guerre du Sahara…

 

Comme ses nouveaux voisins, Maman se coucha par terre, serrant nos têtes contre ses épaules. Mes petits frères n’arrêtaient plus de pleurer, quémandant de retourner chez nous. Moi, je retenais mes pleurs, pour ne pas inquiéter davantage ma maman, et serrais ma petite sœur, tout contre moi. J’avais compris que les hommes forts de notre maison étaient impuissants, face aux hommes en tenue, et qu’il me fallait prendre ma part de responsabilité.

 

Je suis le deuxième fils de ma mère et plus actif que mon grand frère. Maman, allergique aux odeurs d’essence, était malade depuis notre départ. Elle n’arrêtait pas de vomir. Je fis tout ce que je pus pour atténuer sa souffrance et restais constamment à côté d’elle. Nous fûmes consignés trois jours et trois nuits dans cet enclos. La nourriture était rare et chiche. Beaucoup ne se souciaient que d’eux-mêmes. Ma grand-mère, mes oncles et tantes ne semblaient plus nous porter le même amour. J’observais, autour de nous, certaines mamans qui mangeaient sans rien laisser à leurs enfants. Au moins ne les abandonnaient-elles pas, quand tant de papas semblaient disparaître dans la foule.

 

On apprit que les déportations étaient suspendues et l’on nous ramena tous dans un autre village, Gourel Mamadou Kadja. On nous retourna quelques vaches. Ça dura quelques jours puis, la veille de la Tabaski, les gendarmes revinrent, le soir, pour nous ramener à Kankossa. Nous ne le savions pas encore mais c’était le début d’un long, dur et épineux voyage qui ne connaîtra retour que vingt ans plus tard… Arrivés à Kankossa, nous y passâmes une nuit sans dîner. Nous ne mangeâmes que le lendemain, un maigre plat préparé par nos mamans. Dans l’espoir de gagner la pitié du commandant de brigade, les gens se pressaient auprès de mon oncle, comptant naïvement sur l’amitié qui avait, si longtemps, lié les deux hommes…

 

Chargés comme des moutons

 

Au soir, nous fûmes à nouveau chargés, comme des moutons, dans un camion en direction de Kiffa. Personne ne savait où l’on allait. Les hommes furent obligés de s’allonger au fond du camion, femmes et enfants de s’asseoir sur eux. Ma maman s’affaiblissait et ne cessait de vomir. A l’avant et sur le toit, des hommes armés pointaient leurs fusils sur nous. Nous arrivâmes à Guérou, assoiffés. Le camion s’arrêta au bord d’une mare. Comme d’autres, j’ai sauté du camion pour boire. Je me suis servi de mes bottes pour passer de l’eau à ma mère et mes frères qui ne pouvaient descendre, à cause de la hauteur du camion.

 

La halte fut courte et nous repartîmes bientôt vers Kiffa où nous arrivâmes en pleine nuit. A l’époque, il y avait, à l’intérieur de la ville, une décharge d’ordures, clôturée de grillage. C’est précisément là que les hommes en tenue nous enfermèrent pour y passer les heures qui restaient de la nuit. Personne ne put dormir, dans l’affreuse pestilence des ordures. Beaucoup de gens vomissaient, malades. Les bébés pleuraient. On essayait, avec mes frères, de consoler ma petite sœur, qui n’avait que quelques mois.

 

Maintenant, j’étais vraiment inquiet et j’avais du mal à retenir mes larmes. Mais ne pas pleurer devant ma mère, c’était la soutenir. Aussi m’éloignai-je un peu d’elle, chaque fois que je me sentais faiblir. Après quelques instants de sanglots où je pouvais, enfin, me détendre de l’effroyable détresse qui me submergeait, j’essuyais mes larmes pour revenir au côté de ma mère. Les enfants avaient faim et, surtout, soif. On trouva de l’eau dans un trou au milieu des ordures. Elle n’était évidemment pas potable mais on n’avait pas le choix et c’est en se bouchant leur nez que les plus hardis se résignèrent à la boire.

 

Le lendemain, nous remontâmes, sans avoir encore rien mangé, dans le camion qui prit la direction d’Aleg. Arrivée au carrefour, nouvelle halte, interminable, mais, avec interdiction, cette fois, de descendre du véhicule. Nous passâmes ainsi la journée, sous la chaleur, intense, du soleil, dans la fournaise de notre prison de tôle, bruissante de pleurs, gémissements et murmures. Les hommes en tenue nous jetaient, de temps à autre, des biscuits sarakolé. Nous avions terriblement faim.

 

A la fin, je n’en pus mais et profitai d’un moment de détente des gendarmes, occupés à boire du thé, pour descendre et venir les rejoindre. Ils acceptèrent ma présence et m’offrirent, même, quelques verres de thé et des biscuits. A chaque fois qu’ils m’en donnaient, je montais dans le camion pour en passer à ma mère. Comme toutes les personnes âgées entassées dans le camion, ma mère éprouvait des maux de tête, sevrée qu’elle était de thé depuis plusieurs jours. Les pisses des enfants inondaient le plancher et avec la sueur des gens, l’atmosphère devenait suffocante. Ah ! Que ce voyage finisse, même si c’était la mort qui nous attendait ! Les gendarmes, quant à eux, étaient joyeux. Ils riaient, chantaient, jouaient aux cartes. Ils attendaient,
apparemment, une voiture de Kankossa, porteuse d’un ordre de route. Ils n’étaient pas pressés. Mais quelle journée terrible, pour nous ! Aujourd’hui encore, chaque fois que je repasse par ce carrefour, c’est comme si c’était hier…

 

C’est le soir venu que nous repartîmes, enfin, en direction de Bababé. On nous descendit à la brigade. Par chance, nous y trouvâmes un vieux retraité, Abdoulaye Souaïbou, qui avait servi à Kankossa, au titre de préfet. Il reconnut plusieurs de nos anciens et se fit un devoir de nous ménager le plus chaleureux accueil possible, en faisant égorger des boucs pour nous les servir. On mangea donc et passa une nuit à peu près correcte, avant de reprendre la route, le lendemain, vers 17 heures, en direction du fleuve.

 

Juste avant de partir, les gendarmes arrêtèrent un jeune homme qui était venu nous saluer et l’adjoignirent à notre groupe. On nous fouilla une dernière fois, pour récupérer pièces d’identité, monnaie, bijoux et autres objets précieux, y compris boubous et chaussures, pour peu qu’ils parussent de valeur. Comme s’il s’agissait de produits volés que les gardiens de la loi et de l’ordre se faisaient un devoir de récupérer…

 

Notre groupe s’était étoffé et c’était maintenant trois camions qui se dirigeaient vers le fleuve Sénégal. A quelques mètres de la berge, on nous descendit et nous ordonna en file indienne. L’ambiance était étrange, en ce crépuscule mourant. Il n’y avait personne alentour, ni militaire, ni douanier, ni civil. Un lieu très arboré et broussailleux. Une sorte de bout du monde. Nos aînés comprirent, alors, que le commandant de brigade de Kankossa, avide de s’approprier nos richesses sans en rendre compte à quiconque, s’était ingénié à nous expulser en catimini.

 

On traversa dans des pirogues réquisitionnées par les gendarmes. Comme tous les enfants et les personnes faibles, c’est par un turban noué autour de la taille que les piroguiers me descendirent dans l’embarcation. Une affreuse pestilence montait du fleuve. Le piroguier nous dit que cela venait des cadavres de gens tués et jetés dans les flots. On en aperçut quelques-uns, flottant, gonflés, au fil de l’eau. « Ne tentez rien ! », prévint notre conducteur, « ils vous tireraient comme des lapins ». Et de fait, les hommes en tenue, fusil en main, ne quittèrent le rivage mauritanien qu’une fois toutes les pirogues accostées sur l’autre bord où nous étions ainsi jetés, comme des mouches… (A suivre).

 

Sow Samba-

 

SOURCE : LE CALAME

 

Officiel : report des élections au 23 novembre !

altLe Comité Directeur de la CENI, s’est réuni, en session extraordinaire, ce mercredi, 21 Août 2013, sous la présidence du Dr Abdallahi Ould Soueid’Ahmed, Président de la CENI, pour étudier une requête émanant du Comité de Suivi.
Par cette lettre, le Comité de Suivi a demandé voir reportées les dates des élections législatives et municipales initialement prévues le samedi 12 Octobre 2013 pour le premier tour et le samedi 26 Octobre 2013 pour le deuxième tour.
Après avoir délibéré, le Comité Directeur de la CENI, a adopté la délibération dont la teneur suit :
“Article 1er : les élections législatives et municipales initialement prévues au samedi 12 Octobre 2013 pour le premier tour et samedi 26 Octobre 2013 pour le deuxième tour, sont reportées au samedi 23 Novembre 2013, pour le premier tour et au samedi 7 Décembre 2013, en cas de deuxième tour.
“Article 2 : les dossiers de déclaration de candidatures déposés et non validés devront être renouvellés.
“Article 3 : le Président du Comité Directeur de la CENI est chargé de l’exécution de la présente délibération qui sera publiée partout où besoin sera et au Journal Officiel de la République Islamique de Mauritanie”.
 

source : ceni.mr  

 

Report des élections d’octobre: Un nouveau piège à cons ?

altSelon divers de nos informateurs, il découle, des négociations entre le pouvoir, la CENI et la CAP, que le principe du report des élections, initialement prévues le 12 octobre prochain, est acquis. Les différentes parties continuent à discuter, non seulement, de sa durée mais, aussi, de ce qu’il faudrait mettre en œuvre pour arriver à des élections consensuelles ; en somme, accéder aux revendications et de la CAP/AP et la COD. Les réunions se poursuivent activement. Toujours selon les mêmes sources, le comité de suivi et la CENI plancheraient sur des « mesures d’accompagnement ». Comme on le sait, c’est le président de la République lui-même qui a évoqué l’idée, lors du show de Néma, d’un report, en le limitant à trois semaines, mais c’est, peut-être, justement cette limite arrêtée par le Raïs qui rend ardue les négociations. La majorité redoute, très certainement, de susciter l’ire de son chef, en acceptant de reporter les élections sine die, comme l’avait annoncé, il y a quelques jours et à la surprise générale, le secrétaire général de l’APP, Ladji Traoré. La déclaration rendue publique, dimanche, par ledit parti, est venu rectifier le tir. Elle ébauche les mesures d’accompagnement à mettre en œuvre, quand l’ensemble des acteurs se seront mis d’accord sur le délai.

Mais, au-delà de la controverse – le Président est-il habilité à faire telle annonce ? – force est de constater que le délai paraît fort court, au vu de l’ampleur des actions à réaliser. On se croirait en mai-juin 2009, avant les négociations de Dakar. Un report de quelques semaines avait conduit le FNDD de l’époque de participer à la présidentielle de juillet. Mais, comme l’a, d’ailleurs et à juste titre, fait observer Yahya Ould Wagf, président d’ADIL, il est matériellement impossible de réaliser, en moins de trois mois, l’audit du travail effectué depuis bientôt trois ans, par l’agence d’état-civil ; revoir le travail du RAVEL ; ouvrir la CENI à la COD, si jamais celle-ci était intéressée par les élections, et fonder un observatoire des élections, sans même parler de mettre en place un gouvernement d’union… En réalité, il n’y a qu’une unique question, de fond : la gestion concertée du processus électoral. La COD et le pôle CAP/AP sont d’accord là-dessus.

Certains observateurs de la place se demandent si le pouvoir n’est pas en train de tendre un piège à l’opposition, comme il avait réussi à le faire, en 2009. Une chose est, en tout cas, certaine : si l’opposition se hasarde à accepter ce délai officieux qui circule depuis quelques jours, elle se fera, une fois encore, laminer par la majorité dont le chef et son gouvernement sont en campagne depuis plus d’une année. Dans une déclaration, au cours d’un meeting de la COD, le 18 août, à l’ancienne Maison des jeunes, Mohamed Ould Maouloud, président de l’UFP, a prévenu : « L’opposition n’acceptera plus de tomber dans le piège, ni de  se faire mordre deux fois dans le même trou ». Ould Maouloud, qui était des négociations de Dakar, rappelle : « En 2009, nous nous sommes trompés, en participant aux élections. Nous l’avons fortement regretté et, nous rendant compte que nous étions tombés dans un piège dangereux, nous nous en sommes mordus les doigts. On ne nous y reprendra plus. »

Si l’on s’en tient à ses déclarations, la COD reste donc, à ce jour, sur sa position de boycott. Par contre, le pôle CAP/AP paraît déterminé à arracher des garanties sérieuses, de la part du pouvoir, pour permettre, à tous les acteurs politiques, de participer aux prochaines élections. Faute de quoi, Messaoud et les soutiens de son initiative emboîteraient le pas à la COD, ce qui entamerait, lourdement, la crédibilité démocratique du pays. Un résultat qui n’arrangerait, évidemment, personne. Dès lors, il appartient, aux uns et aux autres, de faire des sacrifices, pour permettre, aux Mauritaniens, de renouveler, dans la sérénité, leurs représentations. Il y va de l’intérêt de tous.

Dalay Lam

Source: Le calame


    

    

Détails des négociations majorité/opposition dialoguiste sur les élections

altL’hebdomadaire Alakhbar Info a révélé, mercredi, les détails des négociations, entre majorité et opposition dialoguiste, sur le report des élections législatives et municipales, prévues le 12 octobre 2013.
Selon l’hebdomadaire, la Coalition des Partis de la Majorité (CPM) et la Convention pour l’Alternance Pacifique (CAP) se sont entendues sur quatre points. Ceux-ci se résument sur le report des élections, l’élargissement de la CENI, la mise en place d’un observatoire de surveillance des élections et sur la constitution d’une commission parlementaire pour enquêter sur  l’Agence chargée de l’Etat Civil.
Concernant le report des élections, la CENI serait prête à accepter une nouvelle date que lui proposeront les deux parties. En effet, “la CPM propose un report de cinq semaines, alors que la CAP veut que la date soit fixée entre décembre 2013 et janvier 2014 “.
Et par cet accord, le président mauritanien, Mohamed Ould Abel Aziz, s’engagé à remplacer les actuels ministres en charge des élections (Intérieur, Justice  et Communication et des Relations avec les Parlements) par d’autres apolitiques, ajoute Alakhbar Info.

Source: Alakhbar

Mohamed Ould Cheikh (1928-2013)

Décédé il y a quelques semaines, dans un silence de la nation, dont les grands hommes de ce pays ont l’habitude, Mohamed Ould Cheikh Ould Ahmed Mahmoud représente l’image d’Epinal d’un patriotisme mauritanien naissant, et un des intellects qui ont ardemment milité pour l’émergence d’une citoyenneté mauritanienne, loin des clivages tribaux ou communautaires. Une figure à commémorer, dont le combat et les idées doivent servir d’inspiration dans un pays englué dans le marasme d’une cohabitation hasardeuse. Biographie. (Chapô de la rédaction).  


Mohamed Ould Cheikh au centre  

Mohamed Ould Cheikh au centre  

 

 

“Les minorités ou individus, durablement indigestes, ou sous chocs irréversibles contre lesquels le pouvoir social d’intégration et d’adaptation ne peut rien, ont toujours alimenté l’émigration mais non l’opposition” (L’indépendance néo-coloniale, p. 32)
   
“L’inexpérience est chose mortelle en politique” (L’indépendance néo-coloniale,  p. 114)
   
Mohamed Ould Cheikh est né en 1928, dans une famille de nomades sahariens, circulant généralement, pour les besoins en pâturages de leurs animaux, dans les environs de Boutilimit, dans un rayon qui ne s’étendait guère au-delà d’une centaine de kilomètres. Son père, Ahmed Ould Cheikh (1898 – 1987), et sa mère, Oumm Salama Mint Mohamed al-Yadali (1909 – 1997), que ses enfants surnommaient Bettä, étaient des cousins germains, issus de deux frères, Cheikh et Mohamed al-Yedali, eux-mêmes descendants d’une lignée de lettrés. Leur père, Ahmed Mahmoud Ould Sidîna, contemporain de Cheikh Sidia al-Kabîr (1776-1868), le fondateur de Boutilimit, était une figure notable de la tribu de ce dernier — les Awlâd Abyayri — dont il dirigeait une “fraction”. Et parmi les liens généalogiques multiples qui liaient les ascendants paternels de Mohamed Ould Cheikh aux Ahl Cheikh Sidia figure notamment le mariage de Mohamed al-Yadali avec Maymouna, une des filles du premier lit de Bâba Ould Cheikh Sidia, qui allait donc devenir la future grand-mère maternelle de Mohamed, pour laquelle il cultivait une vénération toute particulière et dont il s’est occupée avec une attention quotidienne jusqu’à son décès survenu en 1984.
   
  Des deux grand-pères de Mohamed, Mohamed al-Yadali et Cheikh, le premier, décédé prématurément (1927), était en quelque sorte “le politique”, associé qu’il était, en relation avec l’autorité de son beau-père — Bâba — sur l’ensemble de sa tribu, à la gestion des affaires de cette dernière. Et on connaît, par ailleurs, le rôle que Bâba Ould Cheikh Sidia a joué dans la proto-Mauritanie des années 1902 à 1924, date de son décès. Aîné de Mohamed al-Yadalî, Cheikh, qui lui survivra jusqu’en 1943, était, lui, plutôt le lettré de la famille. Ses enseignements en tant que maître de mahazra étaient suivis par nombre d’étudiants, qui venaient parfois de fort loin, comme il avait été lui-même “en exil” s’instruire auprès des Ahl Mohammed Ould Mohamed Salem dans l’Inchiri, auprès de Yahzîh Ould Abd al-Wadoud, le grand grammairien de l’époque, dans l’ouest du Trarza, etc. Quoi que sa “spécialité” eut été plutôt le fiqh, la jurisprudence musulmane, on a retrouvé dans ces papiers un commentaire de la alfiyya d’Ibn Mâlik, la grande référence régionale en matière de grammaire arabe, sous forme d’un épais manuscrit. Mohamed Ould Cheikh a bien connu ce grand-père-là et commencé à étudier auprès de lui les textes de base de l’enseignement ouest saharien de l’époque. Il a ainsi mémorisé l’intégralité du Coran et entamé l’étude des manuels de base de la scolarité traditionnelle (al-Akhdarî, Ibn ‘Âshir, Ibn Ajarrûm, etc.), tout en s’initiant, comme les jeunes gens de son âge, aux rigueurs et aux valeurs du mode de vie pastoral dominé par un esprit ascétique à la fois imposé par le milieu et “théorisé” par ses habitants.
   
  L’enfance de Mohamed sera marquée par cet environnement qui place au sommet de ses préoccupations la spéculation théologique et littéraire, en même temps que l’exaltation de la généalogie, fondement idéologique de toutes les prétentions statutaires “légitimes”. Elle n’aura pas échappé non plus aux récits d’exploits guerriers que son père, Ahmed Ould Cheikh, mêlé parfois d’assez prêt aux agitations conflictuelles de la fin des années 1920 — au grand désespoir de son vieux lettré de père qui détestait le port des armes — aimait à raconter en soulignant la frugalité, l’endurance et le courage des hommes du Sahara, au service avant tout de leur ‘asabiyya, de leur solidarité généalogique.
   
  C’est sans doute à l’instigation de son oncle maternel, Mohamed Ould Mohamed al-Yadali (1910 – 1990), fin lettré et poète connu, qui avait lui-même brièvement fréquenté l’école primaire de Boutilimit dans les années 1930, que Mohamed Ould Cheikh rejoindra cet établissement en 1942, année d’une terrible crise climatique et économique, qui avait transformé le dénuement de son milieu familial en une véritable misère. Arrivé à l’âge de 15 ans (ce qui n’avait rien d’exceptionnel pour les recrues de l’époque) dans l’établissement scolaire colonial, et déjà doté d’un solide début de formation traditionnelle en arabe, Mohamed Ould Cheikh n’aura pas de mal à parcourir à toute allure le cursus de l’école primaire qu’il venait de rejoindre. Au lieu des six années requises, il n’y restera que trois ans avant de rejoindre le lycée Van Vollenhoven de Dakar. Sa formation scolaire “formelle” s’arrêtera au BEPC. Quoi que sujet scolaire plutôt doué, il se sentait le devoir d’entamer rapidement une activité professionnelle pour venir en aide à une assez large parentèle passablement démunie. Et durant toutes les années où il disposera lui-même d’un salaire régulier, c’est avant tout aux besoins de cette famille étendue (parents, frères et sœurs, tantes, parentèle élargie du “campement”, etc.) qu’il consacrera l’essentiel de ses modestes revenus. Il n’était de toute façon pas le genre à thésauriser quoi que ce soit. Et le jour où il cessera d’avoir un salaire, on s’apercevra qu’il n’avait même pas un toit pour abriter sa famille…
 
C’est comme “instituteur adjoint”, comme on disait à l’époque, que Mohamed Ould Cheikh débuta sa vie professionnelle à Atar en 1949. Saint-Louis du Sénégal était encore la capitale de la Mauritanie, colonie appartenant administrativement à l’ensemble dénommé Afrique Occidentale Française (AOF). La plupart des services administratifs de la colonie (PTT, Santé, Elevage, Eaux et Forêts, Météo, etc.) de Mauritanie étaient du reste partagés avec ceux du Sénégal et administrés depuis ce dernier pays, dont l’espace mauritanien fut considéré, au cours des trois siècles qu’aura duré la présence française dans la région, comme une sorte d’arrière-cour “sauvage”. La dépendance administrative à l’égard du Sénégal et, plus largement, de l’AOF, imposait une inscription dans le cadre qu’offraient les structures légales de mobilisation collectives disponibles dans cet environnement, aussi bien les partis politiques que les syndicats. Les enseignants, on le sait, ont constitué le fer de lance des mouvements revendicatifs et de la première remise en cause politique de la colonisation. Mohamed Ould Cheikh participera activement à ces mobilisations en adhérant au Syndicat des Enseignants de l’AOF, fondé en 1937 par le soudanais [malien] Modibo Keita et le dahoméen [béninois] Ouezzin Coulibaly. Cette corporation était membre de l’Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire qui verra le jour en 1956. Mohamed Ould Cheikh, participant à ses instances dirigeantes, y aura notamment côtoyé Ahmed Sékou Touré, futur Président de la Guinée indépendante et parangon du radicalisme anti-colonial en ces années-là.
   
  Outre une activité syndicale, dont il notera du reste lui-même la portée modeste étant données la modicité du nombre des adhérents et leur dispersion, Mohamed Ould Cheikh sera associé à l’émergence d’un mouvement plus directement politique, et plus ouvertement anti-colonial : l’Association de la Jeunesse Mauritanienne (AJM), créée en 1955, où il jouera un rôle dirigeant. Bien que se proclamant “apolitique”, l’AJM avait clairement pour cible l’administration coloniale et son entourage. Mohamed Ould Cheikh note qu’elle a joui d’une “énorme popularité”, “dans le cadre de ce si mince programme en matière nationaliste : se réunir, prendre position, avoir son franc-parler, expliquer, et dénoncer les fourberies du colonisateur qui se cachait pour torturer ses propres textes et leur voler toute substance, bref, jouer le rôle à la fois d’une presse interne inexistante et d’une opposition légale.”.
   
  La fragile matrice du nationalisme mauritanien le plus sincère et le plus radical qu’était malgré tout l’AJM devait servir de foyer de rencontre entre un groupe de jeunes gens venant, pour l’essentiel, de la petite administration et du milieu scolaire embryonnaire de l’époque, auxquels se sont ajoutés quelques commerçants. Diverses sensibilités s’y retrouvaient. Celle qui allait donner naissance à la Nahda, exclusivement composée de hassanophones, regardait vers le monde arabe et ira même, chez certains de ses membres, jusqu’à reconnaître le bien-fondé de la revendication marocaine sur la Mauritanie. Mohamed Ould Cheikh se retrouvait, quant à lui, parmi ceux, “ethniquement” plus mixtes, qui aspiraient à voir cette entité, à l’époque passablement chimérique, qu’était la Mauritanie, devenir indépendante au sein des frontières dessinées par la colonisation française. Avec ses “Maures” et ses “Noirs” parmi lesquels Mohamed comptait non seulement des camarades, mais également d’excellents amis (Kane Elimane, Si Seck, Sy Ibrahima, Bâ Bocar Alpha, etc.). A ses yeux, et comme il l’écrira plus tard, “la Mauritanie était affaire d’Arabes et de Nègres”. A l’heure de l’exacerbation des ethno-nationalismes qui commenceront à déchirer la Mauritanie à partir de 1966, cette profession de foi relative à la nécessaire cohabitation, dans le respect de leur diversité, des différentes composantes de la population mauritanienne, verra le nombre de ses partisans s’amenuiser et Mohamed lui-même presque totalement isolé.
   
  La Mauritanie s’acheminait vers l’indépendance après avoir accédé à “l’autonomie interne” au lendemain du référendum de 1958, qui a vu le triomphe des “modérés”, partisans d’une transition “en douceur” vers la souveraineté. Les autorités de transition, dirigées par Moktar Ould Daddah (1924-2003), souhaitaient étendre le plus possible la base de leurs soutiens politiques en faisant appel à des cercles qui apparaissaient jusque-là particulièrement suspects aux yeux de l’administration coloniale. Des membres influents de l’AJM comme Mohamed Ould Cheikh pouvaient servir ce dessein unitaire, si des dispositions concrètes étaient prises pour montrer la bonne volonté du Conseil de Gouvernement présidé par Moktar à l’égard des milieux nationalistes radicaux représentés en particulier par la nébuleuse de l’AJM et par le parti créé par certains de ses anciens membres, la Nahda. Le scepticisme à l’égard des résultats que l’on pouvait attendre des processus électoraux, jugés généralement notoirement manipulés, encourageait par ailleurs fortement la tentation de “l’entrisme” aux yeux des activistes qui souhaitaient influencer le cours des évolutions politiques des années de l’indépendance.
   
  Fort habilement, et avec beaucoup de souplesse, Moktar Ould Daddah, sera l’homme de l’unification de la plupart des mouvements politiques de la fin des années 1950. Après avoir créé le Parti du Regroupement Mauritanie (PRM), en fédérant des éléments de l’Union Progressiste Mauritanienne (UPM), proche de l’administration coloniale, et d’anciens membres de l’Entente de Ahmedou Ould Horma Ould Babana, qui lui fut, au contraire, passablement hostile, Moktar réussira à attirer certaines des figures les plus en vue de l’AJM parmi lesquelles Mohamed Ould Cheikh. Les dirigeants de la Nahda, un moment mis en résidence surveillée à Tichit, sont élargis à la veille de l’indépendance et rejoindront eux-mêmes, pour certains d’entre eux, le parti unique en cours de formation, et plus tard d’institutionnalisation, le Parti du Peuple Mauritanien (PPM). Mohamed Ould Cheikh a joué un rôle actif dans ce processus du fait de ses relations à la fois avec Moktar et avec les dirigeants de la Nahda. C’est dans cette conjoncture qu’après avoir été intégré, en 1958, dans le cadre de l’administration régionale en cours de mauritanisation (“adjoint au commandant de cercle” du Brakna à Aleg, puis à Néma et Kiffa), Mohamed Ould Cheikh sera désigné, en 1961, Secrétaire Général à la Défense, exerçant en réalité l’essentiel du pouvoir dans un Ministère dont le portefeuille était officiellement aux mains de Moktar.
   
  Mohamed Ould Cheikh associe lui-même la suite de sa carrière — et de ses déboires — à l’instrumentalisation dont il aurait fait l’objet dans la lutte contre les velléités d’annexion de la Mauritanie par le Maroc, qui se sont fait jour au moment de l’attaque de Choum-Tegguel, près d’Atar en 1957, et que l’on suspectait d’être plus ou moins derrière les divers attentats qui ont suivi (Nouakchott : 1960 ; Atar : 1961 ; Néma : 1962, …). En tant que Secrétaire Général à la Défense (1961-1965), Mohamed Ould Cheikh aura en charge l’organisation de l’embryon d’armée mauritanienne formée à partir du maigre legs de la colonisation en la matière. Il aura eu aussi la lourde charge de présider le tribunal d’exception institué pour juger en particulier les auteurs de l’attentat de Néma. C’est également à partir de ces toutes premières années de l’indépendance que son rôle se précise et s’affirme dans la mise sur pied des institutions politiques du pays autour du monopole progressivement conféré au PPM dans le paysage politique mauritanien. L’officialisation du système du parti unique, la fin de l’autonomie financière de l’Assemblée Nationale, niche principale du notabilisme traditionnel, l’obligation faite aux députés de signer une démission en blanc pour le cas où ils viendraient à renoncer à leur affiliation au PPM et/ou à l’application de ses mots d’ordre, de tout cela on lui attribuera largement la responsabilité. Cela lui vaudra de solides inimitiés et suscitera de vifs mécontentements jusque dans des milieux familialement proches.
   
  En 1965, Mohamed Ould Cheikh, devenu une figure centrale de la vie politique mauritanienne, se voit confier à la fois les portefeuilles de la Défense et des Affaires Etrangères. Cependant, la tension “ethno-raciale” qui se développe à partir de février 1966 marquera la fin de sa présence au gouvernement. En compagnie de son ami Kane Elimane, un syndicaliste hal-pulaar qui occupait alors le Ministère du Développement, il est démis de ses fonctions ministérielles par Moktar le 21 février 1966. Une orchestration émanant de certains cercles du pouvoir lui prête des positions unilatéralement favorables aux cadres noirs, rédacteurs du manifeste dit “des 19”, considéré comme la mèche qui a allumé les affrontements ethniques de Nouakchott, alors qu’il refusait tout simplement, comme il l’a toujours fait, toute forme de ségrégation ou de division de la Mauritanie sur des bases raciales. Il sera, pour finir, définitivement écarté de l’administration en 1967 — et bientôt dépouillé de tous ses droits administratifs —, suite à la signature, en compagnie de quelques autres personnalités, d’un manifeste de soutien à Ahmed Baba Ould Ahmed Miské, arrêté à Nouakchott pour “détournement de fonds” dans la gestion de son ambassade de New York, ce que ses défenseurs considéraient comme un simple prétexte. Mohamed Ould Cheikh quittera alors la capitale pour aller s’installer dans le campement où résidaient ses parents et sa grand-mère, à une dizaine de kilomètres au nord de Boutilimit. A quelques rares interruptions près, dont l’ultime séjour qui a précédé son décès, il y demeurera constamment durant la quarantaine d’années qui lui restait à vivre.
   
  On a évoqué, à propos de son limogeage de 1966, des rumeurs de coup d’Etat. Mohamed lui-même y fait ironiquement allusion dans L’indépendance néocoloniale, comme pour en souligner l’inanité. Aurait-il fait l’objet d’un rapport intéressé de la part de quelque officier “bienveillant” parmi la poignée de cadres qu’il avait contribué à faire former au sein de la toute jeune armée mauritanienne ? Il n’a pas manqué pourtant de souligner lui-même la cohésion et le civisme dont fit preuve cette armée durant l’intervention qu’elle effectua, sous la direction du Lieutenant Soueidat, pour éteindre le début d’incendie ethnique qui commençait à embraser les rues de Nouakchott en février 1966. A quelle(s) fin(s) et pour le compte de qui un officier de la toute jeune armée aurait-il rapporté des velléités de coup d’Etat chapeauté par Mohamed ? L’histoire le dira peut-être un jour …
   
  Revenu s’établir dans le campement “résiduel” de ses parents après vingt cinq ans de pérégrinations qui l’ont mené aux quatre coins du monde, Mohamed Ould Cheikh se contentera de la tente et de la “paillotte” pour tout domicile, comme les autres résidents du lieu, avec lesquels il partagera le peu de ressources qu’il lui arrivait d’avoir grâce à diverses manifestations de solidarité. Contraint à la retraite, la quarantaine à peine venue, il apprendra à “gérer” ce retour en développant une forme de piété religieuse originale et en s’instituant “médecin autodidacte”, d’abord de sa parentèle proche, puis de toutes sortes de solliciteurs dans un environnement où il n’y avait quasiment aucune présence des services de santé et où les efforts qu’il déployait lui-même pour donner les soins de base aux membres de sa famille eurent tôt fait de le transformer en thérapeute en quelque sorte malgré lui.
   
  Les hommes, proclame un vieil adage arabe, sont fils de leur époque avant que d’être les héritiers de leurs ascendants. Esprit curieux à l’orientation “systémique” et “totalisante”, Mohamed Ould Cheikh a reçu l’essentiel de sa formation scolaire “moderne” dans un environnement francophone et “négro-africain”. Une part du “jusqu’au boutisme” intellectuel dont il était porteur n’est peut-être pas totalement étrangère toutefois à certains ressorts de la culture “traditionnelle” qui comportait, dans ses versants grammaticaux et théologiques, des foncteurs d’enchaînements logiques aux implications souvent imparables : une fois les prémisses posées, les conclusions devaient nécessairement suivre. A ce possible terreau “systémique” d’origine traditionnelle, est venue se superposer une quête philosophique, nourrie avant tout par la passion de la chose publique, par la pratique militante et la lecture.
   
  La jeunesse scolaire et professionnelle de Mohamed Ould Cheikh a coïncidé avec la fin de la seconde guerre mondiale, avec le développement des mouvements en faveur de l’émancipation dans le “Tiers Monde” (triomphe de Mao en Chine, révolution nassérienne, guerres de Corée et du Vietnam, débuts de l’insurrection algérienne, etc.) et avec une prise de conscience croissante au sein de ce Tiers Monde de sa spécificité et de sa possible unité anti-impérialiste, dont la conférence de Bandoeng (avril 1955) a tenté d’esquisser le chemin. Le militantisme anti-colonial et anti-impérialiste était dans l’air du temps. Le marxisme, qui offrait une explication “totale” du monde aux ressorts millénarisants, pouvait procurer à la petite élite intellectuelle produite par le colonisateur, un cadre idéologique “moderne”, un outil pour “nier la négation” dont elle était l’objet de la part de ses géniteurs intellectuels, s’il fallait reprendre une terminologie hégéliano-marxiste que Mohamed affectionnait à une certaine époque. Le marxisme  était un chemin “dialectique” possible vers l’ouverture à une  universalité humaine que la “situation coloniale” engendrait tout en la niant (il y avait alors les “hommes” et les “indigènes”…), un chemin dans lequel les élites issues de la colonisation pouvaient, si elles le souhaitaient, trouver une justification de leur volonté de “trahir honorablement” des solidarités primordiales, tribales ou villageoises, à base religieuse, malmenées et souvent instrumentalisées au bénéfice de l’ordre colonial. Les syndicats et les partis les plus radicaux de la colonisation finissante y trouveront un de leurs principaux aliments idéologiques.
   
  Mohamed Ould Cheikh n’a pas échappé à cette tentation marxiste. On en trouve des échos dans l’ouvrage publié sous le pseudonyme de Hamid el Mauritanyi (i.e “Le Mauritanien reconnaissant” … A qui ? à Dieu ? De quoi? De sa “mauritanité” ? …) auquel j’ai, à plusieurs reprises, fait référence dans les propos ci-dessus. Bien que fort de 366 pages, ce texte, paru en 1974 à Paris, est en réalité un brouillon rédigé sur un coin de natte, en un lieu passablement isolé, dans un dénuement documentaire total. Il ne comporte, du reste, aucune référence. Il se présente plutôt à la fois comme un témoignage, une tentative d’analyse historique de la vie politique mauritanienne entre 1946 et 1973 et un bréviaire militant en faveur de l’indépendance réelle et de la justice sociale (d’où son sous-titre : “Combattre pour l’indépendance et le socialisme”). L’histoire s’y mêle au témoignage, en particulier autour de l’expérience personnelle de Mohamed Ould Cheikh en tant qu’acteur politique dans la Mauritanie des cruciales années 1950-1960. Même si cet ouvrage porte encore une part du souffle émancipateur qui anima tout au long de sa vie la pensée et l’action de son auteur, il comporte certaines évaluations sur lesquelles il aurait certainement ultérieurement été plus nuancé, s’agissant tout spécialement du jugement brutal et essentiellement négatif qu’il portait alors sur la personne de Moktar Ould Daddah. Dans le cheminement qu’ils ont partagé pour accréditer et asseoir l’existence de l’entité mauritanienne, Mohamed Ould Cheikh, qui s’est dépensé sans compter dans les moments les plus difficiles et pour assumer les décisions les plus impopulaires, représentait l’agenda “tiers mondiste” le plus intransigeant et le plus radical, tandis que Moktar, plus réaliste et plus gradualiste, devait sans doute s’efforcer de s’en tenir à ce qui lui semblait raisonnablement possible. De même extraction sociale — une couche dominée des strates dominantes de la “société traditionnelle” — ils représentaient chacun, dans leurs rapports à l’administration coloniale, une facette particulière de cette figure qu’Erwin Goffman appelle “l’initié” et que la colonisation nommait avec condescendance “l’évolué”. Mentalement largement influencés par leur “initiateur” colonial (ils en sont scolairement et professionnellement les produits), ils n’ont pas manqué de retourner contre lui les “outils” et les “secrets” auxquels ils ont été initiés. Sans eux en tout cas, et quoi qu’en pensent les rétro-nationalistes d’aujourd’hui, la chimère mauritanienne aurait eu du mal à s’acheminer vers sa concrétisation. Ils lui auront consacré, avec passion et impétuosité dans un cas, avec mesure et discernement dans l’autre, l’essentiel de leurs vies.
   
Abdel Wedoud Ould Cheikh

 

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