Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Category Archives: culture

Bios Diallo sort Une vie de Sébile et s’inspire des évènements de 1989

bios dialloBios Diallo a présenté ce 18 janvier, au centre culturel français Antoine de Saint-Exupéry de Nouakchott, son nouveau roman intitulé Une vie de Sébile. Ce livre s’inspire des évènements de 1989 qui ont mutilé la Mauritanie qui vit toujours les séquelles de ce sujet dramatique. Avec Une vie de Sébile, Bios Diallo s’y met aussi en s’élevant contre l’injustice. “Un livre comme Une Vie de Sébile permet de dire aux gens que ceci s’est produit et que c’est possible encore que cela se produise si l’on n’y prend pas garde. Le livre permet non seulement de cicatriser la plaie de ce qui s’était passé en 1989 mais d’attirer l’attention des gens aussi. Les dérives sont toujours possibles donc il faut s’y préparer, d’être vigilant et prudent dans la manière de parler que dans les comportements quotidiens”, explique Bios Diallo, souhaitant que les mauritaniens avancent vers plus de complémentarité, d’unité et d’ouverture. “Je ne dis pas qu’il y’a des signes avant-coureurs. Mais, ce qui se passe, à travers le monde, dans certains pays, doit nous inspirer et attirer notre attention. Nous aussi, nous devons dire que nous avons tirés des leçons qui se sont passées en 1989. Personne n’avait prédit cela et cru que des mauritaniens pouvaient s’attaquer à des mauritaniens. C’est ce qui est arrivé. Maintenant, il faut qu’on dise que plus jamais cela ne va avoir lieu”, ajoute l’auteur d’Une vie de Sébile. L’ancien présentateur de l’émission “Mauritanie Plus” sur la Télévision de Mauritanie a précisé qu’Une vie de Sébile, qui évoque un sujet dramatique, n’est ni politique ni engagé. “J’estime simplement que j’écris, j’attire l’attention sur une situation. Je ne dresse pas les uns contre les autres. Je lance un message d’unité à travers ce livre”, dit-il.

Bios Diallo a déjà publié Les Pleurs de l’Arc-en-ciel en 2002 et Les Os de la terre en 2009. Des recueils de poésie qui oscillent entre espoir et colère. Puis, un essai, De la naissance au mariage chez les Peuls de Mauritanie aux éditions Karthala, préfacé par Cheikh Hamidou Kane, l’auteur de L’Aventure ambiguë. Il a également collaboré, en outre, à deux ouvrages : Les Paris des Africains (Ed. Cauris en 2002), portraits d’Africains vivant dans la capitale française et A Césaire et nous(Ed. Cauris en 2004), qui est un hommage au poète antillais, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude.

Babacar Baye Ndiaye-Journaliste

 

 

 

 

 

Partagez

Mauritanie: Bye-bye négritude

TENe youssoufLa poésie est un patrimoine national en Mauritanie. On la récite, on la chante, on l’écrit. En arabe ou en hassaniya, en pulaar, en soninké ou en wolof et, depuis les années 1960, en français.« Mon pays est une perle discrète / Telle des traces dans le sable / Mon pays est une perle discrète / Telle des murmures des vagues / Sous un bruissement vespéral / Mon pays est un palimpseste / Où s’usent mes yeux insomniaques / Pour traquer la mémoire. » Tel est le chant à son pays du poète et linguiste Ousmane Moussa Diagana (disparu en 2001), dans son premier recueil, Notules de rêves pour une symphonie amoureuse (1994). Ces quelques vers résument les principaux thèmes de la poésie mauritanienne d’expression française : nationalisme, mémoire africaine, déchirement entre ceux du Nord, les nomades arabo-berbères (« les fils des nuages »), et ceux du Sud, les Négro-Africains (« les gens du fleuve »). Comme une perle, la Mauritanie est un croisement entre l’eau du fleuve Sénégal et le sable du Sahara.

Le pays au millions de poètes
 

Ici, à ses débuts, la poésie francophone – dont les premiers textes n’ont été publiés qu’après l’indépendance –, a été marquée par la négritude. Elle s’est ensuite libérée des modèles venus de l’autre côté du fleuve Sénégal (Senghor, Birago Diop) pour s’ouvrir aux influences de la poésie arabe, dont « le pays au million de poètes », comme on l’a surnommé, fut et reste un haut lieu. La Mauritanie demeure en effet un producteur très dynamique de poésies populaires, notamment dans le dialecte arabe du pays, le hassaniya. Aux côtés de la création en arabe survivent des genres traditionnels négro-africains en langues pulaar et soninké, tels que l’épopée et le lelé, qui, inspiré de la poésie antéislamique, célèbre le romantisme et l’amour.

Ce n’est pourtant qu’en 1966 que paraît Presque griffonnages ou la Francophonie, d’Oumar Bâ, la première œuvre francophone signée par un Mauritanien. Cette entrée en scène tardive du pays dans la francophonie littéraire s’explique par son faible taux de scolarisation tout au long de la période coloniale et par la perception que beaucoup de musulmans avaient de la langue de Molière, considérée comme la « langue des mécréants ». Historiquement, ce sont les Négro-Mauritaniens du Sud qui furent les premiers à adopter le français, comme un outil d’affirmation de leur identité face à la domination politique et culturelle séculaire des Maures. Il n’est donc pas étonnant que les premiers poètes à publier en français soient issus de leurs rangs.

Avec son œuvre composée, d’une part, de traductions et de mises en forme de poésies, de dictons et de récits en langue pulaar (Poèmes peuls modernes, 1965, publiés en bilingue pulaar-français) et, d’autre part, de textes de sa création, en français, célébrant l’Afrique sahélienne, sa nature crépusculaire, ses mythes et ses grands hommes (Odes sahéliennes, 1978), Oumar Bâ en est le précurseur. Né en 1921 dans un village frontalier avec le Sénégal, Bâ met en scène une Afrique des régions, plutôt qu’une Afrique des États.

Historien, il évoque les empires du passé (« Le pays du Tekrour qui plonge ses racines / Dans Mali, dans Ghana, ces royautés voisines »), confrontant les splendeurs d’antan aux malheurs et impuissances du présent. Classique dans sa forme et dans sa versification (alexandrins), la poésie d’Oumar Bâ prend des accents senghoriens, ouvrant la voie à un courant de néonégritude, alors même que la vision idyllique de l’Afrique précoloniale proposée par le mouvement de la négritude était de plus en plus contestée.

Nouvelle vague

À Nouakchott et à Nouadhibou, la contestation n’est cependant pas encore à l’ordre du jour, et la poésie francophone balbutiante s’enfonce résolument dans la brèche ouverte par Oumar Bâ et revisite les grandes thématiques de la négritude : exaltation du passé, célébration de la femme noire… Les principaux épigones de ce courant sont Djibril Sall, Assane Diallo, Youssouf Guèye, Mar Fall Diagne. « Mes racines aux confins de l’invisible / Puisent leur sève dans la négritude », confesse Sall dans son recueil Cimetière rectiligne (1977), une superbe déclaration d’amour de l’enfant prodigue à « l’Afrique, mère aimée ».

Diallo, pour sa part, chante la femme, grâce à laquelle la réconciliation avec le pays natal devient possible. Son poème Leyd’am (1967), qui signifie « terroir » en pulaar, rappelle la fusion mystique d’Aimé Césaire avec sa Martinique natale. Un sentiment de déjà-vu qui fait que ce courant tardif de la négritude n’a peut-être pas rencontré le succès qu’il méritait… Et que la plupart des textes représentatifs de cette première vague de poésie mauritanienne d’expression française sont désormais introuvables.

Il faudra attendre la fin des années 1980 pour qu’elle déferle à nouveau. Avec de nouveaux thèmes. Désormais, bye-bye la négritude, bonjour l’hybridité à la Mauritanienne. Qu’ils soient d’origine maure ou négro-africaine, les poètes francophones mauritaniens puisent aujourd’hui leur inspiration autant dans les mythologies peule, soninké et wolof que dans la foisonnante tradition poétique hassaniya. Ils disent l’amour et la nostalgie. Ils disent leur pays, riche de son hybridité, tiraillé entre son arabité et son africanité.

TIRTHANKAR CHANDA- JEUNE AFRIQUE

 

 

 

Partagez

Note de lecture de Mohamadou Saidou TOURE sur des camps d’extermination de Mauritaniens noirs

Mahamadou Sy
L’ENFER D’INAL. “MAURITANIE, L’HORREUR DES CAMPS”, de Mahamadou SY

Article rédigé en avril 2002 (pendant les vacances de pâques) et publié pour la première fois sur flamnet, site des FLAM (Forces de Libération africaines de Mauritanie). Il a fait l’objet d’une communication dans le cadre d’un colloque organisé en juin 2002 à la Sorbonne par AIRCRIGE (ASSOCIATION INTERNATIONALE de RECHERCHES sur les CRIMES et GENOCIDES). J’ai laissé mon article presque tel quel, en conservant toutes les citations en langue arabe (coraniques ou non), étant donné leur force argumentative évidente pour le public mauritanien, auquel il était d’ailleurs exclusivement destiné.

Mise en garde de Mahamadou SY

Mr SY a écrit son livre strictement par devoir de mémoire, comme il l’indique dans son avant-propos, loin de tout esprit polémique. Si l’orgueil national de la Mauritanie en prend un sacré coup, son témoignage factuel n’y est pour rien. C’est, comme le dirait Stendhal, “un miroir qu’on promène le long d’un chemin », dût-il avoir l’impudeur d’en montrer la face hideuse.

 Auteur: SY, Mahamadou (rescapé miraculé d’Inal, un camp d’extermination de «Négro-mauritaniens»)

 Titre : L’enfer d’Inal. «Mauritanie l’horreur des camps.»

Paris, éditions L’Harmattan, 2000, 186 pages.

————————————–

Le livre de Mahamadou SY a ceci de singulier que le récit circonstancié des faits qu’il relate en ralentit d’entrée de jeu la lecture. Non pas que le précieux témoignage oculaire de SY, rescapé miraculé d’un camp d’extermination de «Négro-Mauritaniens», ne vaille pas la peine d’être lu. C’est que les actes de barbarie décrits, à nuls autres pareils, ont trop mauvaise haleine pour tenir en haleine la curiosité du lecteur qui, au bout de quelques pages, est bien obligé, sinon d’arrêter définitivement sa lecture, du moins de la suspendre : une réaction naturelle à la lecture de faits qui relèvent du MAL ABSOLU, que seule est capable de commettre la plus basse extraction humaine. En l’Homme cohabitent, en effet, de manière antithétique LA SUBLIME VERTU et le PLUS IGNOBLE VICE : «Très certainement, Nous avons créé l’homme en la plus belle stature.

 Ensuite, Nous l’avons renvoyé au plus bas des bas»(1) , souligne le coran.

«laqad khalaqnâ al-insâna fî ahsani taqwîmine soumma radadnâhou asfala sâfilîna»(2), (sourate: 95, « at-Tîni » ; versets : 3 et 4). Ce qui donne des sueurs froides au lecteur et le révulse, c’est autant l’outrance de bourreaux illuminés et obnubilés par leur religion haineuse qu’un certain outrage à l’HUMANITE : déshumanisation des prisonniers que la féroce bestialité des tortionnaires désigne comme des victimes expiatoires d’un massacre justifié au nom d’une certaine mystique ethnique et nationaliste de «l’hominis arabis» ; déshumanisation des bourreaux eux-mêmes, abêtis et avilis par leur haine irrémissible et dégradante.

 Il ne s’agit pourtant pas d’une oeuvre de fiction dans la veine des «cercles infernaux» dantesques, où le sadisme le dispute à la cruauté. Encore que les hôtes de Pluton (Dieu des enfers) chez Dante sont châtiés après leur mort et pour leurs péchés dans l’ici-bas. Ce dont se fait du reste l’écho le coran : «Puis, ce jour-là, on ne manquera à personne. Et vous ne serez payés que de ce que vous oeuvriez» (3) «fal yawma lâ touzlamou nafsoune chay’ane fa lâ toujzawna illâ mâ kountoume ta ‘maloûna» (sourate 36, yâssîne; verset : 54).

 Il ne s’agit pas non plus d’un récit de la « Jâhiliyya », l’époque anté-islamique considérée avec dédain par les musulmans. Encore qu’à cette époque, l’éthique chevaleresque du Bédouin de l’Arabie reposait sur le «mouroû’a» (sens de l’honneur ; virilité) qui exclut tout acte de lâcheté, le «hilm » (maîtrise de soi ; mansuétude, bonté) qui exclut toute infamie et le «zarf » (Courtoisie ; finesse esprit) qui est aux antipodes de la sauvagerie des bourreaux que nous décrit Mahamadou SY.

 Il ne s’agit rien de plus que de notre Mauritanie contemporaine régentée par une engeance infecte qui a pour noms Sidi Ahmed Ould Boïlil, Cheikh Ould Mohamed Salah, Sidi Ould Néma, Ely Ould Dah, Ely Ould Ahamad, Rava Ould Seyid, Ould Demba, Yezide Ould Moulaye, Khatra Ould Mohamed Aghib, Souleymane Ould Eleyatt, Mohamed Ould Sidi, Sidina Ould Bouya, Tourad Ould Abd Samed et autre ramassis de vandales sans foi, ni loi, qui sont les rouages d’un système prétorien incarné par Ould Taya :

 Nous sommes au mois de septembre 1990. Déjà à Boghé, dans le sud de la Mauritanie, l’épuration ethnique bat son plein. Mahamadou SY, l’auteur de L’enfer d’Inal, avait, un an auparavant, eu vent d’une imminente extermination des militaires «négro-Mauritaniens.» Le soldat qui lui avait donné cette information avait «un jour entendu le lieutenant Mahfoudh dit Deuf, de la première région militaire, à Nouadhibou, faire des confidences à un autre officier maure (….) le soldat était sous un véhicule pour un petit bricolage. Le lieutenant avait entraîné son collègue à côté du véhicule et dit au cours d’une conversation : «pour les militaires kwars [«Négro-Mauritaniens»], ce sera l’année prochaine ; après, il n’y en aura plus.»

 Toujours est-il que lorsque l’on arrête Mahamadou SY le 10 novembre 1990 à la Gerra à environ 8 km de Nouadhibou, qu’on le conduit à Wajeha, (à 12 km), puis à Inal (à 255 km de la capitale économique), la perspective d’un crime planifié et organisé à une large échelle ne lui effleure pas encore l’esprit : «je suis loin de me douter que le pouvoir mauritanien a tout simplement décidé de passer à la vitesse supérieure dans sa politique d’épuration ethnique du pays et que je vis ici les premiers moments de ce qu’on a appelé, en d’autres temps et sous d’autres cieux [l’Allemagne nazie], «la solution finale.». J’ignore aussi qu’en ce moment même toutes les casernes militaires du pays sont transformées en camps de concentration.» page : 46.

 Pas même le suicide prémonitoire du sergent-chef Mamadou Samba SY peu avant les arrestations des militaires «Négro-Mauritaniens» ne lui met la puce à l’oreille. Le sous-officier, qui aurait vraisemblablement surpris ses chefs s’entretenir de leurs imminents forfaits éhontés, meurt en laissant un mot, dont le sens était à peine énigmatique : «Je préfère mourir plutôt que de me laisser persécuter par des chiens.»

Cependant, très vite, Mahamadou SY prend les choses à leur juste mesure. Traité sans ménagement par des soldats qui le somment d’enlever son «ceinturon», ses «épaulettes» et ses «rangers», il est solidement attaché et roué de coups, avant d’être embarqué manu militari dans un camion, les yeux bandés : «je suis littéralement soulevé de terre et jeté dans un camion où j’atterris sur d’autres militaires ficelés comme moi (…) Nous sommes entassés les uns sur les autres et serrés comme des sardines et n’avons aucune idée de notre destination. Les gardiens nous tabassent tout le long du parcours. Je commence à me faire une idée précise de ce qui nous attend. Deux ou trois fois, le camion s’arrête pour embarquer d’autres prisonniers ou pour permettre aux gardiens de se débarrasser de cadavres de prisonniers morts asphyxiés sous le poids de leurs camarades. Nous ne voyons rien et par conséquent ne pouvons savoir avec exactitude de qui il s’agit. Une fois, je sens contre mon pied le contact froid d’un corps qu’on tire.» page : 21.

 Arrivés à Inal, le ton est donné dès l’abord par une vile créature, le capitaine Sidina Ould Bouya, dont les propos sans ambages édifient les prisonniers sur le véritable mobile de leur arrestation : «Sales Juifs, on vous aura tous ; même vos médecins seront là demain, tous vos cadres seront ici, pas un de vous ne restera dans l’armée !»

 Coupables seulement d’être nés «Négro-Mauritaniens» (c’est-à-dire «sales Juifs»), on ne s’embarrasse pas de scrupules pour échafauder des chefs d’accusation aussi grotesques que ridicules contre eux :

– Au médecin capitaine KANE Hamedine il est «reproché de détenir dans l’armoire à médicaments de son bureau, comme tous les médecins du monde, un produit dont le flacon porte la mention «dangereux» (!!)

– Quant au «vieux Dem», «septuagénaire édenté», vendeur de cure-dents au marché de la capitale, on lui reproche d’avoir voulu fomenter un coup d’Etat ; or, rétorque-t-il amer : «moi faire un coup d’Etat ! Je n’ai plus qu’une seule dent et ne peux même plus faire peur à un morceau de pain.» (page : 63)

 – «Certains prisonniers civils n’ont même pas été interrogés. Ils ont simplement été arrêtés, torturés et conduits ici. Bien sûr, ils ont signé les papiers qui leur ont été présentés, sans plus. C’est seulement maintenant qu’ils se demandent ce que pouvaient bien contenir ces feuilles. Ils ne savent ni lire, ni écrire.» (page : 163 )

 – les accusations formulées contre les militaires sont également un jeu de dupes. Certains sont accusés d’avoir voulu «marabouter» le colonel Ould BOÏLIL, d’autres d’entretenir des relations avec les FLAM (Forces de libération Africaine de Mauritanie) etc.

 – Mahamadou SY, l’auteur du livre, est accusé, pour sa part, d’avoir protégé des Sénégalais lors des événements sanglants d’avril 1989 et parlé leur langue, le wolof ( !!) : «J’étais loin de me douter que le fait de parler aux gens dans leur langue ou de ne pas les torturer représente une faute grave aux yeux de mes chefs. Aujourd’hui, un an et six mois après, le lieutenant Yezid me le sort comme chef d’accusation. Je suis en train de payer pour la souffrance que je n’ai pas su infliger aux autres.» ( !!) page : 44.

 L’enjeu de la qualification juridique des crimes, imputés à tort aux inculpés, est donc, comme nous le constatons, d’abord sémiologique. Pour que le massacre des Négro-mauritaniens eût une LEGITIMITE ABSOLUE, il fallait restructurer le réel, donner aux signes un nouveau contenu : d’où la judaïsation des victimes. La conscience de soi des bourreaux, pour avoir bonne conscience au contact avec l’altérité, l’investit d’un nouveau signifié- la judaïté -, lourd de toute la sédimentation anti-sémite qui formate le nationaliste arabe de quelques esprits obtus et haineux.
Ce maladroit tour d’illusionnisme sémiologique jette sans doute de la poudre aux yeux de ceux qui ont besoin d’avoir une solidarité ethnique ou «organique» avec les bourreaux ; mais, il faut plus qu’une rhétorique de prestidigitateur pour trouver en l’opinion internationale ou en tout homme sensé le dindon de cette farce, qui a été démasquée sous d’autres cieux.

La légitimité du massacre des Négro-mauritaniens sanctifiée (acte 1), les bourreaux, qui saisis par une délectation morbide, qui par une haine inextinguible, commettent à qui mieux mieux des actes de sauvagerie (acte 2) : peu importe que ce que les bourreaux considèrent comme des « titres de gloire » («al-mafâkhir ») soient plutôt des « titres d’ignominie » («al-massâlib»)

De même les tortionnaires, en postulant une altérité religieuse dépréciée, développent une attitude appropriative du DIVIN, de même leurs victimes, comme mues par un élan de repossession de leur identité islamique niée, impriment leurs actes d’un sceau religieux (acte 3) : «nous essayons d’organiser et de meubler le temps. La prière constitue notre occupation primordiale, souligne Mahamadou SY. Sow Ibrahima fait office d’imam. Il préside les prières collectives, tandis que Sall Amadou Elhadj s’occupe de la traduction du coran et des hadiths. Les prières se poursuivent très tard dans la nuit.» (page : 86)

Mais, comme nous l’avons souligné, entre les bourreaux et les victimes, il y a un fatal dialogue de sourds basé sur l’abêtissement, la négation de l’être des prisonniers en tant qu’HOMMES. Aussi, les bourreaux n’ont-ils cure des jérémiades de «Sales Juifs», dussent-ils invoquer Allah : «Il en est de ceux ont été chargés de la Thora, puis ne l’ont pas portée, comme de l’âne qui porterait des livres» (4).

 «massalou al-lazîna houmiloû at-tawrêta soumma lam yahmiloû hâ kamassali al-himâri yahmilou asfârâ.» (sourate : al-joumou ‘a , 62 ; verset :5)

On comprend alors cette rage hystérique qui normalise la violence, mais qui est naturellement étrangère à l’éthique de l’homme policé : «Des autres baraquements à ma gauche montent d’autres cris. Une des ces voix répète sans cesse «lâ illaha illa Allah (il n’y a de dieu qu’allah) Cette formule semble attiser la colère de son tortionnaire, elle est ponctuée de gémissements consécutifs aux coups que reçoit la victime. Le tortionnaire veut imposer le silence à sa victime, celle-ci invoque l’aide divine.» (page : 34)

 Dès lors, le contact, brutal, avec le hassaniyya (dialecte arabe et langue des geôliers) n’est pas placé sous de bons auspices. Les pensionnaires des camps d’extermination, locuteurs maternels d’autres langues, apprennent bien vite, selon une pédagogie (la torture), dont ils eussent volontiers voulu être exemptés, un vocabulaire arabe décliné sur le mode injonctif de l’impératif et qui ressortit au champ lexical de la haine : «vreikh !», «roud !» ; «amlouh !»

Cependant, la langue arabe trouve grâce aux yeux des prisonniers en butte à la bestialité de leurs geôliers. Leur foi religieuse névrotique fait l’amalgame entre un accessoire phonétique (problèmes liés à la prononciation des versets coraniques, inhérents à l’articulation des arabophones non maternels) et la foi véritable. Ainsi, entendant un conciliabule de soldats qui voulaient convenir d’une heure précise pour attenter à sa vie, Mahamadou SY vit phonétiquement sa plénitude islamique : “ils se donnent rendez-vous pour une heure du matin (…) Rien n’a plus d’importance. M’appliquer dans la prononciation des versets et veiller à ne pas les déformer sont mes soucis du moment. Je me prépare à la mort. Ils peuvent venir maintenant s’ils veulent, je suis déjà prêt.” (page: 0)

 Sans doute faut-il toujours s’ingénier à prononcer correctement les langues que l’on apprend ou que l’on parle; mais, il est de notoriété publique que la tendance générale, lorsque qu’on parle une langue étrangère, est de remettre involontairement en cause certaines de ses distinctions phonologiques: ce n’est pas pour rien que les Arabes appellent leur langue “loughghatou ad-dâd”, du nom d’un « d» emphatique vélarisé, qui est un vrai casse-tête phonétique pour les étrangers. D’ailleurs, la dialectologie de l’arabe révèle que ce son est réalisé comme une interdentale sonore (“az-zâ’ou”) dans certaines parties du monde arabe (Tunisie, par exemple.)

Plus qu’un banal problème phonétique, il s’agit d’un sentiment plus général de “diminution” de soi devant le CIVILISATEUR «BLANC», dont la superstructure totalitaire est sublimée par le NOIR: c’est le phénomène de “lactification du monde” que décrit brillamment Frantz FANON.(5)
A cette pathologique “rétraction” du moi du dominé, dont la conscience est inhibée par des rapports de force historiques aliénants, un seul antidote : “conscienciser l’inconscient” de l’aliéné, selon Fanon. Il s’agirait, pour le Négro-mauritanien qui considère l’islam comme “un horizon indépassable”, d’ETRE L’AUTRE en RESTANT SOI; plus précisément, de RESTER SOI en ETANT L’AUTRE de manière contingente. Il faut, en somme, avoir un regard ironique salutaire. SENGHOR, chantre et théoricien de “Négritude et arabité”(6) , “Négritude et Normandité”, etc., dirait: “assimiler, non être assimilés.” (7)

 Ce hiatus entre l’attitude centripète des prisonniers en quête permanente d’une référence centrale commune (ALLAH) et celle, centrifuge, des bourreaux qui les en bannissent, a partie liée aux travers de certains “Seigneurs du Désert”, que le Coran ne stigmatise guère moins que par un superlatif: «Les Bédouins sont les plus forts en mécréance et en hypocrisie, les plus propres aussi à méconnaître les bornes dans ce que Dieu fait descendre sur son messager.» (8)

“al’a’râbou achaddou koufrane wa nifâqane wa ajdarou ‘allâ ya’lamoû houdoûda mâ ‘anzala al-lâh ‘alâ rassoûlihî” ( Sourate at-tawba, numéro 9, verset 97)

 Lorsque cette perdition se double chez le bédouin de fraîche date d’une crise identitaire, la classification, entre la race humaine et celle des camélidés, est étonnamment brouillée. Ainsi, chamelier impénitent devant l’ETERNEL, Ould Demba attache Mahamadou SY comme un dromadaire, tel qu’il le tient de ses maîtres: “Cela ne m’exempte bien entendu pas de ma séance d’étranglement par le caporal. Je suis ensuite couché sur le ventre, pieds et mains reliés dans le dos. Le caporal Ould demba serre les noeuds du mieux qu’il peut et dit: “c’est comme ça que j’ai appris à attacher les chameaux récalcitrants.” Ils s’en vont satisfaits de leur travail. Les cordes sont si serrées, qu’en quelques minutes le sang ne circule plus dans mes veines et mes pieds. La douleur est si insupportable que je ne tarde pas à crier de toutes mes forces. (…) [Le sous-officier Jemal Ould Moïlid] ordonne cependant qu’on me les desserre (…) Je viens, sans le savoir, d’échapper à une mort lente, mais certaine.” (pages:58-59)

Déboussolé à cause des errements sanguinaires des bourreaux, le lecteur “perd un peu de son arabe” et arrête net sa lecture: “On m’asperge d’eau sale et puante. J’entends un moteur tourner et sens un goût âcre de fumée de gasoil au fond de ma gorge. Le camion, une Mercedes type 11/13, se met à rouler. J’essaie de suivre en courant, mais cela ne peut durer longtemps avec des pieds enchaînés et qu’en plus il faut courir à reculons. J’ai le dos tourné au camion et ne tarde pas à être traîné (…) Je suis redressé et attaché à la portière arrière du camion.” (page : 95)

Mahamadou SY vient d’échapper encore miraculeusement à “une mort certaine”!! “L’épreuve des voitures” consiste à obliger un prisonnier, solidement maintenu par une corde derrière un camion, à courir “à reculons”, avant d’être traîné par le véhicule, qui roule à vive allure!!!

Toujours pas remis du tournis des faits abominables de l’univers concentrationnaire d’Inal, le lecteur renoue avec le fil d’Ariane de la narration macabre, qui le conduit cette fois au camp de “Jreïda”, “à une trentaine de kilomètres de Nouakchott,” où, avec d’autres militaires, Mahamadou SY finit par être transféré. La situation carcérale y est, malheureusement, rigoureusement la même que dans les autres camps d’extermination du pays. Pour vous édifier, voici un panel sur le tableau de chasse funeste des “Mors-rient-âniens” ou bourreaux:


  – PRISONNIERS ENTERRES VIFS !!

 

Ely Ould Dah et le lieutenant Samory Ould Youmbaba “demandent aux suppliciés de recopier des aveux qu’ils leur dictent. Beaucoup de prisonniers sont morts sous la torture ou sont enterrés vivants (!!) sous le regard indifférent de ces deux officiers.” (page: 161)

 

– AVEUGLES, PUIS ENTERRES VIFS !!

 

“Le sergent-chef Anne Abdoulaye est aveuglé et paralysé. Ses deux jambes ont été brûlées sur un bûcher et des tisons ont été appliqués sur ses yeux.” (!!!)

 

– MORTS TRAINES A TERRE PAR DES VOITURES !!!

 

“Le sergent Amadou meurt tracté derrière un véhicule.” (!!) ( page:171)

 

– ENTERRES JUSQU’AU COU ET ABANDONNES !!

 

Le sergent GAYE Dahirou “a été arrêté et torturé par le lieutenant Ely Ould Dah, le sergent Merzouk et un sous-officier, l’infirmier Abdy Ould Mohamed (…) Ils l’ont enterré jusqu’au cou et laissé sous un soleil ardent.” (!!) (page: 173)

 

– MORTS PAR ELECTROCUTION !!

 

Le lieutenant Saré fut arrêté en fin novembre et mourut électrocuté une semaine plus tard.”(!!) (page :158)

Entre les psychopathes de Jreïda et ceux d’Inal, c’est “bonnet blanc et blanc bonnet”:

 

– PENDUS SELON LES HUMEURS DES ORDURES D’INAL !!!

 

“A Inal, l’adjudant BASS était relié à un autre prisonnier par une chaîne. Souleymane Ould Eleyatt demande à un collègue de détacher le compagnon de Bass pour la corvée de la cuisine. Bass croyant qu’on parlait de lui, demande de quoi il s’agit. Souleymane lui dit de ne plus l’interrompre quand il parle. Bass essaie alors de s’expliquer. Souleymane le traîne vers le hangar, où il le pend purement et simplement. Il est mort à Inal le 24 ou le 25 novembre.” (!!) (page : 142)

 

– PENDUS “PAR LES PIEDS” ET FOUETTES A MORT !!!

 

“Ba Thierno a combattu pour la Mauritanie et a payé trois ans de sa vie dans les prisons de l’ennemi pour sa patrie et aurait même pu donner plus (…) C’est aujourd’hui les soldats aux côtés desquels il a toujours combattu au nom de cette Mauritanie commune, ses frères d’armes, qui le tuent dans cette patrie qu’il a si chèrement défendue (…) Comme Bâ Alassane, il [SY Hamet] meurt après un passage aux ateliers. La veille, il a été pendu par les pieds et fouetté presque à mort.” (!!!) (page : 140)

 

– BASTONNADE A MORT !!!

 

Souleymane Ould Eleyatt “prend ensuite à plusieurs reprises son élan, comme un tireur de penalty, et vient lui donner un coup de pied presque toujours au même endroit. Le prisonnier crie de plus belle. Souleymane ramasse un bâton, qu’il avait déposé pas loin, et se met à le taper. “Silence, silence, vreikh”, crie-t-il. Le bâton se casse; il prend une planche et continue. Il y met un tel acharnement que les plaintes deviennent de plus en plus faibles pour ne devenir que des gémissements; puis, c’est le silence. Alors, Souleymane, essoufflé et trempé de sueur, ramasse sa casquette, tire le cadavre par les pieds, laissant derrière lui une traînée de sang sur le sol; il l’abandonne plus loin, à côté d’un autre corps tout près d’un véhicule et s’éloigne sans un regard pour les autres prisonniers.” (!!) (page: 88)

 

Il serait fastidieux de dresser une liste, tant soit peu exhaustive, des crimes, aussi odieux les uns que les autres, commis par les bourreaux. Mais, on ne saurait passer sous silence cette date du 28 novembre 1990 (trentième anniversaire de l’indépendance), qui vit 28 militaires négro-mauritaniens numérotés comme du bétail et pendus froidement par la scélérate soldatesque hitlérienne de Taya, président de la République islamique de Mauritanie. Il faut plus que le talent d’un tératologue ou d’un psychanalyste docteur ès-primates pour s’élever à la hauteur de la pensée de nos illuminés vandales qui, pour magnifier la GRANDEUR DE LEUR NATION,(9) n’ont rien trouvé de mieux que de pendre 28 Négro-mauritaniens ! Cette ritualisation de la purification ethnique, avec une symbolique religieuse des chiffres (28 novembre, donc 28 pendaisons), marque de manière emblématique l’entrée de la Mauritanie dans une ère de racisme messianique contre le péril noir et montre une troublante similitude avec ce que l’on a appelé en Allemagne, dans les années trente, “La nuit de cristal.”

 

C’est de Jreïda que le mur du silence sur ces iniquités d’un autre âge est rompu, grâce notamment à Cheikh Fall, qui divulgue le secret des camps d’extermination à la mauritanienne: “un sous-officier, l’adjudant Cheikf Fall, qui travaillait à Jreïda, a dévoilé tout sur les antennes de Radio France internationale. Après avoir assisté aux arrestations et vu les traitements réservés aux prisonniers, Cheikh Fall est envoyé en France pour suivre un stage. Quand il arrive à Paris, il est tellement choqué par la situation qu’il a laissée derrière lui, qu’il décide de dénoncer le racisme d’Etat, la barbarie et les horreurs érigées en règle dans son pays. Sa déclaration est relayée par plusieurs radios. A Nouakchott, c’est la panique générale; on crie au scandale.” (page: 164)

 

C’est ainsi que, sous la pression internationale, le 14 avril 1991, à Jreïda “de retentissants coups sont frappés aux portes des cellules. La nôtre est ouverte et une lumière émanant d’une torche se promène sur nous. La voix du capitaine Moctar me parvient à travers un voile de sommeil: “aujourd’hui, c’est la fête du ramadan; en ce jour sacré, le président de la République vous a pardonnés. Le chef d’Etat-major me charge de vous dire d’oublier ce qui s’est passé et qu’en bons musulmans, vous devez mettre tout cela sur le compte de la fatalité. (…) je lui réponds: “il est vraiment très fort, le président; il nous arrête, nous torture, nous tue et c’est lui qui nous pardonne!” (page: 167).

 

Les paroles du chef de l’Etat-major se passent de commentaire. Passé maître dans l’art consommé de manipuler opportunément les signes (judaïté et islamité circonstancielles des Noirs de Mauritanie), le pouvoir mauritanien ruse même avec la linéarité du temps. Pour cela, un seul artifice: s’extraire de la temporalité commune des HUMAINS, avec son système éthique rigoureux fait de droits et de devoirs, et opérer une parenthèse temporelle (le temps que dure le massacre des “sales Juifs”.) Une fois l’hécatombe accomplie, l’appétit meurtrier assouvi, comme par un coup de baguette magique, l’HISTOIRE reprend son cours : les Noirs mauritaniens cessent d’être de “sales Juifs”.

 

Le mécanisme élémentaire du fonctionnement de cette BELLE IMPOSTURE ayant montré ses limites, il faut refonder la Mauritanie sur un autre socle que celui des simples rengaines patriotiques creuses (que les instituteurs s’évertuent à inculquer aux enfants de l’école primaire) autour d’une certaine “NATION mauritanienne”, dont tout le monde sait qu’elle n’existe pas :

«Bi haqqi al-kitâb wa haqq al-watâne!», «au nom de la vérité du Livre(10) et de la patrie (ou de la nation)»

Oublié l’âge romantique de mon enfance scolaire, celui de mes “‘assâtîza » (maîtres) :
“Hâzâ ‘akhîrou nawminâBilâdounâ lâ tachtakîChabâbounâNoufoûssounâ,’arwâhounâ….Koulloune lak!” “Cet [instant] est le dernier de notre sommeil !Notre pays, ne te plains pas ! Notre jeunesse Corps (11) et âme T’es dévouée !”

PS: mes condoléances à toute la communauté négro-africaine, touchée dans son ensemble par ce massacre prémédité et savamment organisé. Un grand hommage à Mahamadou SY pour son précieux témoignage.

Mohamadou Saidou TOURE, Avril 2002- 28 NOVEMBRE 2006

 

RÉFERENCES:

 

 

1- Le Saint Coran, sourate : « Le figuier », numéro 95 ; versets 3 et 4. Traduction de Muhammad Hamidullah, Beyrouth 1973.

 

2-Faute d’avoir un logiciel pour une translittération scientifique des caractères arabes, nous avons recouru à l’alphabet français, dont l’inconvénient est qu’il confond beaucoup de phonèmes. Nous nous en excusons auprès des lecteurs.

 

3- Le Saint Coran, sourate ya sin, numéro 36 ; Verset 54.

 

4- Le Saint Coran, sourate : Le vendredi, numéro 62; verset 5

 

5- L’auteur de Peau noire masques blancs, Paris, édition du seuil, 1971, 190 pages (première édition 1952). Il s’agit, dans le contexte antillais qu’analyse Fanon, de « l’esclave noir » aliéné par l’idéologie de son « maître blanc ». L’aliénation étant liée à une domination historique et sociale, les notions de « Blanc » et de « Noir » ne sont donc pas fondamentalement des catégories épidermiques. Il s’agit, avant tout, de catégories sociales de l’oppresseur et de l’opprimé. Ce serait donc hâtif de vouloir y voir une opposition schématique entre les peuples. La mise au point de Fanon est, à cet égard, très éloquente : « Le problème envisagé ici se situe dans la temporalité. Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du passé (..) Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte. »

 

6- Senghor : «Je conclurai : il faut que nous restions nous-même d’une part, que, d’autre part, nous allions vers l’Autre. Pour donner et recevoir. IL faut que vous restiez Arabes. Sans quoi, vous n’auriez rien à nous donner (…). Mais il faut que nous restions, nous autres, au sud du Sahara , des Nègres. Je précise : des Négro Africains, c’est à dire que nous nous abreuvions, chaque jour, aux sources jaillissantes du rythme et de l’image-symbole (…). il faut que, vous aussi, vous continuiez à recevoir les alluvions du Nil, ces vagues de têtes laineuses, de peaux noires, qui montent vers le Nord, en suivant la vallée du Nil. Car ce sont ces alluvions de la civilisation négro-africaine qui vous empêchent de vous dessécher dans l’abstraction du logos grec, de la ratio latine. (…), encore une fois, je ne vous dis pas de renier l’Arabisme; je vous dis de vous enraciner dans l’Arabité. Mais je vous demande de regarder vers le sud, comme nous regardons vers le nord, pour que l’équilibre de l’Humanisme du XX ème siècle plane sur le destin de l’Afrique». cf. «Les fondements de l’africanité ou Négritude et Arabité» in Liberté 3. Négritude et civilisation de l’Universel pp 105-150, Paris, Le Seuil, 1977, 573 p)

 

7- Senghor, Liberté 1. Négritude et humanisme. Paris le seuil, 1964, 445 p.

 

8- Le Saint Coran, sourate Le repentir, numéro 9 ; verset : 97.

 

9- «Nation arabe une et investie d’une mission éternelle», devise du «Baath» (résurrection en arabe), le nom des partis nationalistes arabes au pouvoir en Irak et Syrie. Pour de plus amples informations sur l’idéologie du Baath, lire les écrits politiques de Michel AFLAQ, l’un des théoriciens et fondateurs du «baathisme». Consulter : Fii sabiili al-baath. Assiyaassiya al kaamila de Michel AFLAQ. Cet ouvrage est en plusieurs volumes. Une traduction française partielle des écrits de Michel AFLAQ est disponible à l’IMA (l’Institut du Monde Arabe de Paris), dont celle du célèbre article « ar-rissâla al-khâlida » , « La mission éternelle [du Peuple arabe] ».

 

10- Le « LIVRE » désigne le Coran. Il s’agit du début d’un chant patriotique, que j’ai appris à l’école primaire, en Mauritanie.

 

11- Dans le texte arabe, le mot corps n’est pas employé. On utilise deux synonymes du mot “âme”. Il s’agit d’un autre chant patriotique, que j’ai appris également à l’école primaire, en Mauritanie. C’est une apostrophe adressée à la patrie pour laquelle il est question de se dévouer, en puisant ses ressources dans la FOI des citoyens (« noufoûssounâ) et dans l’énergie physique de la « Nation », en l’occurrence sa jeunesse (chabâbounâ).

 

 

Partagez

Noirs et beydane Mauritaniens: l’école, creuset de la nation?

ba oumar moussaPréface de Jacques Cortes- l’Harmattan

 

Négro-africains, Berbères, Arabes et plus généralement “Noirs” et “Beydanes”se côtoient depuis longtemps en Mauritanie.L´esclavage sévissait il y a peu,et les noirs mauritaniens l´ont dénoncé dans les instances internationales.Les rares noirs qui,grâce á leur valeur,ont pu grimper l´échelle sociale ont été redescendus par les Beydanes au pouvoir.Amnesty International a dénoncé maintes fois le systéme de discrimination raciale violente sévissant dans ce pays.
L´école républicaine peut-elle, en Mauritanie le creuset d´une nation de double culture?Y fait-on l´apprentissage de la tolérance et de l´acceptation de l´Autre?Tous les mauritaniens sont-ils traités également et leurs chances á la fin des études sont -elles égales?
L´auteur fait le pari d´un autre systéme d´enseignement qui peut réussir l´intégration nationale et ramener la paix et progrés dans un pays déchiré.

 

L´AUTEUR.

 

Ba Oumar Moussa est né á Bababé en 1947. Etudes primaires á Bababé et secondaires á Rosso et Nouakchott;entre dans l´enseignement(1970)aprés une formation á l´Ecole Normale Supérieure de Dakar(senegal).Professeur de lettres,histoire et géographie,successivement aux colléges de Boghé,Kaédi,Kiffa,Akjoujt,directeur des études au collége du premier arrondissement de Nouakchott,il obtient son CAPES en lettres modernes á L´E.N.S.de Nouakchott en 1982.
De nouveau professeur de francais au Lycée de garcons de Nouakchott,Ba Oumar Moussa est nommé conseiller pédagogique á l´institut pédagogique National en 1983.Il est titulaire d´un DEA en linguistique de l´Université de Rouen(France)en 1986 avec mention”trés bien”.
Ba Oumar est de tous les combats qui interpellent son peuple et la conscience humaine.Son attachement au droit á la différence et au respect des droits de l´homme en Mauritanie lui a valu bien des ennuis.Emprisonné pour ses idées politiques de 1986 á fin 1989.
Depuis 1991 Ba Oumar Moussa vit en France ou il termine une thése de doctorat en socio-linguistique á l´université de Rouen. Il est marié et pére de cinq enfants.

 

L´éditeur-L´HARMATTAN 1993.

Partagez

Une page de notre histoire: Fiyande Aali Yero (Mars 1908)

 

ibrahima abou sall

Par Ibrahima Abou Sall, Professeur et Chercheur

 

A la mémoire de notre camarade de prison à Waalata et à Aïoun -el-Atrouss, le brigadier-chef de la Garde, Sih Jibril Aali Maayel dit Samuel Doe, décédé récemment en Mauritanie .


Introduction

 

En février 1908, au moment où prenait fin l’«affaire des empoisonnements» par le procès des dix Sooninko au Gidimaxa, une autre agitation prenait forme dans une autre région du bassin inférieur du Sénégal, au Dimat, dans le Fuuta occidental. Il s’agissait d’un soulèvement à caractère religieux dirigé par un jeune du nom de Yero Aali Joop qui représentait une autre vision de l’anticolonialisme, mais qui n’avait aucun lien d’organisation avec ce mouvement de contestation des Sooninko du Gidimaxa encore moins avec la résistance anticoloniale des Bidân.

Ce mouvement fut déclenché en pleine préparation de la conquête du nord du Tagant et de l’Adrâr. Une période pendant laquelle les Français n’avaient souhaité nullement être distraits par des révoltes anti-coloniales dans d’autres régions considérées jusque là comme «définitivement soumises», révoltes qui pourraient gêner ou retarder les préparatifs pour la reprise de la marche vers l’Adrâr. Celle-ci devenait de plus en plus urgente pour les Français car il fallait sauvegarder leurs conquêtes territoriales et maintenir le programme d’organisation de la nouvelle colonie tel que l’avait conçu l’administrateur Xavier Coppolani

Fiyannde Aali Yero (mars 1908).

 

Contrairement au Gidimaxa où des troubles contre la présence française avaient pris un caractère «endémique», les populations du Fuuta Tooro et celles du Waalo Barak par leur silence, semblaient s’être assoupies sous le poids de la domination coloniale. Au fil des années, depuis 1854 pour le Waalo Barak et à partir de 1890 pour le Fuuta Tooro, l’administration coloniale française avait réussi à avoir une bonne maîtrise sur ces deux pays et leurs habitants, en partie grâce à une collaboration efficace des pouvoirs politiques et religieux traditionnels locaux. Elle avait réussi à faire cesser les révoltes «endémiques» de la fin du XIXème siècle dans les provinces du Tooro et des Halaybe. En dehors des problèmes des terres de culture et de la réinstallation permanente des populations sur la rive droite de plus en plus sécurisée contre les pillages des tribus guerrières arabo-berbere et de leurs Hrâtîn, les Français n’avaient plus rencontré d’oppositions politiques manifestes au Fuuta Tooro, encore moins au Waalo Barak. Ce calme politique plat avait laissé croire à la nouvelle administration du Territoire civil de Mauritanie qu’il n’y aurait plus à s’inquiéter des ressentiments anti-coloniaux des habitants dans ces deux pays. Elle était plutôt préoccupée par «la question maure» qui, à l’époque, était devenue une priorité à cause de la campagne de conquête du «Trab el Bîdân». C’est dans ce contexte de délaissement administratif et politique que naquit la campagne de mobilisation religieuse et de révolte antichrétienne de Aali Yero Joop.

 

Le 10 mars 1908, le chef du village de Fanay Jeeri, Mammadu Saydu Kan, vint rendre compte à l’administrateur du cercle de Dagana, Chesse, «(…) qu’un indigène nommé Aly Yoro, ancien interné politique évadé, venait de faire sa réapparition à Fanaye (rive droite) et engageait la population du Dimat à se joindre à lui pour chasser les Français» . Vu l’urgence du problème, l’administrateur Chesse adressa le même jour au chef du canton de Teekaan, NJaay Aliwu Kan, l’ordre d’arrêter Aali Yero. Il prévint en même temps le Résident de Mederdra (cercle du Trârza), Châtelain, dont dépendait administrativement le canton, de l’ordre donné à son subordonné . Le lendemain, NJaay Kan répondit à l’administrateur Chesse qu’il ne pouvait exécuter ses ordres car «(…) le marabout était entouré d’un nombre considérable de partisans déterminés à le défendre» . Il envoya alors deux émissaires, l’Imâm de la mosquée de Fanay Jeeri et le président du Tribunal du Dimat (rive gauche), Ceerno Usmaan Sih «(…) tous deux particulièrement considérés dans la région (…)», pour transmettre un message à ses administrés dans lequel il leur demandait de regagner leur village et «(…) de ne pas suivre les exhortations d’Aly» . Le message fut remis par les habitants de Fanay à Aali Yero qui le déchira en présence de ses partisans. En réponse à Chesse, il lui envoya «(…) une charge de poudre et une balle en plomb enveloppée dans un morceau de guinée» . Du côté du territoire colonial de la Mauritanie, le mouvement semblait avoir pris une tournure sérieuse si on se réfère aux correspondances échangées avec la colonie du Sénégal. C’est la raison pour laquelle le Commissaire du Gouvernement donna ordre à Boutilimit (le Cercle) et à Mederdra (la Résidence) de «(.) réprimer l’agitation qui venait de naître. (…)» tout en recommandant la plus grande prudence «(…) à cause du faible effectif dont disposait la Résidence» . Les alertes données respectivement par le chef du village de Fanay Jeeri, Mammadu Saydu Kan et par le chef du canton de Teekaan, NJaay Aliw Kan avaient suscité de vives inquiétudes au sein des deux administrations sénégalaise et mauritanienne. Le premier avait signalé que «(.) cent huit chefs de cases sur cent dix sept avaient déjà rejoint (..)» Aali Yero à Fanay Waalo. Le second, quant à lui, dans son rapport au Résident de Mederdra parle d’«(…) une centaine environ de partisans fanatiques, armés pour la plupart, et disposés à s’opposer par la force à l’arrestation d’Ali Yoro» . Le chef de canton lui apprit en outre que «(…) les populations étaient très surexcitées, refusaient de payer l’impôt, et qu’un certain nombre de jeunes des villages de Fanaye [rive droite], de Dara Salam et de Tiékane étaient venus se joindre aux partisans d’Aly Yoro» . Il fit part de «(…) ses craintes que le mouvement se généralisât et eût les conséquences regrettables» . Aux yeux de l’administration mauritanienne, la menace apparut donc suffisante pour mobiliser les forces militaires disponibles dans le cercle du Trârza : le 2e peloton des méharistes du Trârza. Le lieutenant de Solère qui commandait ce peloton se mit à la disposition de la Résidence avec dix neuf méharistes. Les autres troupes du cercle furent également mises en état d’alerte au cas où les hommes du 2ème peloton seraient mis en difficulté. Le Résident Châtelain, accompagné du lieutenant Solère et de ses hommes quittèrent Mederdra le 13 mars pour pouvoir surprendre Aali et ses partisans à l’aube à Fanay, les arrêter sans grandes conséquences et «(…) calmer l’effervescence des populations de la région troublée». En arrivant aux environs de Fanay ils apprirent par NJaay Kan, qui allait à Mederdra rendre compte du déroulement des événements, que Aali Yero et ses partisans avaient quitté Fanay pour attaquer le poste de Dagana.

 

A l’aube du 14 mars, Châtelain décida malgré tout d’investir le village de Fanay. La petite troupe française fut reçue par une salve de coups de fusils. La riposte obligea les habitants restés dans le village à se disperser dans la nature. Aucun homme de la troupe n’avait été blessé, mais du côté du village, des femmes le furent. Après avoir procédé à leur pansement, et saisi des biens du village abandonné, la troupe se dirigea vers Teekaan pour y arrêter d’éventuels partisans de Aali. «(…) La population nous fit bon accueil et nous nous rendîmes rapidement compte qu’aucun mouvement n’était à redouter» a écrit l’Adjoint Châtelain . La stratégie de celui-ci avait consisté à visiter tous les villages du canton afin de jauger le degré de mobilisation de leurs habitants en faveur de Aali Yero, et rétablir par la force, si nécessaire, l’autorité coloniale. C’est donc sur le chemin vers Teekaan que le Résident apprit que Aali Yero venait d’attaquer le poste de Dagana, au matin du 15 mars et qu’il avait été tué avec un grand nombre de ses partisans.

Dans la nuit du 11 mars, Aali Yero avait quitté, Fanay Rewo avec une centaine de partisans parmi lesquels, sa mère, sa tante et l’époux de celle-ci, Jibi Tokosel, le chef du village de Fanay Rewo. Une cinquantaine d’entre eux était armée de fusils à piston. Aali yero Joop s’était proclamé «Mahdi» et avait affirmé venir de La Mecque où il aurait été investi de la mission divine de convertir à l’islam les Européens installés dans le pays. Son devoir de missionnaire devait le conduire donc à Dagana puis à Saint-Louis «(…) pour raser la tête du commandant et du Borom Ndart (.)» . A l’aube du 15 mars, Aali et ses compagnons se présentèrent devant le poste, certains montés à cheval, portant des étendards rouges. L’administrateur Chesse envoya au devant de celui-ci le chef du Foss-Galojina, Samba Yomb et l’interprète du cercle Samba Faye pour négocier, mais en vain. D’autres tentatives aboutirent aux mêmes résultats. Jibi Tokosel qui était le porte-parole du mouvement avait exigé la conversion de l’administrateur Chesse à l’islam avant toute négociation et avant toute retraite de ses partisans. Il est important de noter que Aali Yero n’avait pas parlé de chasser les Européens , mais de les convertir à l’islam. Et «(…) si les Blancs ne veulent pas accepter [ses] paroles, ils seront aussitôt anéantis par des fusils qui partiront du ciel» . La fusillade commença vers 8 h. 30 mn. Selon l’administrateur Chesse, le premier coup de fusil serait parti des rangs des «assaillants». Il décrit le combat : «Les partisans de l’agitateur, qui s’étaient couchés dès les premières salves, s’abritent derrière les cadavres, ils tirent posément avec beaucoup de calme, ils visent le sommet du mur derrière lequel se trouvent les défenseurs du poste et les fenêtres du 1er étage derrière lesquelles sont les dames. Un fanatique se jette sur la porte des écuries, essaie de faire sauter la serrure avec un sabre et ordonne aux gardes d’ouvrir. Les chants et les cris durent pendant tout le combat. Vers 9 h. 15, le feu se ralentit faute de munitions d’un côté comme de l’autre. Ce qui reste des assaillants s’enfuit. Le chef Samba Yomb les poursuit et fait quelques prisonniers» . Du côté des assaillants, le bilan fut très lourd : vingt neuf tués dont Aali Yero, seize blessés dont huit décédèrent des suites de leurs blessures, entre les 16 et 17 mars. Parmi ces derniers, le propre frère de Aali Yero. Six blessés furent évacués sur l’hôpital de Saint-Louis. La mère et la tante ainsi que son oncle faisaient partie des prisonniers .

 

Des renforts militaires furent envoyés à Dagana dès que la nouvelle parvint le jour même à Saint-Louis. Une compagnie de Tirailleurs de cent hommes quitta la ville dans l’après-midi, à bord du «Borgnis-Desbordes» réquisitionné pour la circonstance. L’administrateur en chef des colonies Roux, inspecteur des Affaires administratives, et l’administrateur des colonies Adam, Commissaire adjoint du Gouvernement général en Mauritanie avaient embarqué également à bord du «Borgnis-Desbordes». Le premier «(…) avait pour mission de procéder à une enquête minutieuse, tant sur les faits eux-mêmes, que sur les causes et conséquences» . Le second devait «(…) enquêter sur les événements pour autant qu’ils intéressaient la Mauritanie» . La présence des troupes avait un double but : dissuader toute velléité de représailles de la part des partisans de Aali Yero et rassurer les Européens de Dagana et le personnel indigène. Le Borgnis-Desbordes arriva à Dagana le 16 mars à 2 heures du matin. Après avoir été identifié, le corps de Aali Yero fut exposé à la population de Dagana convoquée dans «(…) une palabre (…)» car, «(…) il était indispensable (…) de couper court à tout bruit de fuite» qui alimenterait, en cas de doute, chez ses partisans rescapés, un espoir de retour du Mahdii . Les administrateurs Roux et Adam accompagnés de l’Inspecteur des colonies Desmarets visitèrent tous les villages impliqués dans ce soulèvement : Fanay Jeeri qui aurait fourni les trois quarts des partisans, Fanay Waalo d’où serait parti le «mouvement», Teekaan et Canngay. La population du Dimat avait été si traumatisée par les massacres de Dagana qu’une simple apparition d’Européens dans les villages provoquait immédiatement de la peur panique. De nombreux habitants qui s’attendaient à des représailles françaises abandonnèrent leurs villages et se dispersèrent dans la nature. Cette situation dura quelques semaines avant que les fugitifs ne regagnent leurs villages respectifs. Des sanctions furent prises contre ces villages par chacun des deux administrateurs, dans les territoires sur lesquels s’exerçait son autorité administrative compétente. A Fanay Waalo, Adam, assisté du Résident de Mederdra Châtelain, réunit une assemblée des notables du village. En raison de «(…) l’attitude douteuse du village dès le jour du retour d’Aly jusqu’au moment de l’incident Châtelain -de Solère, de sa mauvaise volonté évidente au sujet du paiement de l’impôt.(…)», il infligea «(…) une amende de 500 francs et l’obligation dans le plus bref délai de payer l’impôt» . La valeur du troupeau de moutons qui avait été saisi la veille par le Résident Châtelain représentait à peu près la valeur de l’amende et un acompte sur l’impôt. Les habitants du village qui avaient réussi à s’échapper furent l’objet de poursuites judiciaires. A Teekaan, une liste des personnes impliquées dans le soulèvement fut établie. Leurs biens furent confisqués . Du coté sénégalais, le 17 mars, Roux, accompagné de l’Inspecteur des colonies Desmaret et de l’administrateur Chesse, se rendit à Fanay Jeeri. On infligea ici aussi «(…) une amende de guerre (…)» de cinq cents francs, toujours pour «(…) attitude douteuse (…)» du village. Les prisonniers faits après le combat furent relâchés à l’exception de Abdul Jibi Tokosel (cinquante ans), de son épouse, de la mère et de la soeur (Aysata Faati, âgée de trente cinq ans) de Aali Yero qui furent exilés en Casamance. Abdul Jibi Tokosel décéda dans sa résidence d’internement en juin 1909, dans des circonstances mal connues .

 

Quatre jours après la fusillade de Dagana les deux administrations sénégalaise et mauritanienne avaient réussi à reprendre en main le contrôle de la situation. Après avoir jugé que le soulèvement de Aali Yero Joop ne pouvait avoir des conséquences immédiates graves pour l’autorité coloniale, les administrateurs Roux et Adam décidèrent que leur présence était désormais inutile. ils quittèrent Dagana le 18 mars pour Saint-Louis à bord du Borgnis Desbordes, avec la compagnie de Tirailleurs et six blessés évacués sur l’hôpital. L’administration sénégalaise prit cependant la précaution de maintenir à Dagana une section de vingt-cinq hommes sous les ordres d’un sergent européen «(…) pour parer à toute éventualité» . Cette section rejoignit Saint-Louis quelques jours plus tard, lorsque les autorités furent persuadées que la révolte était éteinte définitivement.

L’administration coloniale mauritanienne, quant à elle, ne s’encombra pas de toutes ces précautions sécuritaires. L’adjoint au Commissaire avait jugé déjà que les événements de Dagana étaient «(…) une tourmente occasionnée par un incident purement accidentel» . Donc, il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter outre mesure, «(…) et que la situation politique de la région va reprendre la physionomie calme, qui, depuis si longtemps lui était habituelle» . Toutefois, il recommanda au Résident de Mederdra d’exercer désormais «(…) une surveillance plus active (…)» sur le canton de Teekaan. Il lui recommanda aussi «(…) de visiter le plus souvent possible les villages de Tiékane et de Fanaye, ainsi que ceux du bord du fleuve en aval de ces points afin de ne plus permettre aux gens qui voudraient imiter l’exemple d’Ali Yoro, de mettre leurs projets criminels et fous à exécution» . Cette remarque était certainement une réponse aux critiques du commandant du cercle de Dagana, Chesse, qui, on s’en souvient, avait reproché à l’administration mauritanienne, particulièrement, à la Résidence de Mederdra, de n’avoir aucun contrôle administratif réel sur les populations sédentaires de la rive droite. Cet avis était d’ailleurs partagé par ses supérieurs administratifs, notamment le Lieutenant-gouverneur du Sénégal Van Vollenhoven qui, dans un de ses télégrammes adressés au Gouverneur général de l’AOF, au sujet des événements de Dagana avait écrit : «(…) et si Mauritanie à qui agissements Aly Yoro ont été signalés par Dagana dès six courant avait pu agir énergiquement dès le début, Aly n’aurait pu former sa colonne ni lui faire parcourir près de cinquante kilomètres sur sa rive droite sans être inquiété» . Les deux administrations conclurent au caractère local du mouvement de Aali Yero Joop. Il n’aurait touché que la province du Dimat. Le constat était qu’en dehors de la résistance bîdân dans le nord il n’existait donc pas de réelle menace contre la domination coloniale française dans la sous-région. Dans les rapports administratifs émanant des administrateurs des cercles et des cantons des deux rives, on ne signalait pas à l’époque des connexions religieuses avec le mouvement panislamique du Maghreb et du Moyen-Orient qui commençait à inquiéter les autorités coloniales de l’A.O.F., encore moins un mouvement connexe à ceux du Maroc , même si les Français s’était en évertués à en trouver dans le mouvement de Aali Yero Joop.

 

Traité de «fou», d’«illuminé», de «fanatique» qui n’avait réussi à mobiliser que des individus présentant «(.) un aspect vulgaire et misérable (.)» et qui « (.) étaient (…) des gens de peu» , Aali Yero ne présentait rien de particulier par rapport aux Fuutannkoobe appartenant à toute une frange de l’aristocratie religieuse tooroodo qui, à l’époque, n’imaginait pas son monde en dehors du moule social, politique formulé par l’islam. A cela s’ajoutait la haine contre toute domination étrangère, quelle qu’elle soit. Dans la conscience collective, cette religion était perçue comme «La Source de la Liberté» dés lors qu’elle avait été utilisée souvent comme instrument de lutte politique contre toute domination étrangère et contre une injustice sociale pratiquée par un pouvoir national ou local. Elle ne pouvait donc être exprimée et vécue que par un être jouissant physiquement et mentalement de toute sa liberté et vivant dans un espace de liberté. Comme l’affirmait notre informateur Al Hajji Aamadu Sih «diine ko ndimaangu» . «Dans ce pays (Fuuta Tooro] dominé par les Français, l’islam ne pouvait donc habiter dans un corps dominé ni être exprimé par un esprit confisqué. Il fallait nécessairement restituer au pays sa liberté» (artirde ndimaangumum) .

 

Depuis le premier mouvement connu des Toorobbe à la fin de la première moitié du XVIème siècle, la certitude des Seeremmve d’être légitimement investis du devoir de protéger leur «Communauté des fidèles» contre toute forme d’oppression et contre toute domination étrangère (haptaade) était entrée dans la culture socio-politique de cette aristocratie religieuse. C’est le «Mahdisme» ainsi perçu dans ces pays dont l’histoire est jalonnée de ces mouvements récurrents. L’action de Aali Yero Joop s’inscrivait donc dans cette logique des choses. Depuis Al Hajji Umar Taal – le siège de Médine, avril – juillet 1857 – et Mammadu Lamin Daraame – celui de Bakkel, avril 1885 , c’était la première fois, depuis la fin de la conquête coloniale dans les pays du bassin inférieur du Sénégal, qu’un prédicateur menait aussi directement une action armée contre les Français. La violence de la réaction de ces derniers était à la dimension de leur surprise de l’évolution de ce mouvement, même si celui-ci a pu être qualifié d’épiphénomène. Et pourtant, les prédications de Aali Yero n’étaient pas inconnues de l’administration coloniale sénégalaise. Des rapports administratifs renseignent qu’il n’était pas à sa première tentative. Il avait commencé ses premières prédications vers la fin de l’année 1905 . Une lettre de l’administrateur M. Dolisse, commandant le cercle de Dagana, adressée au Lieutenant-gouverneur du Sénégal le confirme d’ailleurs. Cet administrateur nous apprend que «(.) pendant toute l’année» (1905), il rendait compte «(.) de la mauvaise volonté constante des Toucouleurs du Dimar, et plus particulièrement du village de Fanaye» dans son rapport mensuel de décembre 1905. Déjà, à l’époque, Dolisse avait attiré l’attention de ses supérieurs sur la menace qui couvait «(…) la résistance, jusque là passive de ces indigènes, jointe à leur fanatisme religieux exécuté par le jeune prophète risquait fort de devenir de la résistance ouverte» . Pour mettre fin à ce début d’agitation, il le fit arrêter le 7 février 1906 «(…) sans difficulté (…)». Dolisse était opposé à toute mesure de clémence en faveur de Aali Yero, car, écrivait-il, ce «(…) serait d’un très mauvais effet dans le pays, étant donné la gravité des faits et de l’esprit des gens du Dimar qui ne comprendraient guère cette mesure que comme une faiblesse» . L’administrateur craignait en effet que sa libération ne soit interprétée par ses fidèles comme une manifestation de la grâce divine. En effet, au moment de son arrestation, il avait annoncé que les portes de sa prison s’ouvriraient d’elles-mêmes par la grâce d’Allah. Alors il reviendrait de l’exil pour libérer le pays. En raison de la popularité dont il commençait à jouir, l’administrateur Dolisse avait montré en même temps de la prudence, car il était persuadé qu’une peine trop sévère donnerait à Aali Yero une importance qui le rendrait plus populaire. Pour toutes ces raisons il avait proposé au Lieutenant-gouverneur du Sénégal de l’époque, Camille Guy, de l’éloigner de la région «(…) pendant une durée de temps qui sera proportionnée à l’attitude qu’il prendra dans sa nouvelle résidence» . C’est la raison pour laquelle il avait été condamné à deux ans d’exil à Sédhiou, en Casamance, en application du décret du 21 novembre 1904 portant réglementation de l’indigénat en Afrique occidentale. Paradoxalement, l’arrêté proposé par le Lieutenant-gouverneur pour son internement en Casamance ne fut jamais adopté. On ignore les raisons. L’administrateur Dolisse lui-même ne comprenait pas pourquoi. En tout cas, le 16 mars 1906, au lieu de Sedhiou, Aali Yero fut envoyé plutôt en résidence obligatoire à Ndoute Saniskor oriental, dans le cercle de Tiwaawoon d’où il réussit d’ailleurs à s’évader le 16 avril , un mois exactement après son transfert. Pour ses partisans, cette évasion subite avait suffi pour interpréter la non-application de la décision du Gouverneur comme une manifestation de la grâce divine en faveur de Aali Yero.

 

A partir de cette date, on avait perdu ses traces. Dans les rapports faits après les événements de Dagana l’administration coloniale (mauritanienne comme sénégalaise) spécule sur son itinéraire. On parle de ses séjours à Bamako, à Kayhaydi avant la reprise de ses prédications à Fanay Rewo. En réalité, les Français n’avaient pas perdu totalement ses traces. Nos recherches aux archives des administrations des cercles de Mauritanie et du Sénégal, nous ont conduit à comprendre que ses passages dans les centres administratifs étaient bien mentionnés sur le registres, dans le cadre du contrôle de routine sur la circulation des personnes, mais il n’avait pas attiré l’attention des autorités coloniales locales. Ainsi, une lettre du Résident de Sowt’l Me en date du 8 juillet 1908, adressée au commandant de cercle du Trârza, confirme bien qu’Aali Yero était venu dans le courant du mois de mai 1906 dans cette localité pour rendre visite au Shaykh Ahmadu Bamba, en résidence obligatoire. Il y était resté vingt-quatre heures avant de repartir à Podoor et puis Kayhaydi, après avoir séjourné d’abord trois ou quatre jours à Fanay Rewo . En dehors de la rencontre avec le chef des Mourid, rencontre sur laquelle ni la documentation coloniale, ni la tradition orale ne donne des précisions, on ignore tout de ce que Aali Yero a fait, et qui il a rencontré à Podoor, à Kayhayzi et à Tiwaawoon. Si son voyage à Bamako s’avère exact, qui aurait-il rencontré au Soudan français? . Toutes ces questions mériteraient des réponses pour savoir si son mouvement était réellement local ou s’il était en train de tisser des liens avec des actions religieuses extérieures au Dimat. Il est par contre établi qu’il bénéficia de la «compréhension» de l’aristocratie religieuse du Dimat, notamment de la part de certains seeremmbe membres de la parentèle des Sih, ses anciens maîtres religieux. En particulier Tamsîr Abdul Sih à qui le Résident Antonin reprochera d’ailleurs plus tard d’avoir eu «(…) une attitude mauvaise dans l’affaire Ali Yero (…) dont il encouragea les menées» .
Contrairement aux religieux, le pouvoir temporel représenté dans cette crise par le chef du canton de Teekaan NJaay Aliw Kan montra la réalité du caractère superficiel et purement nominal de son autorité. Elle prouva à l’administration coloniale les limites de son rôle et de son influence, en de pareilles circonstances, même si ses membres étaient issus du commandement politico-religieux traditionnel. Sous le prétexte de manque de moyens, la chefferie de canton n’avait osé s’opposer ouvertement ni aux incitations contre le paiement de l’impôt colonial, ni à la campagne de recrutement des partisans de la lutte armée contre le colonisateur. Cette chefferie était aussi handicapée par les liens familiaux qui l’unissaient à l’aristocratie religieuse (bien souvent elle était issue de cette dernière). Ce qui ne lui donnait pas assez de possibilités de manoeuvres politiques afin de lui permettre de remplir son rôle d’agent défendant les intérêts de l’administration coloniale. La brutalité avec laquelle le pouvoir colonial organisa sa riposte, la mobilisation administrative et militaire des deux colonies (d’ailleurs très disproportionnées par rapport, apparemment, au faible enjeu et aux objectifs utopiques de Aali Yero) étaient à la dimension de cette crainte que l’islam nourrissait pour les pouvoirs coloniaux. Certes, il fallut réprimer avec brutalité pour étouffer rapidement et définitivement cette action politico-religieuse afin qu’elle n’ait plus de suites graves pour la pax franca. Mais l’administration coloniale avait jugé qu’il ne fallait pas tirer la corde encore trop raide et assez longtemps. Etant donné qu’une démonstration de la force militaire avait suffi pour convaincre les habitants «(…) qui avaient encore des doutes sur [ses] moyens d’action», le Gouverneur général avait jugé «(…) qu’une répression administrative et judiciaire serait superflue, voire même dangereuse» . Il décida donc de ne pas appliquer le décret du 21 novembre 1904 «(.) quoi que, en l’espèce, il y ait eu des manoeuvres susceptibles de compromettre la sécurité publique» . Les deux administrations locales (cercles de Dagana et du Trârza) décidèrent donc de ne pas poursuivre les survivants devant les tribunaux indigènes. Le Gouverneur général en donne les raisons dans sa lettre adressée au Ministre des Colonies : «Toute mesure de vengeance ou simplement de défiance à l’égard de la population irait à l’encontre du but de pacification et d’éducation que nous nous sommes attachés car elle aurait simplement pour résultat d’impressionner fâcheusement les indigènes, déjà trop enclins à placer des auréoles de martyrs sur la tête (.)» de ceux qu’il qualifiait de «(…) simples fauteurs de troubles» . Puisque l’autorité française n’était pas compromise, il fallait montrer aux indigènes, après l’application d’une justice sévère, l’autre aspect de sa nature qui «(…) n’ignore pas les règles de l’humanité» . Malgré cette confiance et cette tranquillité apparentes, l’administration coloniale n’en manifesta pas moins ses inquiétudes face aux «(…) menées» des prédicateurs qualifiés par elle de «(…) charlatans appartenant aux dernières classes de la population et sans instruction aucune» . Elle compara le soulèvement de Aali Yero Joop à celui provoqué à Bakkel en 1885 par Mammadu Lamin Daraame et à d’autres auxquelles elle eut à faire au Niger et en Algérie. L’administration coloniale redoutait plus ce genre de soulèvements qualifiés par elle de «(…) populaires (…)» que «(…) l’action des grands marabouts trop diplomates pour se prononcer ouvertement (…)» contre la puissance coloniale et «(…) dont ils n’ignorent pas les moyens d’actions» . Les exemples de Mammadu Lamin Daraame en 1885 – 1886, celui de Dagana en 1908 étaient une preuve pour le Gouverneur général de l’AOF qu’en pays musulman, si la France pouvait «(…) suivre et par conséquent tuer dans l’oeuf tout mouvement violent de propagande anti-Européens (.)», elle se trouvait par contre dans ce que ce même Gouverneur appelait «(…) une situation plus délicate quand il s’agit de prévoir et d’empêcher des crises de fanatisme provoquées par les agissements d’illuminés et de névrosés dont la propagande est d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse toujours à des populations frustes et simplistes et susceptibles de passer d’un instant à l’autre, sous l’influence d’un prêche enflammé, de la soumission passive la plus absolue aux actes les plus irraisonnés et les plus violents» .

 

Pour éviter le retour de ce genre d’événements il fut recommandé d’exercer une surveillance plus grande et plus rapprochée sur la propagande musulmane, notamment par une application stricte des circulaires relatives aux quêtes religieuses. D’après ces circulaires, il incombait désormais aux administrateurs de cercle d’«(…) entrer le plus souvent en relations directes avec les populations de façon à les rassurer et à faire cesser la méfiance (…)» qu’elles nourrissaient à l’endroit de l’administration coloniale. Pour ce faire, le Gouverneur général William Merlaud-Ponty recommanda de «(…) fréquentes tournées, en assurant la pénétration des groupements et l’établissement de rapports directs entre l’administrateur et les administrés» . Ceci devait permettre de «(…) suivre pour ainsi dire, au jour le jour, la vie politique des populations et par conséquent de les avoir complètement en main» . L’administration du cercle de Dagana continua quant à elle de gérer les suites de la crise. Pour surveiller de plus près la population, le Dimat Rewo fut intégré au canton du Foss Galojina dirigé par Sammba Yomb qui, avec l’interprète du cercle Sammba Fay, avait tenté de négocier la reddition de Aali Yero et de ses partisans, le matin de l’attaque du poste de Dagana.

 

Du côté de la colonie de Mauritanie, les recommandations restèrent lettres mortes dans la pratique. Au Fuuta Tooro comme au Gidimaxa l’application des instructions du Gouverneur William Ponty ne réussiront pas à étouffer l’hostilité des aristocraties guerrières ou religieuses qui saisissaient comme d’habitude toutes les occasions pour s’exprimer leurs sentiments anti-chrétiens et anti-coloniaux, parfois avec violence, comme la mouvement de révolte hamalliiste de 1929-1930 à Kayhaydi . En 1908, l’administration civile et militaire était plutôt préoccupée par ses préparatifs en vue de la poursuite de la conquête militaire de l’Adrar et du Hodh. Dès le mois d’avril de cette année, ce projet accaparait toute son attention en renvoyant apparemment dans l’oubli les mouvements de révoltes politico- religieuses qui venaient d’avoir lieu au Gidimaxa et dans la province du Dimat .

IBRAHIMA SALL


**Fiyannde:coup de feu en pulaar.

 

 

 

 

Partagez