Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Une page de notre histoire: Fiyande Aali Yero (Mars 1908)

 

ibrahima abou sall

Par Ibrahima Abou Sall, Professeur et Chercheur

 

A la mémoire de notre camarade de prison à Waalata et à Aïoun -el-Atrouss, le brigadier-chef de la Garde, Sih Jibril Aali Maayel dit Samuel Doe, décédé récemment en Mauritanie .


Introduction

 

En février 1908, au moment où prenait fin l’«affaire des empoisonnements» par le procès des dix Sooninko au Gidimaxa, une autre agitation prenait forme dans une autre région du bassin inférieur du Sénégal, au Dimat, dans le Fuuta occidental. Il s’agissait d’un soulèvement à caractère religieux dirigé par un jeune du nom de Yero Aali Joop qui représentait une autre vision de l’anticolonialisme, mais qui n’avait aucun lien d’organisation avec ce mouvement de contestation des Sooninko du Gidimaxa encore moins avec la résistance anticoloniale des Bidân.

Ce mouvement fut déclenché en pleine préparation de la conquête du nord du Tagant et de l’Adrâr. Une période pendant laquelle les Français n’avaient souhaité nullement être distraits par des révoltes anti-coloniales dans d’autres régions considérées jusque là comme «définitivement soumises», révoltes qui pourraient gêner ou retarder les préparatifs pour la reprise de la marche vers l’Adrâr. Celle-ci devenait de plus en plus urgente pour les Français car il fallait sauvegarder leurs conquêtes territoriales et maintenir le programme d’organisation de la nouvelle colonie tel que l’avait conçu l’administrateur Xavier Coppolani

Fiyannde Aali Yero (mars 1908).

 

Contrairement au Gidimaxa où des troubles contre la présence française avaient pris un caractère «endémique», les populations du Fuuta Tooro et celles du Waalo Barak par leur silence, semblaient s’être assoupies sous le poids de la domination coloniale. Au fil des années, depuis 1854 pour le Waalo Barak et à partir de 1890 pour le Fuuta Tooro, l’administration coloniale française avait réussi à avoir une bonne maîtrise sur ces deux pays et leurs habitants, en partie grâce à une collaboration efficace des pouvoirs politiques et religieux traditionnels locaux. Elle avait réussi à faire cesser les révoltes «endémiques» de la fin du XIXème siècle dans les provinces du Tooro et des Halaybe. En dehors des problèmes des terres de culture et de la réinstallation permanente des populations sur la rive droite de plus en plus sécurisée contre les pillages des tribus guerrières arabo-berbere et de leurs Hrâtîn, les Français n’avaient plus rencontré d’oppositions politiques manifestes au Fuuta Tooro, encore moins au Waalo Barak. Ce calme politique plat avait laissé croire à la nouvelle administration du Territoire civil de Mauritanie qu’il n’y aurait plus à s’inquiéter des ressentiments anti-coloniaux des habitants dans ces deux pays. Elle était plutôt préoccupée par «la question maure» qui, à l’époque, était devenue une priorité à cause de la campagne de conquête du «Trab el Bîdân». C’est dans ce contexte de délaissement administratif et politique que naquit la campagne de mobilisation religieuse et de révolte antichrétienne de Aali Yero Joop.

 

Le 10 mars 1908, le chef du village de Fanay Jeeri, Mammadu Saydu Kan, vint rendre compte à l’administrateur du cercle de Dagana, Chesse, «(…) qu’un indigène nommé Aly Yoro, ancien interné politique évadé, venait de faire sa réapparition à Fanaye (rive droite) et engageait la population du Dimat à se joindre à lui pour chasser les Français» . Vu l’urgence du problème, l’administrateur Chesse adressa le même jour au chef du canton de Teekaan, NJaay Aliwu Kan, l’ordre d’arrêter Aali Yero. Il prévint en même temps le Résident de Mederdra (cercle du Trârza), Châtelain, dont dépendait administrativement le canton, de l’ordre donné à son subordonné . Le lendemain, NJaay Kan répondit à l’administrateur Chesse qu’il ne pouvait exécuter ses ordres car «(…) le marabout était entouré d’un nombre considérable de partisans déterminés à le défendre» . Il envoya alors deux émissaires, l’Imâm de la mosquée de Fanay Jeeri et le président du Tribunal du Dimat (rive gauche), Ceerno Usmaan Sih «(…) tous deux particulièrement considérés dans la région (…)», pour transmettre un message à ses administrés dans lequel il leur demandait de regagner leur village et «(…) de ne pas suivre les exhortations d’Aly» . Le message fut remis par les habitants de Fanay à Aali Yero qui le déchira en présence de ses partisans. En réponse à Chesse, il lui envoya «(…) une charge de poudre et une balle en plomb enveloppée dans un morceau de guinée» . Du côté du territoire colonial de la Mauritanie, le mouvement semblait avoir pris une tournure sérieuse si on se réfère aux correspondances échangées avec la colonie du Sénégal. C’est la raison pour laquelle le Commissaire du Gouvernement donna ordre à Boutilimit (le Cercle) et à Mederdra (la Résidence) de «(.) réprimer l’agitation qui venait de naître. (…)» tout en recommandant la plus grande prudence «(…) à cause du faible effectif dont disposait la Résidence» . Les alertes données respectivement par le chef du village de Fanay Jeeri, Mammadu Saydu Kan et par le chef du canton de Teekaan, NJaay Aliw Kan avaient suscité de vives inquiétudes au sein des deux administrations sénégalaise et mauritanienne. Le premier avait signalé que «(.) cent huit chefs de cases sur cent dix sept avaient déjà rejoint (..)» Aali Yero à Fanay Waalo. Le second, quant à lui, dans son rapport au Résident de Mederdra parle d’«(…) une centaine environ de partisans fanatiques, armés pour la plupart, et disposés à s’opposer par la force à l’arrestation d’Ali Yoro» . Le chef de canton lui apprit en outre que «(…) les populations étaient très surexcitées, refusaient de payer l’impôt, et qu’un certain nombre de jeunes des villages de Fanaye [rive droite], de Dara Salam et de Tiékane étaient venus se joindre aux partisans d’Aly Yoro» . Il fit part de «(…) ses craintes que le mouvement se généralisât et eût les conséquences regrettables» . Aux yeux de l’administration mauritanienne, la menace apparut donc suffisante pour mobiliser les forces militaires disponibles dans le cercle du Trârza : le 2e peloton des méharistes du Trârza. Le lieutenant de Solère qui commandait ce peloton se mit à la disposition de la Résidence avec dix neuf méharistes. Les autres troupes du cercle furent également mises en état d’alerte au cas où les hommes du 2ème peloton seraient mis en difficulté. Le Résident Châtelain, accompagné du lieutenant Solère et de ses hommes quittèrent Mederdra le 13 mars pour pouvoir surprendre Aali et ses partisans à l’aube à Fanay, les arrêter sans grandes conséquences et «(…) calmer l’effervescence des populations de la région troublée». En arrivant aux environs de Fanay ils apprirent par NJaay Kan, qui allait à Mederdra rendre compte du déroulement des événements, que Aali Yero et ses partisans avaient quitté Fanay pour attaquer le poste de Dagana.

 

A l’aube du 14 mars, Châtelain décida malgré tout d’investir le village de Fanay. La petite troupe française fut reçue par une salve de coups de fusils. La riposte obligea les habitants restés dans le village à se disperser dans la nature. Aucun homme de la troupe n’avait été blessé, mais du côté du village, des femmes le furent. Après avoir procédé à leur pansement, et saisi des biens du village abandonné, la troupe se dirigea vers Teekaan pour y arrêter d’éventuels partisans de Aali. «(…) La population nous fit bon accueil et nous nous rendîmes rapidement compte qu’aucun mouvement n’était à redouter» a écrit l’Adjoint Châtelain . La stratégie de celui-ci avait consisté à visiter tous les villages du canton afin de jauger le degré de mobilisation de leurs habitants en faveur de Aali Yero, et rétablir par la force, si nécessaire, l’autorité coloniale. C’est donc sur le chemin vers Teekaan que le Résident apprit que Aali Yero venait d’attaquer le poste de Dagana, au matin du 15 mars et qu’il avait été tué avec un grand nombre de ses partisans.

Dans la nuit du 11 mars, Aali Yero avait quitté, Fanay Rewo avec une centaine de partisans parmi lesquels, sa mère, sa tante et l’époux de celle-ci, Jibi Tokosel, le chef du village de Fanay Rewo. Une cinquantaine d’entre eux était armée de fusils à piston. Aali yero Joop s’était proclamé «Mahdi» et avait affirmé venir de La Mecque où il aurait été investi de la mission divine de convertir à l’islam les Européens installés dans le pays. Son devoir de missionnaire devait le conduire donc à Dagana puis à Saint-Louis «(…) pour raser la tête du commandant et du Borom Ndart (.)» . A l’aube du 15 mars, Aali et ses compagnons se présentèrent devant le poste, certains montés à cheval, portant des étendards rouges. L’administrateur Chesse envoya au devant de celui-ci le chef du Foss-Galojina, Samba Yomb et l’interprète du cercle Samba Faye pour négocier, mais en vain. D’autres tentatives aboutirent aux mêmes résultats. Jibi Tokosel qui était le porte-parole du mouvement avait exigé la conversion de l’administrateur Chesse à l’islam avant toute négociation et avant toute retraite de ses partisans. Il est important de noter que Aali Yero n’avait pas parlé de chasser les Européens , mais de les convertir à l’islam. Et «(…) si les Blancs ne veulent pas accepter [ses] paroles, ils seront aussitôt anéantis par des fusils qui partiront du ciel» . La fusillade commença vers 8 h. 30 mn. Selon l’administrateur Chesse, le premier coup de fusil serait parti des rangs des «assaillants». Il décrit le combat : «Les partisans de l’agitateur, qui s’étaient couchés dès les premières salves, s’abritent derrière les cadavres, ils tirent posément avec beaucoup de calme, ils visent le sommet du mur derrière lequel se trouvent les défenseurs du poste et les fenêtres du 1er étage derrière lesquelles sont les dames. Un fanatique se jette sur la porte des écuries, essaie de faire sauter la serrure avec un sabre et ordonne aux gardes d’ouvrir. Les chants et les cris durent pendant tout le combat. Vers 9 h. 15, le feu se ralentit faute de munitions d’un côté comme de l’autre. Ce qui reste des assaillants s’enfuit. Le chef Samba Yomb les poursuit et fait quelques prisonniers» . Du côté des assaillants, le bilan fut très lourd : vingt neuf tués dont Aali Yero, seize blessés dont huit décédèrent des suites de leurs blessures, entre les 16 et 17 mars. Parmi ces derniers, le propre frère de Aali Yero. Six blessés furent évacués sur l’hôpital de Saint-Louis. La mère et la tante ainsi que son oncle faisaient partie des prisonniers .

 

Des renforts militaires furent envoyés à Dagana dès que la nouvelle parvint le jour même à Saint-Louis. Une compagnie de Tirailleurs de cent hommes quitta la ville dans l’après-midi, à bord du «Borgnis-Desbordes» réquisitionné pour la circonstance. L’administrateur en chef des colonies Roux, inspecteur des Affaires administratives, et l’administrateur des colonies Adam, Commissaire adjoint du Gouvernement général en Mauritanie avaient embarqué également à bord du «Borgnis-Desbordes». Le premier «(…) avait pour mission de procéder à une enquête minutieuse, tant sur les faits eux-mêmes, que sur les causes et conséquences» . Le second devait «(…) enquêter sur les événements pour autant qu’ils intéressaient la Mauritanie» . La présence des troupes avait un double but : dissuader toute velléité de représailles de la part des partisans de Aali Yero et rassurer les Européens de Dagana et le personnel indigène. Le Borgnis-Desbordes arriva à Dagana le 16 mars à 2 heures du matin. Après avoir été identifié, le corps de Aali Yero fut exposé à la population de Dagana convoquée dans «(…) une palabre (…)» car, «(…) il était indispensable (…) de couper court à tout bruit de fuite» qui alimenterait, en cas de doute, chez ses partisans rescapés, un espoir de retour du Mahdii . Les administrateurs Roux et Adam accompagnés de l’Inspecteur des colonies Desmarets visitèrent tous les villages impliqués dans ce soulèvement : Fanay Jeeri qui aurait fourni les trois quarts des partisans, Fanay Waalo d’où serait parti le «mouvement», Teekaan et Canngay. La population du Dimat avait été si traumatisée par les massacres de Dagana qu’une simple apparition d’Européens dans les villages provoquait immédiatement de la peur panique. De nombreux habitants qui s’attendaient à des représailles françaises abandonnèrent leurs villages et se dispersèrent dans la nature. Cette situation dura quelques semaines avant que les fugitifs ne regagnent leurs villages respectifs. Des sanctions furent prises contre ces villages par chacun des deux administrateurs, dans les territoires sur lesquels s’exerçait son autorité administrative compétente. A Fanay Waalo, Adam, assisté du Résident de Mederdra Châtelain, réunit une assemblée des notables du village. En raison de «(…) l’attitude douteuse du village dès le jour du retour d’Aly jusqu’au moment de l’incident Châtelain -de Solère, de sa mauvaise volonté évidente au sujet du paiement de l’impôt.(…)», il infligea «(…) une amende de 500 francs et l’obligation dans le plus bref délai de payer l’impôt» . La valeur du troupeau de moutons qui avait été saisi la veille par le Résident Châtelain représentait à peu près la valeur de l’amende et un acompte sur l’impôt. Les habitants du village qui avaient réussi à s’échapper furent l’objet de poursuites judiciaires. A Teekaan, une liste des personnes impliquées dans le soulèvement fut établie. Leurs biens furent confisqués . Du coté sénégalais, le 17 mars, Roux, accompagné de l’Inspecteur des colonies Desmaret et de l’administrateur Chesse, se rendit à Fanay Jeeri. On infligea ici aussi «(…) une amende de guerre (…)» de cinq cents francs, toujours pour «(…) attitude douteuse (…)» du village. Les prisonniers faits après le combat furent relâchés à l’exception de Abdul Jibi Tokosel (cinquante ans), de son épouse, de la mère et de la soeur (Aysata Faati, âgée de trente cinq ans) de Aali Yero qui furent exilés en Casamance. Abdul Jibi Tokosel décéda dans sa résidence d’internement en juin 1909, dans des circonstances mal connues .

 

Quatre jours après la fusillade de Dagana les deux administrations sénégalaise et mauritanienne avaient réussi à reprendre en main le contrôle de la situation. Après avoir jugé que le soulèvement de Aali Yero Joop ne pouvait avoir des conséquences immédiates graves pour l’autorité coloniale, les administrateurs Roux et Adam décidèrent que leur présence était désormais inutile. ils quittèrent Dagana le 18 mars pour Saint-Louis à bord du Borgnis Desbordes, avec la compagnie de Tirailleurs et six blessés évacués sur l’hôpital. L’administration sénégalaise prit cependant la précaution de maintenir à Dagana une section de vingt-cinq hommes sous les ordres d’un sergent européen «(…) pour parer à toute éventualité» . Cette section rejoignit Saint-Louis quelques jours plus tard, lorsque les autorités furent persuadées que la révolte était éteinte définitivement.

L’administration coloniale mauritanienne, quant à elle, ne s’encombra pas de toutes ces précautions sécuritaires. L’adjoint au Commissaire avait jugé déjà que les événements de Dagana étaient «(…) une tourmente occasionnée par un incident purement accidentel» . Donc, il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter outre mesure, «(…) et que la situation politique de la région va reprendre la physionomie calme, qui, depuis si longtemps lui était habituelle» . Toutefois, il recommanda au Résident de Mederdra d’exercer désormais «(…) une surveillance plus active (…)» sur le canton de Teekaan. Il lui recommanda aussi «(…) de visiter le plus souvent possible les villages de Tiékane et de Fanaye, ainsi que ceux du bord du fleuve en aval de ces points afin de ne plus permettre aux gens qui voudraient imiter l’exemple d’Ali Yoro, de mettre leurs projets criminels et fous à exécution» . Cette remarque était certainement une réponse aux critiques du commandant du cercle de Dagana, Chesse, qui, on s’en souvient, avait reproché à l’administration mauritanienne, particulièrement, à la Résidence de Mederdra, de n’avoir aucun contrôle administratif réel sur les populations sédentaires de la rive droite. Cet avis était d’ailleurs partagé par ses supérieurs administratifs, notamment le Lieutenant-gouverneur du Sénégal Van Vollenhoven qui, dans un de ses télégrammes adressés au Gouverneur général de l’AOF, au sujet des événements de Dagana avait écrit : «(…) et si Mauritanie à qui agissements Aly Yoro ont été signalés par Dagana dès six courant avait pu agir énergiquement dès le début, Aly n’aurait pu former sa colonne ni lui faire parcourir près de cinquante kilomètres sur sa rive droite sans être inquiété» . Les deux administrations conclurent au caractère local du mouvement de Aali Yero Joop. Il n’aurait touché que la province du Dimat. Le constat était qu’en dehors de la résistance bîdân dans le nord il n’existait donc pas de réelle menace contre la domination coloniale française dans la sous-région. Dans les rapports administratifs émanant des administrateurs des cercles et des cantons des deux rives, on ne signalait pas à l’époque des connexions religieuses avec le mouvement panislamique du Maghreb et du Moyen-Orient qui commençait à inquiéter les autorités coloniales de l’A.O.F., encore moins un mouvement connexe à ceux du Maroc , même si les Français s’était en évertués à en trouver dans le mouvement de Aali Yero Joop.

 

Traité de «fou», d’«illuminé», de «fanatique» qui n’avait réussi à mobiliser que des individus présentant «(.) un aspect vulgaire et misérable (.)» et qui « (.) étaient (…) des gens de peu» , Aali Yero ne présentait rien de particulier par rapport aux Fuutannkoobe appartenant à toute une frange de l’aristocratie religieuse tooroodo qui, à l’époque, n’imaginait pas son monde en dehors du moule social, politique formulé par l’islam. A cela s’ajoutait la haine contre toute domination étrangère, quelle qu’elle soit. Dans la conscience collective, cette religion était perçue comme «La Source de la Liberté» dés lors qu’elle avait été utilisée souvent comme instrument de lutte politique contre toute domination étrangère et contre une injustice sociale pratiquée par un pouvoir national ou local. Elle ne pouvait donc être exprimée et vécue que par un être jouissant physiquement et mentalement de toute sa liberté et vivant dans un espace de liberté. Comme l’affirmait notre informateur Al Hajji Aamadu Sih «diine ko ndimaangu» . «Dans ce pays (Fuuta Tooro] dominé par les Français, l’islam ne pouvait donc habiter dans un corps dominé ni être exprimé par un esprit confisqué. Il fallait nécessairement restituer au pays sa liberté» (artirde ndimaangumum) .

 

Depuis le premier mouvement connu des Toorobbe à la fin de la première moitié du XVIème siècle, la certitude des Seeremmve d’être légitimement investis du devoir de protéger leur «Communauté des fidèles» contre toute forme d’oppression et contre toute domination étrangère (haptaade) était entrée dans la culture socio-politique de cette aristocratie religieuse. C’est le «Mahdisme» ainsi perçu dans ces pays dont l’histoire est jalonnée de ces mouvements récurrents. L’action de Aali Yero Joop s’inscrivait donc dans cette logique des choses. Depuis Al Hajji Umar Taal – le siège de Médine, avril – juillet 1857 – et Mammadu Lamin Daraame – celui de Bakkel, avril 1885 , c’était la première fois, depuis la fin de la conquête coloniale dans les pays du bassin inférieur du Sénégal, qu’un prédicateur menait aussi directement une action armée contre les Français. La violence de la réaction de ces derniers était à la dimension de leur surprise de l’évolution de ce mouvement, même si celui-ci a pu être qualifié d’épiphénomène. Et pourtant, les prédications de Aali Yero n’étaient pas inconnues de l’administration coloniale sénégalaise. Des rapports administratifs renseignent qu’il n’était pas à sa première tentative. Il avait commencé ses premières prédications vers la fin de l’année 1905 . Une lettre de l’administrateur M. Dolisse, commandant le cercle de Dagana, adressée au Lieutenant-gouverneur du Sénégal le confirme d’ailleurs. Cet administrateur nous apprend que «(.) pendant toute l’année» (1905), il rendait compte «(.) de la mauvaise volonté constante des Toucouleurs du Dimar, et plus particulièrement du village de Fanaye» dans son rapport mensuel de décembre 1905. Déjà, à l’époque, Dolisse avait attiré l’attention de ses supérieurs sur la menace qui couvait «(…) la résistance, jusque là passive de ces indigènes, jointe à leur fanatisme religieux exécuté par le jeune prophète risquait fort de devenir de la résistance ouverte» . Pour mettre fin à ce début d’agitation, il le fit arrêter le 7 février 1906 «(…) sans difficulté (…)». Dolisse était opposé à toute mesure de clémence en faveur de Aali Yero, car, écrivait-il, ce «(…) serait d’un très mauvais effet dans le pays, étant donné la gravité des faits et de l’esprit des gens du Dimar qui ne comprendraient guère cette mesure que comme une faiblesse» . L’administrateur craignait en effet que sa libération ne soit interprétée par ses fidèles comme une manifestation de la grâce divine. En effet, au moment de son arrestation, il avait annoncé que les portes de sa prison s’ouvriraient d’elles-mêmes par la grâce d’Allah. Alors il reviendrait de l’exil pour libérer le pays. En raison de la popularité dont il commençait à jouir, l’administrateur Dolisse avait montré en même temps de la prudence, car il était persuadé qu’une peine trop sévère donnerait à Aali Yero une importance qui le rendrait plus populaire. Pour toutes ces raisons il avait proposé au Lieutenant-gouverneur du Sénégal de l’époque, Camille Guy, de l’éloigner de la région «(…) pendant une durée de temps qui sera proportionnée à l’attitude qu’il prendra dans sa nouvelle résidence» . C’est la raison pour laquelle il avait été condamné à deux ans d’exil à Sédhiou, en Casamance, en application du décret du 21 novembre 1904 portant réglementation de l’indigénat en Afrique occidentale. Paradoxalement, l’arrêté proposé par le Lieutenant-gouverneur pour son internement en Casamance ne fut jamais adopté. On ignore les raisons. L’administrateur Dolisse lui-même ne comprenait pas pourquoi. En tout cas, le 16 mars 1906, au lieu de Sedhiou, Aali Yero fut envoyé plutôt en résidence obligatoire à Ndoute Saniskor oriental, dans le cercle de Tiwaawoon d’où il réussit d’ailleurs à s’évader le 16 avril , un mois exactement après son transfert. Pour ses partisans, cette évasion subite avait suffi pour interpréter la non-application de la décision du Gouverneur comme une manifestation de la grâce divine en faveur de Aali Yero.

 

A partir de cette date, on avait perdu ses traces. Dans les rapports faits après les événements de Dagana l’administration coloniale (mauritanienne comme sénégalaise) spécule sur son itinéraire. On parle de ses séjours à Bamako, à Kayhaydi avant la reprise de ses prédications à Fanay Rewo. En réalité, les Français n’avaient pas perdu totalement ses traces. Nos recherches aux archives des administrations des cercles de Mauritanie et du Sénégal, nous ont conduit à comprendre que ses passages dans les centres administratifs étaient bien mentionnés sur le registres, dans le cadre du contrôle de routine sur la circulation des personnes, mais il n’avait pas attiré l’attention des autorités coloniales locales. Ainsi, une lettre du Résident de Sowt’l Me en date du 8 juillet 1908, adressée au commandant de cercle du Trârza, confirme bien qu’Aali Yero était venu dans le courant du mois de mai 1906 dans cette localité pour rendre visite au Shaykh Ahmadu Bamba, en résidence obligatoire. Il y était resté vingt-quatre heures avant de repartir à Podoor et puis Kayhaydi, après avoir séjourné d’abord trois ou quatre jours à Fanay Rewo . En dehors de la rencontre avec le chef des Mourid, rencontre sur laquelle ni la documentation coloniale, ni la tradition orale ne donne des précisions, on ignore tout de ce que Aali Yero a fait, et qui il a rencontré à Podoor, à Kayhayzi et à Tiwaawoon. Si son voyage à Bamako s’avère exact, qui aurait-il rencontré au Soudan français? . Toutes ces questions mériteraient des réponses pour savoir si son mouvement était réellement local ou s’il était en train de tisser des liens avec des actions religieuses extérieures au Dimat. Il est par contre établi qu’il bénéficia de la «compréhension» de l’aristocratie religieuse du Dimat, notamment de la part de certains seeremmbe membres de la parentèle des Sih, ses anciens maîtres religieux. En particulier Tamsîr Abdul Sih à qui le Résident Antonin reprochera d’ailleurs plus tard d’avoir eu «(…) une attitude mauvaise dans l’affaire Ali Yero (…) dont il encouragea les menées» .
Contrairement aux religieux, le pouvoir temporel représenté dans cette crise par le chef du canton de Teekaan NJaay Aliw Kan montra la réalité du caractère superficiel et purement nominal de son autorité. Elle prouva à l’administration coloniale les limites de son rôle et de son influence, en de pareilles circonstances, même si ses membres étaient issus du commandement politico-religieux traditionnel. Sous le prétexte de manque de moyens, la chefferie de canton n’avait osé s’opposer ouvertement ni aux incitations contre le paiement de l’impôt colonial, ni à la campagne de recrutement des partisans de la lutte armée contre le colonisateur. Cette chefferie était aussi handicapée par les liens familiaux qui l’unissaient à l’aristocratie religieuse (bien souvent elle était issue de cette dernière). Ce qui ne lui donnait pas assez de possibilités de manoeuvres politiques afin de lui permettre de remplir son rôle d’agent défendant les intérêts de l’administration coloniale. La brutalité avec laquelle le pouvoir colonial organisa sa riposte, la mobilisation administrative et militaire des deux colonies (d’ailleurs très disproportionnées par rapport, apparemment, au faible enjeu et aux objectifs utopiques de Aali Yero) étaient à la dimension de cette crainte que l’islam nourrissait pour les pouvoirs coloniaux. Certes, il fallut réprimer avec brutalité pour étouffer rapidement et définitivement cette action politico-religieuse afin qu’elle n’ait plus de suites graves pour la pax franca. Mais l’administration coloniale avait jugé qu’il ne fallait pas tirer la corde encore trop raide et assez longtemps. Etant donné qu’une démonstration de la force militaire avait suffi pour convaincre les habitants «(…) qui avaient encore des doutes sur [ses] moyens d’action», le Gouverneur général avait jugé «(…) qu’une répression administrative et judiciaire serait superflue, voire même dangereuse» . Il décida donc de ne pas appliquer le décret du 21 novembre 1904 «(.) quoi que, en l’espèce, il y ait eu des manoeuvres susceptibles de compromettre la sécurité publique» . Les deux administrations locales (cercles de Dagana et du Trârza) décidèrent donc de ne pas poursuivre les survivants devant les tribunaux indigènes. Le Gouverneur général en donne les raisons dans sa lettre adressée au Ministre des Colonies : «Toute mesure de vengeance ou simplement de défiance à l’égard de la population irait à l’encontre du but de pacification et d’éducation que nous nous sommes attachés car elle aurait simplement pour résultat d’impressionner fâcheusement les indigènes, déjà trop enclins à placer des auréoles de martyrs sur la tête (.)» de ceux qu’il qualifiait de «(…) simples fauteurs de troubles» . Puisque l’autorité française n’était pas compromise, il fallait montrer aux indigènes, après l’application d’une justice sévère, l’autre aspect de sa nature qui «(…) n’ignore pas les règles de l’humanité» . Malgré cette confiance et cette tranquillité apparentes, l’administration coloniale n’en manifesta pas moins ses inquiétudes face aux «(…) menées» des prédicateurs qualifiés par elle de «(…) charlatans appartenant aux dernières classes de la population et sans instruction aucune» . Elle compara le soulèvement de Aali Yero Joop à celui provoqué à Bakkel en 1885 par Mammadu Lamin Daraame et à d’autres auxquelles elle eut à faire au Niger et en Algérie. L’administration coloniale redoutait plus ce genre de soulèvements qualifiés par elle de «(…) populaires (…)» que «(…) l’action des grands marabouts trop diplomates pour se prononcer ouvertement (…)» contre la puissance coloniale et «(…) dont ils n’ignorent pas les moyens d’actions» . Les exemples de Mammadu Lamin Daraame en 1885 – 1886, celui de Dagana en 1908 étaient une preuve pour le Gouverneur général de l’AOF qu’en pays musulman, si la France pouvait «(…) suivre et par conséquent tuer dans l’oeuf tout mouvement violent de propagande anti-Européens (.)», elle se trouvait par contre dans ce que ce même Gouverneur appelait «(…) une situation plus délicate quand il s’agit de prévoir et d’empêcher des crises de fanatisme provoquées par les agissements d’illuminés et de névrosés dont la propagande est d’autant plus dangereuse qu’elle s’adresse toujours à des populations frustes et simplistes et susceptibles de passer d’un instant à l’autre, sous l’influence d’un prêche enflammé, de la soumission passive la plus absolue aux actes les plus irraisonnés et les plus violents» .

 

Pour éviter le retour de ce genre d’événements il fut recommandé d’exercer une surveillance plus grande et plus rapprochée sur la propagande musulmane, notamment par une application stricte des circulaires relatives aux quêtes religieuses. D’après ces circulaires, il incombait désormais aux administrateurs de cercle d’«(…) entrer le plus souvent en relations directes avec les populations de façon à les rassurer et à faire cesser la méfiance (…)» qu’elles nourrissaient à l’endroit de l’administration coloniale. Pour ce faire, le Gouverneur général William Merlaud-Ponty recommanda de «(…) fréquentes tournées, en assurant la pénétration des groupements et l’établissement de rapports directs entre l’administrateur et les administrés» . Ceci devait permettre de «(…) suivre pour ainsi dire, au jour le jour, la vie politique des populations et par conséquent de les avoir complètement en main» . L’administration du cercle de Dagana continua quant à elle de gérer les suites de la crise. Pour surveiller de plus près la population, le Dimat Rewo fut intégré au canton du Foss Galojina dirigé par Sammba Yomb qui, avec l’interprète du cercle Sammba Fay, avait tenté de négocier la reddition de Aali Yero et de ses partisans, le matin de l’attaque du poste de Dagana.

 

Du côté de la colonie de Mauritanie, les recommandations restèrent lettres mortes dans la pratique. Au Fuuta Tooro comme au Gidimaxa l’application des instructions du Gouverneur William Ponty ne réussiront pas à étouffer l’hostilité des aristocraties guerrières ou religieuses qui saisissaient comme d’habitude toutes les occasions pour s’exprimer leurs sentiments anti-chrétiens et anti-coloniaux, parfois avec violence, comme la mouvement de révolte hamalliiste de 1929-1930 à Kayhaydi . En 1908, l’administration civile et militaire était plutôt préoccupée par ses préparatifs en vue de la poursuite de la conquête militaire de l’Adrar et du Hodh. Dès le mois d’avril de cette année, ce projet accaparait toute son attention en renvoyant apparemment dans l’oubli les mouvements de révoltes politico- religieuses qui venaient d’avoir lieu au Gidimaxa et dans la province du Dimat .

IBRAHIMA SALL


**Fiyannde:coup de feu en pulaar.

 

 

 

 

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