Urgence panafricaine : stop à la xénophobie qui gangrène l’Afrique
Par Abda Wone
L’Afrique traverse aujourd’hui une crise silencieuse mais profonde. Une crise qui ne se mesure ni en points de croissance ni en chiffres budgétaires. Une crise morale.
Du Cap à Nairobi, de Nouakchott à Dakar, des voix s’élèvent pour désigner l’étranger comme responsable de nos difficultés économiques, sociales ou sécuritaires. Des campagnes de rejet se multiplient. Des discours de haine se banalisent. Des populations sont stigmatisées pour leur origine, leur nationalité ou parfois simplement pour leur apparence.
Cette évolution devrait tous nous inquiéter. Car chaque fois qu’un Africain rejette un autre Africain, c’est une partie du rêve panafricain qui s’effondre.
Afrique du Sud : quand la Nation arc-en-ciel perd ses couleurs
L’Afrique du Sud avait fait naître l’espoir d’un monde réconcilié. Après l’apartheid, la Nation arc-en-ciel incarnait l’idée qu’il était possible de bâtir une société fondée sur la dignité et la coexistence.
Pourtant, depuis plusieurs années, les violences contre les migrants africains se répètent avec une régularité inquiétante. Des commerces sont pillés. Des familles sont chassées de chez elles. Des hommes et des femmes voient leur seul tort réduit à leur nationalité.
Bien entendu, les difficultés économiques sont réelles. Le chômage frappe durement. Les inégalités restent parmi les plus élevées du monde. Mais le migrant n’est pas responsable des échecs des politiques publiques. Il ne doit pas devenir le bouc émissaire d’une frustration collective.
Lorsque des Africains sont pourchassés sur le sol africain parce qu’ils viennent d’un autre pays africain, c’est toute l’idée de fraternité continentale qui est remise en cause.
Kenya : quand le populisme nourrit le rejet
Au Kenya également, le débat migratoire prend une tournure préoccupante.
Présentées comme des mesures de protection économique, certaines décisions politiques visant particulièrement les commerçants étrangers contribuent à installer l’idée dangereuse selon laquelle l’étranger serait une menace plutôt qu’un partenaire.
L’histoire nous enseigne pourtant une vérité simple : les nations prospèrent lorsqu’elles créent des ponts, jamais lorsqu’elles construisent des murs.
Transformer une question économique en confrontation identitaire est toujours une stratégie à courte vue. Les bénéfices politiques peuvent être immédiats. Les dégâts sociaux, eux, durent des générations.
Mauritanie : quand des citoyens deviennent étrangers chez eux
Mais l’une des situations les plus troublantes du continent se trouve sans doute en Mauritanie.
Là-bas, le problème dépasse la simple question de la xénophobie. Des milliers de Mauritaniens éprouvent des difficultés à faire reconnaître leur citoyenneté. Certains peinent à obtenir les documents administratifs qui leur permettent d’accéder à l’école, à l’emploi, au vote ou simplement à l’existence légale.
Comment expliquer qu’un citoyen puisse devenir étranger dans son propre pays ?
Comment accepter qu’au XXIe siècle, l’accès à la nationalité et à l’état civil demeure un parcours d’obstacles pour tant de familles ?
La citoyenneté ne devrait jamais être un privilège. Elle est un droit.
Une nation grandit lorsqu’elle inclut. Elle se fragilise lorsqu’elle exclut.
Sénégal : résister à la tentation de la haine
Le Sénégal n’est malheureusement pas totalement épargné.
Depuis plusieurs mois, des discours hostiles visant des ressortissants de pays voisins gagnent en visibilité sur les réseaux sociaux. Des propos que l’on croyait autrefois marginaux trouvent désormais un écho inquiétant.
Pourtant, la réaction de nombreux citoyens, organisations de défense des droits humains, intellectuels et autorités publiques mérite d’être saluée.
Le Sénégal s’est construit grâce aux brassages humains. Nos familles débordent nos frontières administratives. Nos histoires sont entremêlées. Nos langues, nos cultures et nos trajectoires migratoires racontent la même réalité : nous sommes profondément liés les uns aux autres.
Vouloir opposer les Sénégalais aux Guinéens, les Maliens aux Mauritaniens ou les Nigérians aux Ghanéens revient à nier l’histoire même de l’Afrique de l’Ouest.
Nous sommes bien plus qu’une juxtaposition de nationalités. Nous sommes une communauté de destin.
La xénophobie est l’ennemie du panafricanisme
Nous devons avoir le courage de le dire : la xénophobie est incompatible avec le projet panafricain.
On ne peut pas célébrer Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Thomas Sankara ou Nelson Mandela tout en rejetant l’Africain venu d’ailleurs.
On ne peut pas revendiquer l’unité africaine et alimenter la haine contre son voisin.
On ne peut pas réclamer davantage de respect pour les Africains à travers le monde tout en refusant de respecter les Africains chez nous.
C’est une contradiction morale et politique.
Refaire de l’hospitalité africaine une force
Face à cette menace, l’Afrique doit retrouver ce qui a toujours constitué sa plus grande richesse : son humanité.
Nous devons protéger juridiquement les migrants et sanctionner fermement les discours de haine.
Nous devons réformer les systèmes d’état civil qui laissent encore trop de citoyens au bord du chemin.
Nous devons raconter davantage les histoires positives de mobilité, d’intégration et de contribution économique des migrants.
Nous devons mobiliser les écoles, les médias, les artistes, les leaders religieux et la société civile pour reconstruire une culture de la fraternité.
Enfin, nous devons accélérer l’intégration africaine afin que la libre circulation cesse d’être un slogan et devienne une réalité vécue.
Notre avenir est commun
L’Afrique ne gagnera rien à dresser ses enfants les uns contre les autres.
Les défis auxquels nous faisons face sont immenses : chômage, changement climatique, gouvernance, inégalités, accès à l’éducation. Aucun de ces défis ne sera résolu par la haine de l’autre.
La xénophobie est un poison. Elle détruit la confiance, affaiblit nos sociétés et trahit l’idéal de solidarité qui a porté les combats de nos pères fondateurs.
Plus que jamais, nous devons affirmer une conviction simple : un Africain ne devrait jamais être un étranger en Afrique.
C’est peut-être là le véritable test de notre engagement envers le panafricanisme.
Abdarahmane Wone
Panafricaniste, militant des droits humains et spécialiste de la communication
Lauréat du Prix du Leadership de la Liberté Publique 2017



