Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

*De la déchéance d’une école ou le génocide silencieux de l’intelligence*

La saison des grands rendez-vous, cet implacable calendrier qui rythme les examens d’entrée en première année du premier cycle du secondaire, l’accession au brevet et le mythique baccalauréat, s’ouvre sous les auspices de la fébrilité et du tourment. 

Ces épreuves, points d’inflexion irréversibles dans le destin des élèves, charrient en leur sillage un cortège aussi dense que contradictoire d’allégresses et de désillusions, d’espérances exaltées et de désespoirs pathétiques. 

Pourtant, dans notre pays, ce rendez-vous habituel revêt une gravité singulière. Il interroge nos consciences et chagrine nos oreilles insensibles aux marmonnements de dérives dangereuses.

Petit illustré. J’ai reçu, non sans une stupéfaction douloureuse, l’enregistrement d’une intervention d’un président d’une association de parents d’élèves dans la moughataa de Boghé. Cet homme, par ailleurs éminent professeur retraité et ancien directeur de lycée, en appelait à une mobilisation farouche de tous les parents d’élèves contre la triche, ce fléau métastasé qui, en pervertissant l’âme scolaire, abrutit méthodiquement la jeunesse. 

Il rappelait, pour appuyer son invite, l’édifiante mésaventure d’un DREN du Brakna, jadis publiquement blâmé par l’Autorité administrative pour les piètres résultats de sa région. Le malheureux eut beau plaider la rigueur, arguant d’une politique de tolérance zéro qui pénalisait mécaniquement son classement, rien n’y fit : la réprimande fut cinglante et définitive. 

Dès lors, le dictat implicite du « faisons-comme-tout-le-monde » s’est imposé en maître absolu, nivelant les taux d’admission sur l’échelle trompeuse des moyennes nationales.

L’éthique, ce pilier séculaire, a déserté les enceintes scolaires aux alentours de la fin des années quatre-vingt, lorsque les épreuves orales du baccalauréat, jadis nobles exercices de maïeutique, se muaient en véritables bazars de compromissions malsaines, parfois négociées au poids du rubis ou scellées sur le tapis d’alcôve. 

En proie à une érosion déontologique sans précédent, le ministère, acculé, n’a eu d’autre issue que d’abolir purement et simplement la pratique des oraux. Abrogation funeste s’il en fut, car, loin de se réduire à une simple formalité protocolaire, l’épreuve orale constitue le vvéritable creuset où s’éprouve la valeur d’un candidat. Tandis que l’écrit autorise les repentirs, les ratures et le luxe d’une réflexion différée, l’oral impose la dictature de l’instant : il ne s’agit plus seulement de restituer un savoir appris, mais de faire preuve d’une agilité intellectuelle à toute épreuve, par sa capacité à convaincre, à rebondir face à l’imprévu et à élever le débat au-dessus de la simple récitation. C’est donc un exercice pédagogique aussi important que l’examen écrit. Cette suppression, passée comme une lettre à la poste, a paradoxalement consacré la victoire de l’exception indélicate sur la règle de la probité.

L’avènement des téléphones portables et de leurs corollaires technologiques, l’IA en tête, a contraint à des mesures d’interruption du signal numérique sur tout le territoire, le temps du déroulement des épreuves. Mais ce palliatif technique est un aveu d’impuissance : dans une cité où les larrons sont plus nombreux que les gendarmes, le dernier des gendarmes n’a de salut que dans la complicité ou la résignation. 

Ainsi, à force de laisser-aller et de conciliabules, notre école s’est muée en un terreau luxuriant d’anti-valeurs, un abattoir méthodique des talents, une usine à fabriquer en série la médiocrité. La gangrène, ayant atteint l’université, y est désormais en état de métastase avancée.

Proclamons-le avec l’implacable lucidité qui s’impose : un génocide intergénérationnel, silencieux et continu, décime notre appareil éducatif depuis deux décennies.

J’en atteste pour ma part : Il y a vingt ans que l’encadrement des mémoires de fin de cycle m’est devenu un exercice périlleux, sinon impossible, les étudiants ayant visiblement perdu jusqu’à la faculté de mener une investigation autonome et de structurer leur pensée dans un discours cohérent. Cette régression procède d’un déficit cumulatif qui, du primaire au secondaire, s’est insidieusement enraciné dans les tréfonds de notre pédagogie. La concomitance des départs en retraite des cadres expérimentés et l’arrivée massive de néo-enseignants, formatés pour certains dans les limbes de ce même système défaillant, ne fait qu’exacerber cette déliquescence cognitive, à laquelle s’adjoint, hélas, une érosion morale et identitaire d’une profondeur inouïe.

Il est désormais patent que notre édifice scolaire a définitivement perdu son statut de sanctuaire des valeurs fondamentales. En cet état de délabrement terminal, toute réforme relève du cosmétique ; seule une tabula rasa, une refondation intégrale et une rupture épistémologique avec nos vieux démons, pourrait lui insuffler un nouveau souffle. Mais cette perspective ne saurait advenir de sitôt, car, tout compte fait, nous persistons, collectivement, dans le déni le plus obstiné de nos responsabilités dans ce “génocide” intergénérationnel. Nous contemplons notre nombril, nous berçant d’illusions métaphysiques, tandis que le crime se perpétue sous nos yeux, et nous osons nous congratuler pour ce « meilleur des mondes » … factice. 

Dès lors, Vive l’école républicaine… pour autant qu’elle accepte de se regarder en face dans le miroir brisé de nos propres dénis.

*Birane Hamath Wane*, Professeur d’université

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