Le Pr Souleymane Bachir Diagne :«Ce que je pense des présidents Senghor, Diouf, Wade et Macky Sall»
Il n’est point besoin de présenter le professeur Diagne Souleymane Bachir. Juste un rappel : il est le premier Sénégalais à fréquenter la Rue d’Ulm. Actuellement en service à l’Université de Columbia, ce philosophe est toujours fêté au pays comme un fils prodige. Ses vacances qu’il passe annuellement au Sénégal sont un moment de communion avec la communauté intellectuelle en général, et philosophique en particulier. Entre deux rendez-vous, Souleymane Bachir Diagne nous ouvre une petite fenêtre dans son emploi du temps. L’Office en profite pour revisiter avec lui, ses rapports privilégiés avec le père de la Nation sénégalaise, sa nomination au poste de conseiller du président Abdou Diouf et sa vision de la politique de Me Abdoulaye Wade. Souleymane Bachir Diagne, zen comme toujours, a également expliqué les raisons de son choix d’aller professer au pays de l’Oncle Sam. Naturellement, il a livré ses impressions sur l’actuel régime « commandé » par Macky Sall. Entretien à bâtons rompus.
Dans l’entretien que le Pr Souleymane Bachir Diagne a accordé à L’Office, la discussion part du mode de dévolution du pouvoir de Senghor à Diouf, à la nomination de Youssou Ndour au département de la Culture, en passant par la nouvelle configuration de la classe politique. En outre, l’actualité internationale a été visitée avec l’affaire des tombeaux de Tombouctou et la crise syrienne…
L’Office : La question que d’aucuns se posent c’est de savoir pourquoi Souleymane Bachir Diagne a quitté l’Université de Dakar pour aller enseigner aux Etats-Unis ?
Souleymane Bachir Diagne : Il y a plusieurs raisons à cela. La toute première, c’est que j’ai fait une assez longue carrière ; parce que j’ai commencé à un âge relativement jeune et j’ai fait une carrière à l’Université de Dakar où j’ai formé…Hier par exemple (l’entretien s’est déroulé le vendredi 20 juillet) à la conférence, j’ai constaté que tous les professeurs de philosophie qui étaient là-bas étaient mes anciens étudiants. Alors, l’année où j’ai été recruté par Northwestern University à Chicago, l’amie qui était dans le département de philosophie et qui avait insisté pour que je vienne, avait fait valoir une chose en me disant – et elle avait raison – : « Tu as fait carrière ; ça fait 20 ans que tu enseignes à l’Université Cheikh Anta Diop. Tu peux être fier de ne pas être resté en France après tes études » – c’était plus simple pour moi de rester en France, mais je n’avais pas voulu le faire. J’ai préféré revenir ici, contribuer à la formation de philosophes sénégalais. Elle m’a dit, « si c’était ça ton but, tu l’as atteint. Tu es maintenant autorisé à penser à toi un peu plus. Ta contribution à la philosophie sénégalaise, à l’enseignement sénégalais va consister à écrire, à travailler en philosophie dans des conditions qui seront beaucoup plus faciles ». J’ai pensé qu’elle avait raison et je me suis laissé convaincre par ces raisons-là. Mais, c’est vrai que je n’aurais jamais choisi de ne pas être au Sénégal si je n’avais pas eu une carrière que j’estimais déjà relativement bien remplie. Je n’avais pas non plus eu l’impression que, de toutes façons, où que je sois, j’étais un représentant de la philosophie sénégalaise. Ce que je faisais dans mon domaine, c’était également une contribution à la philosophie sénégalaise. Et surtout, je n’ai jamais véritablement rompu les liens. C’est-à-dire que j’ai encore des étudiants que j’encadre. Là, je vais voir une de mes thésardes, la secouer un peu parce que je trouve qu’elle devrait me rendre plus de chapitres qu’elle ne me rend. Donc j’ai encore des étudiants sénégalais que je continue à former.
L’on sait que vous avez été admiré par le président Senghor. Pouvez-vous nous parler un peu de vos rapports avec cet homme de culture ?
J’ai eu des rapports fantastiques avec le président Senghor. La toute première fois que je l’ai rencontré, j’étais encore au lycée et je venais d’avoir la chance d’avoir un certain nombre de prix au Concours Général et nous avions échangé quelques mots. Ensuite, quand je suis allé en France, que j’ai passé le concours de l’école normale supérieure, le directeur de l’ENS de l’époque avait été un camarade de promotion de Senghor au lycée Louis-le-Grand. Il m’a dit, « Ah ! Il faut que j’écrive un télégramme de félicitation à mon ancien camarade pour lui dire que je suis heureux qu’un Sénégalais pour la première fois, soit entré à la Rue d’Ulm ». Il a envoyé ce télégramme à Senghor et, quand je suis revenu cette année-là en vacances au Sénégal, le président Senghor avait bien voulu me recevoir au Palais de la République en même temps que le doyen Bara Diouf du « Soleil ». Et nous avions eu tous les trois un entretien très agréable, très personnel où il m’avait parlé lui-même de sa propre jeunesse comme élève au lycée Louis-le-Grand, préparant le concours etc. Par la suite, quand je suis allé aux Etats-Unis, gentiment, il m’écrivait de temps en temps pour s’enquérir de ce que je faisais, de là où j’en étais. Quand il est parti de la Présidence, pendant les premières années après son départ de la Présidence, chaque fois qu’il revenait (au Sénégal), il me le faisait savoir et m’invitait à le rencontrer chez lui, aux « Dents de la mer ». Et, j’avais des conversations assez longues avec lui. Je le voyais également à Paris au Square de Tocqueville où il habitait. C’était la période où il venait à Paris. Ensuite, comme vous le savez, il a été très malade et restait à Verson et pendant cette période-là évidemment, je ne le voyais plus. Mais cette période où je l’ai fréquenté, m’a permis d’avoir des conversations extrêmement agréables avec lui.
Aujourd’hui, si vous deviez résumer l’homme Senghor, qu’alliez vous retenir ?
Je crois que ce qu’on va retenir de lui, ce qu’il faut que nous retenions de lui – et ça, c’est l’histoire qui l’a décidée – c’est que ce pays (le Sénégal) a eu la chance d’avoir eu comme ces pères fondateurs en quelque sorte le couple, parce que pour moi, c’est un couple inséparable même si l’histoire les a séparés : Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Ça c’est extrêmement important. Je dis toujours que ce pays a eu deux pères de la nation, c’était Mamadou Dia et le président Léopold Sédar Senghor. Et, en particulier le président Léopold Sédar Senghor, on a eu la chance d’avoir en lui comme ayant été notre président, un poète et un philosophe. Et ça, c’est important. Même pendant la période où nous avions un régime de parti unique, donc l’autoritarisme qui est mis en place, le principal frein, le principal contre-pouvoir au pouvoir de Senghor c’était Senghor lui-même. Il était beaucoup trop poète, beaucoup trop philosophe pour se laisser aller à l’exercice solitaire et arbitraire du pouvoir. C’est vrai, il avait contre lui une opposition de qualité, parce que Senghor était un homme de qualité, il avait en face de lui une classe politique et une opposition de qualité en même temps. (…) Le Sénégal avait une tradition démocratique et, d’une certaine façon, cette opposition a trouvé chez lui (le président Léopold Sédar Senghor) un allié, puisque comme philosophe et comme poète, c’était quelqu’un de profondément convaincu d’un certain nombre de valeurs humanistes qui n’allaient pas avec le régime de parti unique. Ce qui fait que le Sénégal a toujours eu la chance d’avoir une trajectoire tout à fait exceptionnelle sur le continent africain et cela, nous le devons à la qualité de la classe politique que nous avons toujours eue et en particulier, dans cette classe politique, d’avoir eu un homme comme le président Léopold Sédar Senghor. Donc, insister sur le fait qu’il est d’abord et avant tout philosophe et poète, c’est important. Parce que même comme chef d’Etat, il a toujours mis en avant l’homme de réflexion, de pensée, des mots et de la poésie.
Il disait qu’il était entré en politique par accident…
C’est vrai ! Quand on regarde sa trajectoire, le fait qu’il ait pu partir aussi facilement du pouvoir, c’est que c’est quelqu’un qui savait qu’il y avait une vie après le pouvoir. Vous avez des gens qui ne peuvent même pas imaginer de sortir du jeu politique. Du tout ! Alors que lui, effectivement, il dit que son but dans la vie c’était d’être professeur au Collège de France. Il avait donc une voie tracée qui était la voie académique et il était surtout un amoureux de la poésie qui estimait que sa vraie vie, sa vie la plus riche était avec les mots et avec la poésie. Evidemment, quand il a eu la responsabilité de conduire les affaires du Sénégal, il a rempli ces responsabilités. Mais il avait toujours eu le sentiment que, après et derrière ces responsabilités, il y avait une vie infiniment plus riche qui était la vie de l’esprit. Et, c’est très important d’avoir quelqu’un comme celui-là. C’est également une des chances du Sénégal. J’ai appris une chose en fréquentant ceux qui l’avaient bien connu ; c’est qu’il avait toujours envisagé, depuis très longtemps, même au tout début dans les années 60 où il venait d’être président de la République, de partir du pouvoir. Il avait même envisagé de partir plus tôt qu’il n’est parti et, cela aurait été, à ce moment-là, pour être le représentant du Sénégal à l’Unesco. Il voulait, à un moment donné, nous représenter à l’Unesco, puisque pour lui, l’Unesco était le lieu du dialogue des cultures et il pensait qu’il pourrait servir et le Sénégal, et le monde dans ce lieu. Donc, si les circonstances historiques avaient été autres, il serait parti plus tôt qu’il n’est parti du pouvoir.
Le président Abdou Diouf qui lui a succédé a fait ses études dans votre ville natale, Saint-Louis. Que retenez-vous de cet homme durant son passage à la magistrature suprême ?
J’ai l’impression que le président Abdou Diouf porte très bien son prénom. Il l’avait dit une fois d’ailleurs ; il avait joué sur ce prénom en disant que Abdou signifie serviteur. Je crois que de lui, l’histoire retiendra qu’il était l’incarnation de ce qu’on appelle le serviteur de l’Etat. C’est quelqu’un qui a fait des études brillantes, qui a été à l’Enfom (Ecole nationale de la France d’outre-mer), l’équivalent de l’ENA (École nationale d’administration) française pour les territoires d’outre-mer. Il a été donc formé pour servir et il a été formé de manière plus directe par le président Senghor lui-même. Et, il a énormément d’anecdotes sur sa vie avec le président Senghor. Quand il vous raconte cela, vous voyez la complicité profonde qu’il y avait entre les deux. Ça a véritablement correspondu à cette attente qui était celle du Sénégal dans les années les plus difficiles. Il faut toujours se rappeler qu’il a été un président des ajustements structurels. Il est arrivé à une période où l’on savait que le pays allait entrer en pleine tempête. Et, ce que demandait le pays à ce moment-là, c’était quelqu’un qui ait un sens aigu de l’Etat et qui ait également, dans sa personnalité et son tempérament, le caractère que demandait la conduite des affaires de notre pays à ce moment-là. Là encore, c’est une chance du Sénégal d’avoir eu comme deuxième président de la République, pour cette période qui était la période la plus difficile qui soit, quelqu’un à la fois avec son sens de l’Etat et son tempérament. Ce qui fait que nous avons essuyé un certain nombre de tempêtes qui auraient été infiniment plus graves si cela avait été avec quelqu’un d’autre. Rappelez-vous la crise avec la Mauritanie…Donc, c’était également pour les circonstances nouvelles qui étaient les nôtres, celles des ajustements structurels, le président qu’il nous fallait. Et, je crois que l’histoire retiendra cela et lui rendra justice sur ce plan d’avoir été le meilleur président possible pour tant de crises comme celles que nous avons connues dans les années 80, jusqu’à la fin des années 90.
Jamais deux sans trois. Le président Wade était-il une rupture épistémologique ?
Pour le président Wade, évidemment, j’ai beaucoup moins de choses que je peux dire. Parce que comme vous le savez, j’ai connu personnellement le président Senghor, je l’ai approché et il m’a parlé de manière tout à fait libre. La même chose s’est produite chez le président Abdou Diouf qui m’a marqué, qui m’a fait confiance et qui m’a manifesté une amitié – il en parle toujours d’ailleurs. Donc, je peux, sur la personnalité du président Senghor et sur la personnalité du président Diouf, dire quelque chose. Par contre, j’ai très peu fréquenté le président Wade. Il y a une chose que j’avais beaucoup aimée chez lui. Je l’ai entendu une fois – et c’est le propos qui m’a le plus marqué chez le président Wade – à la Chambre de commerce, il était encore opposant, faire un discours ; et il a eu une sorte d’envolée prospective, imaginant le Sénégal du futur. Je me souviens l’avoir écouté avec un immense plaisir ce jour-là. J’étais dans la foule et c’est une chose qui m’a marqué. C’est le moment marquant que j’ai eu avec le président Wade. Je crois que de lui, si je puis m’avancer, l’histoire retiendra surtout l’opposant qu’il aura été. Parce qu’ayant été un opposant sans concession qui est toujours près à saisir toutes les opportunités pour mettre en difficulté le régime en place. Il a mené une espèce de guérilla oppositionnelle qui a d’ailleurs abouti à son élection en l’an 2000. Et, c’est en tant que opposant qu’il a le plus participé à l’avancée de la démocratie sénégalaise. Parce qu’ayant été l’opposant de qualité qu’il a été, il a fait advenir ce qui est le test ultime des institutions démocratiques, c’est-à-dire l’alternance. Vous pouvez avoir les institutions que vous voulez, dire que vous êtes un pays démocratique, tant que vous n’avez pas encore subi ce test où un pouvoir en place perd des élections, reconnaît sa défaite et s’arrange pour qu’il y ait une transition paisible, que la nouvelle administration se mette en place, tant que vous n’avez pas ce moment-là, vous ne pouvez pas vraiment dire que vos institutions ont subi le feu démocratique, le test de la démocratie. Ça, c’est le président Wade qui l’a fait advenir comme opposant. Si on regarde dans la longue durée, si on essaie de s’imaginer un historien du futur, regardant la liste des présidents sénégalais, on retiendra de lui que la première alternance a été de son fait, tenait à la qualité de sa démarche politique. Et, il est heureux d’ailleurs pour notre pays que, ayant connu une deuxième alternance, l’alternance elle-même soit une chose totalement banalisée. Parce que nous savons que nous avons une démocratie majeure, qu’il y aura beaucoup d’autres alternances dans notre futur proche et lointain. De ce point de vue, il est bon que nous ayons cette certitude et que nous nous installions dans les mécanismes bien huilés d’une démocratie majeure.
En tant que philosophe, si vous deviez lire le président Wade à travers les grilles de lecture de Machiavel, qu’alliez-vous retenir de lui ?
C’est mon ami et collègue Mamoussé Diagne qui, à un moment donné, avait effectivement dit que c’était une sorte de Machiavel tropical. Je crois que c’est un peu exagéré ; parce que le Machiavélisme quand même…quand on dit Machiavélisme, ça évoque chez nous des choses totalement sulfureuses, obscures etc. Mais, il est certain que si nous regardons cette capacité qu’il (le président Wade) avait de faire feu de tout bois, de profiter de toutes les circonstances possibles et de ne pas hésiter à être quelque peu démagogue…Parce que si vous êtes un opposant en période d’ajustement structurel et que vous avez en face de vous quelqu’un qui est, par la force des choses, de manière obligée, gestionnaire des ajustements structurels, vous faites mousser la demande sociale, vous promettez tout. Il suffit de regarder le fait que les gens n’ont pas de travail, manquent de ceci ou de cela et vous promettez tout. C’est presque un boulevard qui vous est ouvert et il (le président Wade) a su occuper ce boulevard.
Revenons un peu au président Senghor. Et, c’est pour poser la question de savoir si son action n’a pas été assombrie par le mode de dévolution du pouvoir dont il a usé pour se faire succéder par Diouf ?
C’est vrai qu’en regardant les choses rétrospectivement, on peut toujours se dire qu’il aurait peut être fallu que cette transition se fasse autrement. Parce que les successions se font en général avec des personnalités élues et non des personnalités nommées. Donc un Premier ministre, ce n’était peut être pas le choix idéal en termes de mécanisme de dévolution du pouvoir. Ça c’est tout à fait avéré. Mais, une fois qu’on a dit cela, il faut y ajouter deux choses. La première, c’est que selon moi, c’était un excellent choix. Rétrospectivement, nous pouvons nous dire – et ça correspond à ce que je disais tout à l’heure – que ce pays a eu beaucoup de chances d’avoir eu, pendant cette période très difficile des ajustements structurels, quelqu’un qui était de la personnalité du président Abdou Diouf. Et, deuxièmement, cet article (l’article 35 de la Constitution de 1963) a été supprimé et le fait que le président Diouf lui-même a décidé l’élargissement du nombre de partis, a contribué à une avancée de la démocratie. Mais, vous avez raison, quand on regarde les choses sur le plan historique, avec le recul, l’article 35 n’était pas l’article le plus démocratique qu’on puisse imaginer comme mécanisme de transmission du pouvoir en cas de départ de celui qui occupe les fonctions.
Vous avez fréquenté le président Senghor, mais finalement vous n’avez pas occupé de fonction politique sous son magistère. Est-ce parce que le Pr Souleymane Bachir Diagne était plus utile à l’Université qu’ailleurs ?
Je l’ai connu et fréquenté quand j’ai fini l’École normale (ENS). J’ai fini l’École normale en 1982 et il était déjà parti du pouvoir. De toutes les façons, il n’a jamais été question avec Senghor que j’occupe des fonctions sous lui, puisqu’il n’était plus président. L’affection, l’admiration que j’avais pour le président Senghor s’adressait exclusivement au poète et au philosophe. Quand je suis rentré au Sénégal à la fin de mes études, il n’était plus président de la République. Donc je l’ai peu connu comme président de la République, je l’ai rencontré quand il était président, mais il était déjà en train de partir. Donc les fonctions que j’ai occupées dans l’appareil étatique sénégalais, je l’ai occupé sous le président Abdou Diouf, quand j’ai été son conseiller à la culture et à l’éducation.
Avez-vous pensé une fois à devenir ministre ? Vous a-t-on une fois une fois approché dans ce sens ?
Oh…(hésitations) Il est arrivé que l’on m’en parle (rires).
Et pourquoi vous ne vous êtes pas engagé ?
Je suis comme le président Senghor. Je crois infiniment à cette parabole biblique du talent. L’idée qu’il y a un talent que Dieu confie à chacun de nous et dont il peut nous demander compte. Je crois savoir que la direction dans laquelle me mène ma formation et ma passion, c’est la direction qui consiste à former des humains, à former des étudiants, à enseigner, écrire des livres. Je pense qu’elle me donne, dans le monde des idées, une autorité que rien ne remplace. L’autorité politique que l’on peut avoir et qui tient aux fonctions que l’on occupe n’est pas la même chose et, de ce point de vue, je suis très heureux dans la trajectoire qui est la mienne et dans les contributions qui sont les miennes dans notre pays. Le fait que j’ai accepté d’être auprès du président Abdou Diouf, montre que de ce point de vue, je n’ai aucune sorte de prévention. Je ne suis pas de ceux qui disent « ah, non, il ne faut pas y toucher, etc ». Mais je crois que la trajectoire qui est la mienne, la direction que j’ai prise, est une direction où j’ai apporté et j’apporte toujours une contribution pour notre pays qui me semble aussi importante sinon même plus que celle que je pourrais apporter dans d’autres positions.
Macky Sall qui a l’âge de personnalités que vous avez formé se retrouve aujourd’hui président de la République…
Il a d’ailleurs comme ami et un de ses conseillers, Boubacar Siguiri Sy, qui est un de mes anciens étudiants et un ami ; quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’affection et d’admiration.
Peut-on dire que Macky Sall est vraiment bien protégé pour mener à bien sa mission ?
Lui non plus je ne le connais pas bien. Je ne l’ai même jamais rencontré. Mais les actes qu’il a posés me semblent être des actes qui montrent qu’il est bien engagé dans une mission qui sera un moment majeur dans l’histoire de notre pays. Je connais en revanche – vous parlez de cette génération de gens que j’ai formés, mais je parle aussi de l’autre génération. Le Premier ministre (Abdoul Mbaye) que je connais personnellement, dont j’ai suivi les pas d’une certaine façon. Quand je suis arrivé au lycée Van Vollenhoven, il devait être une classe avant moi. Je devais être plutôt au même niveau de classe que son jeune frère, Cheikh Tidiane (Mbaye). Donc on s’est bien connu au lycée Van Vollenhoven, devenu maintenant Lamine Guèye. Et, quand je suis allé en France – je vous le disais tout à l’heure en classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand – lui (Abdoul Mbaye) venait de finir brillamment sa scolarité au lycée Louis-le-Grand et d’intégrer l’école de Commerce. Je me souviens d’ailleurs, en m’accueillant, le proviseur m’avait dit : « J’espère que vous allez faire aussi bien que votre compatriote qui est sorti ici brillamment ». Ensuite, quand je suis revenu on a toujours été ensemble dans des cercles de réflexions sur l’avenir de notre pays. Quand j’avais conduit un groupe de réflexions prospectives à la présidence de la République, il en était. Je le connais très bien, c’est un homme pour qui j’ai une énorme admiration et une énorme confiance. C’est la même chose pour le ministre de l’Économie et des Finances, le ministre de l’Éducation nationale. Bref, le gouvernement qui est là – sans compter tous mes amis, les Amath Dansokho et autres. C’est un gouvernement pour lequel j’ai un grand espoir. Et je trouve que la façon dont le président Macky Sall s’est entouré et la manière dont il est en train de conduire la démocratie de ce pays au Parlement – en donnant l’impression qu’il n’est pas une espèce de boulimique de pouvoir qui veut avoir tous les leviers de décision (…) – c’est une bonne chose parce que ça va donner un poids au Parlement. La politique va être un art du compromis et ça, c’est une excellente chose pour d’abord, la qualité de nos débats parlementaires et pour la démocratie de manière générale. Nous n’aurons plus cette espèce de présidentialisme à tous crins et ça c’est une bonne chose.
Youssou Ndour qui est un presque autodidacte devenu ministre de la Culture et du Tourisme…cela ne vous effraie pas quelque part ?
Pas du tout ! Au contraire, ça m’a fait grand plaisir. On ne se rend pas compte à quel point, à l’extérieur de nos frontières, sa nomination à ce poste a été saluée. Et cette sorte de crédit international qui est le sien, a infiniment plus de valeur que des diplômes en ceci ou en cela.
Quels sont vos rapports avec le Coran ?
Je le lis tout le temps. J’ai été élevé dans des circonstances selon lesquelles je devais rester en contact avec ce livre. Ce qui fait que je le lis beaucoup. Et vous n’avez sans doute pas la même lecture que les islamistes qui saccagent des tombeaux dans la ville de Tombouctou ? Premièrement, la violence qu’ils prônent et qu’ils peuvent justifier, selon moi, ne trouve aucune justification possible. Ensuite, l’idéologie au nom de laquelle ils sont en train de détruire des tombes, cette idéologie salafiste de l’Islam qui assimile ce genre de dévotion dont les populations de Tombouctou entouraient leurs morts, illustré à de l’idolâtrie, est une manière de considérer qu’on a soi-même la vérité dernière de l’interprétation de l’islam qui me semble aller à l’encontre du pluralisme de cette religion et va également à l’encontre de la volonté d’éduquer avec patience les populations. Débarquer, en disant que vous êtes tous des mécréants dans votre manière de procéder et détruire des monuments qui sont avant tout des témoignages de l’esprit humain. (…) Cette volonté qui est la leur d’imposer une vision étriquée et fanatique de l’islam va à l’encontre des enseignements de l’islam et à l’encontre de l’histoire de l’islamisation de beaucoup de régions du monde islamique et de notre région en particulier. Les grandes confréries soufies auxquelles cette idéologie s’oppose, en estimant que le soufisme c’est une imagination blâmable, mais ce sont ces grandes confréries qui ont été à l’origine de l’islamisation de la région ; ce ne sont pas des Salafistes venus avec des purismes idéologiques et leur manière de mépriser tout le monde, considérant qu’eux seuls ont le pur islam et que tous les autres sont des mécréants.
Alors faudrait-il que les Salafistes disparaissent ?
Non, je ne suis pas de ceux qui estiment que ce Salafisme doit disparaître. Il faut que ce Salafisme soit une interprétation de l’islam. Je pense que dans cette exigence de toujours revenir à la pratique des anciens, cette volonté est une volonté saine. C’est-à-dire que c’est une bonne hygiène religieuse de ne pas exagérer dans des manifestations de piété populaire. Personnellement, je n’irai jamais sur la tombe de qui que soit pour demander quoique soit. J’estime qu’il faut que toutes ces voies soient reconnues comme menant vers Dieu et qui sont des voies humaines dans lesquelles des êtres humains se sont investis et ont investi leur amour de la religion et du Prophète (Psl) de cette religion. Donc ce n’est pas que je sois anti-salafiste. Je trouve même que le Salafisme très souvent est une bonne hygiène mentale pour ramener des gens à l’orthodoxie. Mais par ailleurs, l’islam que je prône est un islam profondément soufi et je pense que le soufisme est la quintessence même de l’islam, le cœur de l’islam et qu’il est porteur des valeurs de tolérance et de pluralisme de cette religion. Bachar El Assad s’est dit prêt à partir, mais de manière « civilisée ». Il est principalement soutenu par deux veto, celui de la Chine et de la Russie.
Finalement, y a-t-il une issue à cette crise ?
Je ne comprends pas l’attitude de la Chine et de la Russie. Je ne comprends déjà pas l’attitude de Bachar El Assad parce que depuis les temps, il a bien dû se rendre compte qu’il n’est plus possible pour lui de dire qu’il va écraser la rébellion et revenir à une situation antérieure. Donc cette espèce d’aveuglement, malheureusement se paie de morts, parce que le nombre de morts est absolument faramineux. Et, la Chine et la Russie qui semblent également avoir perdu toute lucidité et avoir perdu de vue que le pouvoir économique et militaire qui est le leur, leur impose des responsabilités. Un pouvoir, ça vient toujours avec des responsabilités et ces deux pays ont la responsabilité de contribuer à une issue pacifique. Malheureusement, je crains que le Secrétaire général de l’Onu ait eu raison en disant que leur veto c’est une permission donnée à Bachar El Assad de continuer à tuer.
quand on regarde les choses sur le plan historique, avec le recul, l’article 35 n’était pas l’article le plus démocratique qu’on puisse imaginer comme mécanisme de transmission du pouvoir
la direction dans laquelle me mène ma formation et ma passion, c’est la direction qui consiste à former des humains, à former des étudiants, à enseigner, écrire des livres. Je pense qu’elle me donne, dans le monde des idées, une autorité que rien ne remplace. Nous n’aurons plus cette espèce de présidentialisme à tous crins
Mansour Ndiaye et Alioune Badara Diallo – Loffice.




