Daily Archives: 06/08/2026
Le citoyen abstrait est toujours le meilleur ami des privilèges concrets
Le citoyen abstrait est toujours le meilleur ami des privilèges concrets
Cher Docteur,
Votre texte est fascinant. Il appartient à cette école de pensée où l’on proclame l’égalité avec une telle force qu’on finit par rendre invisibles les inégalités.
Vous nous expliquez qu’il n’existe qu’une seule nation et que toute référence aux composantes de la société constituerait une menace pour l’unité nationale. Voilà une étrange conception de l’unité : dès qu’une partie de la population décrit sa propre expérience historique, on l’accuse aussitôt de fragmenter le pays. Comme si le thermomètre était responsable de la fièvre.
Vous affirmez que « la Mauritanie ne s’est pas construite sur un pacte entre des groupes ethniques ». C’est une belle formule. Encore faudrait-il qu’elle résiste à l’épreuve des faits.
Qui dirige les tribus ? Qui négocie les alliances politiques ? Qui distribue les investitures ? Qui arbitre les conflits fonciers ? Qui mobilise les électeurs lors des campagnes ? Le citoyen abstrait ou les appartenances tribales et communautaires bien réelles ?
Dans la Mauritanie officielle, il n’y aurait que des citoyens. Dans la Mauritanie réelle, chacun sait très bien à quelle tribu appartient le ministre, le général, le wali ou le directeur. Curieusement, les identités ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles sont invoquées par les dominés pour réclamer l’égalité. Lorsqu’elles servent à organiser le pouvoir, elles deviennent soudainement une tradition nationale.
Vous nous invitez ensuite à faire confiance à « la justice, la primauté du droit et l’égalité des chances ».
Magnifique programme.
Reste une question embarrassante : si ces principes gouvernaient réellement la Mauritanie, pourquoi les victimes de l’esclavage, du passif humanitaire, des discriminations linguistiques et des exclusions sociales continueraient-elles à réclamer leur application ?
Demander la justice à ceux qui dénoncent l’injustice revient un peu à conseiller à quelqu’un qui se noie de faire davantage confiance à l’eau.
Votre rejet des références à Lénine est tout aussi révélateur.
Personne n’a proposé de transformer Nouakchott en Moscou.
Citer un auteur n’est pas importer un régime. À ce compte-là, Montesquieu ferait de nous des Français, Aristote des Grecs et Ibn Khaldoun des Tunisiens. Les idées ne traversent pas les frontières avec un passeport diplomatique.
Le plus étonnant reste votre invocation de l’islam, de la Constitution et de l’héritage national comme solutions suffisantes.
Voilà plus de soixante ans que ces trois références sont constamment invoquées.
Si elles suffisaient, pourquoi le problème persiste-t-il ?
Ce n’est peut-être pas le manque de principes qui pose problème, mais le manque de volonté de les appliquer.
Enfin, vous concluez qu’il ne faut juger personne selon sa couleur ou son origine.
Qui pourrait être contre ?
Mais c’est précisément parce que des Mauritaniens sont encore jugés, consciemment ou non, selon leur origine, leur langue, leur caste ou leur statut historique que certains réclament une reconnaissance politique de cette réalité.
La citoyenneté n’est pas un slogan destiné à faire taire les revendications.
Elle est une promesse. Et une promesse qui n’est pas tenue cesse progressivement d’être un principe pour devenir un simple exercice de rhétorique.
L’unité nationale ne se construit pas en interdisant aux victimes de nommer les mécanismes de leur exclusion.
Elle se construit lorsque ceux qui bénéficient du système acceptent enfin de regarder le système en face.
Le citoyen abstrait est une très belle invention. Mais il arrive souvent qu’il soit le masque préféré des privilèges bien réels…Wetov



