Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

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Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal: La plaie s’est-elle refermée ? (5)

altRapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Sow Samba, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard. Après le récit de l’expulsion, suit, en trois parties, celui du long exil au pays de la Teranga ou Sénégal. En voici la troisième : le retour au pays approche…

C’est après le baccalauréat que mon statut de réfugié, sinon d’étranger, a commencé à affecter mes études. Mes copains de classe me croyaient sénégalais. Seul le personnel de l’administration éducative connaissait la situation qui m’empêchait de bénéficier d’une bourse d’études, amplement justifiée, pourtant, par mes résultats au bac… si j’avais été sénégalais. L’unique personne qui me soutint, en cette année blanche, ce fut ma mère : « Courage ! », m’exhortait-elle sans cesse, « je prie pour toi ».

Je passai ce temps mort à militer et établir des contacts. Je découvris, ainsi, diverses organisations de réfugiés mauritaniens, comme l’Association des Réfugiés Mauritaniens au Sénégal (ARMS), les Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), le Regroupement de Réfugiés pour la Réinstallation (RRR) ou l’Association des Réfugiés Mauritaniens pour la Défense des Droits de l’Homme (ARMDDH). Avec eux, je pris pleinement conscience de ma dimension nationale et, rencontrant d’autres étudiants réfugiés mauritaniens, du caractère assez banal de ma situation.

Aussi avons-nous, tous ensemble, fondé, fin 2006, l’Association des Élèves et Etudiants Réfugiés Mauritaniens au Sénégal (AEERMS). J’y reviendrai plus loin. Cette initiative nous a permis d’obtenir reconnaissance à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar : accès aux restaurants universitaires, aux services de soins médicaux, aux logements, etc., à l’instar des étudiants nationaux. Entre temps, j’avais fini par obtenir une exonération des frais d’inscription, après examen de mon dossier, et pu donc m’inscrire au département des Sciences Juridiques et Economiques, pour l’année 2006-2007.

Parcours du combattant

Mon tuteur habitait à Diamaguène, un quartier très éloigné de l’Université. Ce fut une année particulièrement difficile pour moi. Je n’avais pas d’argent et ne pouvais pas en demander à la famille car, pour eux aussi, le besoin était pressant. Mon problème N°1, c’était le transport. 150 FCFA jusqu’à Colobane et le reste à pied, je quittais Diamaguène à 6h, pour ne pas être en retard. Deux heures de marche jusqu’à l’Université.

Parfois, je passais la nuit à l’Université, dormant dans une salle de lecture, front sur la table. Je me « couchais » tardivement, attendant que le dernier étudiant soit remonté dans sa chambre. Certains ne partaient qu’à une heure du matin, tandis que d’autres redescendaient à 5h. J’avais, donc, assez souvent des difficultés à soulever la tête, au réveil, et Il me fallait une bonne dizaine de minutes avant d’émerger.

Ces pénibles situations, après tant d’autres, me ramenaient à notre situation d’avant l’expulsion : un paradis sur Terre, assurément. Et, évidemment, cela ne me portait guère à estimer Son Excellence le Président Maaouya Sid’Ahmed Ould Taya, responsable, selon moi, de tout ce qui m’arrivait. Mais je me résignais, face à la Volonté d’Allah. Ce qui était advenu ne pouvait qu’arriver. C’était une prédestination divine du Seigneur. Après tout, donc, un mal nécessaire dont il nous fallait tirer le meilleur. Et, de fait, malgré la déportation, les pertes en matériel et en vies humaines, les humiliations et les privations, notre communauté s’était instruite et était devenue plus solide.

Personne n’était au courant de la situation que je vivais à l’Université. Fréquemment malade, je maigrissais mais tenais bon, refusant même, parfois, les offres de mes camarades. Parmi eux, Alhousseynou Sambakhé me connaissait depuis Bakel. Nous avions, ensemble, accompli les deux dernières classes du primaire, le collège et le lycée. « Cesse d’être peulh ! », me conseillait-il gentiment, faisant allusion à ma fierté, un tantinet excessive, selon lui. Il est vrai que, mourrais-je de faim et m’inviteriez-vous à manger, mon premier réflexe serait toujours de refuser poliment.

Mes amis me demandaient où j’habitais. Je détournais la question. J’avais ma carte d’étudiant mais ne pouvais accéder aux restaurants universitaires car il nous fallait, Mauritaniens, payer quittance pour obtenir ce droit et ce n’était vraiment pas à la portée de mon maigre pécule. Biscuit mélangé à l’eau et du sucre constituait donc mon ordinaire. Mais, me présentant, à l’occasion, à la porte du self – le restaurant central de l’Université – à l’heure de fermeture, j’ai été, parfois, invité à manger avec les gérants. Il y avait, là, un homme très gentil, nommé Alioune Sall, qui me laissait entrer à ma guise et me servait, systématiquement, un plat.

Cependant, un autre de mes amis, Abou Diallo, intrigué de me voir dépérir, m’espionna, finit par découvrir ma situation et me proposa d’habiter avec lui. Il avait, lui, déjà obtenu une bourse de l’UNHCR et s’en sortait relativement bien. Mais son voisin de chambre s’opposa à son désir de m’héberger. Cela n’empêcha pas Abou Diallo et ses amis de tout faire pour me secourir, me donnant de l’argent, m’aidant à entrer au restaurant. C’est avec lui que j’ai pris l’initiative de fonder l’AEERMS. Grâce à cette association, tout étudiant mauritanien réfugié ne disposant pas d’une bourse de l’UNHCR bénéficiait d’une assistance sociale du Bureau d’Orientation Sociale (BOS) qui venait en aide à tous les démunis, notamment les réfugiés, quelle que fût leur nationalité.

Mauritanien et fier de l’être

Je reçus, ainsi, de ce bureau, soixante mille FCFA par trimestre. J’en envoyais à la famille, le reste me permettant, surtout, d’assurer mon transport. L’année s’achevait, pour moi, beaucoup mieux qu’elle n’avait commencé mais pas assez, cependant, ou trop tardivement, pour que je réussisse à l’examen. Je me réinscrivis, donc, au même département. Dans la foulée, j’obtins, de l’UNHCR, une bourse d’études. Le ciel s’éclaircissait : je parvenais à subvenir, non seulement, à mes besoins mais, aussi, à ceux de ma famille.

J’étais, maintenant, pleinement intégré au système universitaire sénégalais et les résultats ne se firent pas attendre. Une fois passé, sans aucune difficulté, mon examen de fin d’année, je pouvais envisager, désormais, mon avenir au Sénégal. Mais c’est dans mon pays que je voulais vivre, j’en avais, au cours de ses deux années dakaroises, acquis la ferme certitude. Aussi décidai-je de rentrer en Mauritanie avec ma famille, à l’occasion du Programme de Rapatriement Volontaire.

Comme son nom l’indique, il s’agissait d’un retour volontaire. Il permettait, au réfugié mauritanien au Sénégal, de recouvrir l’ensemble de ses droits et de rentrer chez lui, dans la dignité. Pour moi à qui la citoyenneté mauritanienne était devenue vraiment chère, c’était une opportunité à saisir sans tergiverser. J’avais eu, en 2006, celle de m’installer en Angleterre mais ma maman s’y était opposée et je la bénissais, maintenant, d’avoir fait front. Certains s’étaient fait naturaliser sénégalais, d’autres s’étaient installés aux USA, en France, en Belgique ou au Canada… A présent, je ressentais cela comme une dénaturation. Ainsi devins-je farouche défenseur du rapatriement et coopérai-je fortement en ce sens avec l’UNHCR.

La majeure partie des réfugiés mauritaniens installés dans le département de Bakel seront rapatriés. Mais il en reste encore, aujourd’hui, comme un peu partout à travers les territoires sénégalais et, surtout, malien. Candidats au rapatriement, ils attendent, du gouvernement mauritanien, une main tendue pour revenir en Mauritanie. Non pas un simple appel au retour mais action concertée avec l’UNHCR, incluant indemnisation et pièces d’état-civil car il s’agit, notamment, de jeunes nés en exil dont les parents ont déjà été rapatriés. Pourquoi notre Etat mauritanien reste-t-il silencieux sur ces déplorables situations ? Pourquoi notre cher Président, Son Excellence Mohamed Ould Abdel Aziz, a-t-il déclaré clos le rapatriement, alors qu’il existe encore des réfugiés, au Sénégal et au Mali, qui veulent rentrer en Mauritanie ? C’est incompréhensible et très incompris de notre communauté, toujours soumise à d’injustes déchirements, en dépit des promesses, maintes fois réitérées, d’y mettre définitivement fin. (A suivre).

Samba Sow

 

Source: Le calame

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Hommage au Mouvement des FLAM

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‘’Hommage au Mouvement _fLAM ‘’   

    
 
 
Flam et braise ardente
 
Flam , tu es flamme et braise ardente
Toujours broyée jamais éteinte
Ils t’ont visée , ils t’ont atteinte
Même en exil tu es vivante  !
 
Ils croient t’avoir enfin màtée
Où sont tes fils ? Emprisonnés ,
Tes tout petits ? Assassinés
Et tant d’horreurs jamais châtiées
 
Ils croient pouvoir t’anéantir
Bannir ton cri et ta fierté
Mais tu  es force et liberté
Justice et paix pour l’avenir .
 
C’est en forgeant sa résistance
Que s’est forgé le peuple noir
Mauritaniens  de toutes parts
Levons-nous , c’est l’esperance
 
Ebène et sable en harmonie
De tous tes fils tu seras fière ,
 De Flam , de feux et de lumières,
Tu revivras  Mauritanie !
 
 
        30   juillet  1992
                                        ANNICK
 
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Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989: La plaie s’est-elle refermée ? (2)

altRapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Sow Samba, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard. Après le récit des prémisses à travers sa vie au village avant la déportation (in Le Calame 893 du mardi 30 juillet 2013), voici celui de l’expulsion…

 

2 – La déportation

 

1989. J’avais sept ans. Un soir de mai, vers huit heures, je dînais, assis avec mes jeunes frères autour d’une calebasse de « lacciri e keddam » (couscous au lait), tandis que mes oncles et grands frères prenaient le thé avec les employés, dans la cour de la maison, et nos mamans, tantes et sœurs se tenaient avec notre grand-mère paternelle devant sa chambre. Soudain, plusieurs 4×4 de la brigade de Kankossa firent irruption dans notre concession. L’un d’eux s’arrêta, pile, devant la chambre de ma maman.

 

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, toute la famille se retrouva encerclée par des hommes en tenue. Je ne me souviens pas qu’il y eût tumulte et grands cris. Juste le bruit des veaux, vaches, ânes, moutons, chèvres et chevaux, en guise d’adieux. Un homme s’approcha de nous et commanda : « rkeub ! ». Je grimpai à l’arrière du véhicule et aidai mes petits frères à s’exécuter de même. C’était la première fois que je montais dans une auto.

 

Ma maman entra dans sa chambre pour y prendre un drap afin de nous couvrir. Magoum, son ancienne amie mauresque, y était déjà et s’efforçait d’empêcher les autres voisines d’y pénétrer, clamant que la chambre de ma mère, c’était tout à elle, maintenant. Et joignant le geste à la parole, elle tira le drap qu’avait ramassé ma maman. Aldiouma eut beau s’y agripper et supplier de le lui laisser, Magoum refusa catégoriquement. Un gendarme intervint et repoussa violemment ma mère qui vint nous rejoindre, accablée. J’étais très mécontent du geste du gendarme mais je n’étais pas trop inquiet, ne comprenant guère ni ce qui se passait, ni ce qui m’attendait. La famille fut répartie à l’arrière des différents 4×4 et l’on se mit en route.

 

Comme si le ciel voulait marquer l’instant, Ngatamaare (la première pluie) commença à tomber. Les 4×4 n’étaient pas bâchés. Le vent était fort. Grosse et froide, la pluie ruisselait sur nos têtes. Mes frères pleuraient. Maman s’efforçait de nous abriter sous ses épaules. Je regrettais qu’elle n’eût pas un gros boubou pour nous couvrir tous. Elle lançait au ciel de saints Noms d’Allah : « Ya Kariim, Ya Hayyii, Ya Dhuljalaali wal Ikram ! » ; puis elle crachait sur ses mains et les posait sur nos têtes. Elle nous demandait de répéter le saint Nom d’Allah. Elle répétait, en pulaar : « Aan Allah, miden moolimaa ! Aan Joom-am, miden moolima ! ».

 

Un enclos à bestiaux pour hommes

 

On arriva, grelottants, à la brigade de gendarmerie de Kankossa et notre véhicule s’arrêta devant une grille. Un enclos à bestiaux. Un gendarme en ouvrit la porte, nous ordonna de descendre et d’y entrer. On apercevait des têtes dans l’obscurité. Je crus, un instant, que c’étaient des moutons. Mais, non, c’étaient des êtres humains, musulmans comme nous, à qui les gendarmes avaient ordonné de se coucher par terre, sous la pluie, et nous dûmes, à notre tour, nous soumettre à cet ordre. Personne n’osait soulever la tête, de peur de recevoir une balle.

 

Les hommes étaient obligés de céder à tout, pour la sécurité des plus faibles. Et il y en avait, des enfants et des bébés, des mamans et des femmes enceintes, des vieux et des vieilles et, même, des malades mentaux ! Bref, toute une communauté. De grands érudits musulmans, des sages, des chefs de villages et des notables, de grands commerçants, des fonctionnaires et officiers, des vénérables qui avaient connu le pays avant l’autonomie, célébré l’Indépendance et défendu les couleurs de la Mauritanie, notamment durant la Guerre du Sahara…

 

Comme ses nouveaux voisins, Maman se coucha par terre, serrant nos têtes contre ses épaules. Mes petits frères n’arrêtaient plus de pleurer, quémandant de retourner chez nous. Moi, je retenais mes pleurs, pour ne pas inquiéter davantage ma maman, et serrais ma petite sœur, tout contre moi. J’avais compris que les hommes forts de notre maison étaient impuissants, face aux hommes en tenue, et qu’il me fallait prendre ma part de responsabilité.

 

Je suis le deuxième fils de ma mère et plus actif que mon grand frère. Maman, allergique aux odeurs d’essence, était malade depuis notre départ. Elle n’arrêtait pas de vomir. Je fis tout ce que je pus pour atténuer sa souffrance et restais constamment à côté d’elle. Nous fûmes consignés trois jours et trois nuits dans cet enclos. La nourriture était rare et chiche. Beaucoup ne se souciaient que d’eux-mêmes. Ma grand-mère, mes oncles et tantes ne semblaient plus nous porter le même amour. J’observais, autour de nous, certaines mamans qui mangeaient sans rien laisser à leurs enfants. Au moins ne les abandonnaient-elles pas, quand tant de papas semblaient disparaître dans la foule.

 

On apprit que les déportations étaient suspendues et l’on nous ramena tous dans un autre village, Gourel Mamadou Kadja. On nous retourna quelques vaches. Ça dura quelques jours puis, la veille de la Tabaski, les gendarmes revinrent, le soir, pour nous ramener à Kankossa. Nous ne le savions pas encore mais c’était le début d’un long, dur et épineux voyage qui ne connaîtra retour que vingt ans plus tard… Arrivés à Kankossa, nous y passâmes une nuit sans dîner. Nous ne mangeâmes que le lendemain, un maigre plat préparé par nos mamans. Dans l’espoir de gagner la pitié du commandant de brigade, les gens se pressaient auprès de mon oncle, comptant naïvement sur l’amitié qui avait, si longtemps, lié les deux hommes…

 

Chargés comme des moutons

 

Au soir, nous fûmes à nouveau chargés, comme des moutons, dans un camion en direction de Kiffa. Personne ne savait où l’on allait. Les hommes furent obligés de s’allonger au fond du camion, femmes et enfants de s’asseoir sur eux. Ma maman s’affaiblissait et ne cessait de vomir. A l’avant et sur le toit, des hommes armés pointaient leurs fusils sur nous. Nous arrivâmes à Guérou, assoiffés. Le camion s’arrêta au bord d’une mare. Comme d’autres, j’ai sauté du camion pour boire. Je me suis servi de mes bottes pour passer de l’eau à ma mère et mes frères qui ne pouvaient descendre, à cause de la hauteur du camion.

 

La halte fut courte et nous repartîmes bientôt vers Kiffa où nous arrivâmes en pleine nuit. A l’époque, il y avait, à l’intérieur de la ville, une décharge d’ordures, clôturée de grillage. C’est précisément là que les hommes en tenue nous enfermèrent pour y passer les heures qui restaient de la nuit. Personne ne put dormir, dans l’affreuse pestilence des ordures. Beaucoup de gens vomissaient, malades. Les bébés pleuraient. On essayait, avec mes frères, de consoler ma petite sœur, qui n’avait que quelques mois.

 

Maintenant, j’étais vraiment inquiet et j’avais du mal à retenir mes larmes. Mais ne pas pleurer devant ma mère, c’était la soutenir. Aussi m’éloignai-je un peu d’elle, chaque fois que je me sentais faiblir. Après quelques instants de sanglots où je pouvais, enfin, me détendre de l’effroyable détresse qui me submergeait, j’essuyais mes larmes pour revenir au côté de ma mère. Les enfants avaient faim et, surtout, soif. On trouva de l’eau dans un trou au milieu des ordures. Elle n’était évidemment pas potable mais on n’avait pas le choix et c’est en se bouchant leur nez que les plus hardis se résignèrent à la boire.

 

Le lendemain, nous remontâmes, sans avoir encore rien mangé, dans le camion qui prit la direction d’Aleg. Arrivée au carrefour, nouvelle halte, interminable, mais, avec interdiction, cette fois, de descendre du véhicule. Nous passâmes ainsi la journée, sous la chaleur, intense, du soleil, dans la fournaise de notre prison de tôle, bruissante de pleurs, gémissements et murmures. Les hommes en tenue nous jetaient, de temps à autre, des biscuits sarakolé. Nous avions terriblement faim.

 

A la fin, je n’en pus mais et profitai d’un moment de détente des gendarmes, occupés à boire du thé, pour descendre et venir les rejoindre. Ils acceptèrent ma présence et m’offrirent, même, quelques verres de thé et des biscuits. A chaque fois qu’ils m’en donnaient, je montais dans le camion pour en passer à ma mère. Comme toutes les personnes âgées entassées dans le camion, ma mère éprouvait des maux de tête, sevrée qu’elle était de thé depuis plusieurs jours. Les pisses des enfants inondaient le plancher et avec la sueur des gens, l’atmosphère devenait suffocante. Ah ! Que ce voyage finisse, même si c’était la mort qui nous attendait ! Les gendarmes, quant à eux, étaient joyeux. Ils riaient, chantaient, jouaient aux cartes. Ils attendaient,
apparemment, une voiture de Kankossa, porteuse d’un ordre de route. Ils n’étaient pas pressés. Mais quelle journée terrible, pour nous ! Aujourd’hui encore, chaque fois que je repasse par ce carrefour, c’est comme si c’était hier…

 

C’est le soir venu que nous repartîmes, enfin, en direction de Bababé. On nous descendit à la brigade. Par chance, nous y trouvâmes un vieux retraité, Abdoulaye Souaïbou, qui avait servi à Kankossa, au titre de préfet. Il reconnut plusieurs de nos anciens et se fit un devoir de nous ménager le plus chaleureux accueil possible, en faisant égorger des boucs pour nous les servir. On mangea donc et passa une nuit à peu près correcte, avant de reprendre la route, le lendemain, vers 17 heures, en direction du fleuve.

 

Juste avant de partir, les gendarmes arrêtèrent un jeune homme qui était venu nous saluer et l’adjoignirent à notre groupe. On nous fouilla une dernière fois, pour récupérer pièces d’identité, monnaie, bijoux et autres objets précieux, y compris boubous et chaussures, pour peu qu’ils parussent de valeur. Comme s’il s’agissait de produits volés que les gardiens de la loi et de l’ordre se faisaient un devoir de récupérer…

 

Notre groupe s’était étoffé et c’était maintenant trois camions qui se dirigeaient vers le fleuve Sénégal. A quelques mètres de la berge, on nous descendit et nous ordonna en file indienne. L’ambiance était étrange, en ce crépuscule mourant. Il n’y avait personne alentour, ni militaire, ni douanier, ni civil. Un lieu très arboré et broussailleux. Une sorte de bout du monde. Nos aînés comprirent, alors, que le commandant de brigade de Kankossa, avide de s’approprier nos richesses sans en rendre compte à quiconque, s’était ingénié à nous expulser en catimini.

 

On traversa dans des pirogues réquisitionnées par les gendarmes. Comme tous les enfants et les personnes faibles, c’est par un turban noué autour de la taille que les piroguiers me descendirent dans l’embarcation. Une affreuse pestilence montait du fleuve. Le piroguier nous dit que cela venait des cadavres de gens tués et jetés dans les flots. On en aperçut quelques-uns, flottant, gonflés, au fil de l’eau. « Ne tentez rien ! », prévint notre conducteur, « ils vous tireraient comme des lapins ». Et de fait, les hommes en tenue, fusil en main, ne quittèrent le rivage mauritanien qu’une fois toutes les pirogues accostées sur l’autre bord où nous étions ainsi jetés, comme des mouches… (A suivre).

 

Sow Samba-

 

SOURCE : LE CALAME

 

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Témoignage d’un jeune peul déporté au Sénégal en 1989: La plaie s’est-elle refermée ?

Rapatrié. Un mot étrange pour beaucoup de Mauritaniens qui ne perçoivent guère tout ce que cela signifie, en quotidien de souffrances. Le Calame publie, ici, le témoignage de Samba Sow, un jeune peul exilé au Sénégal, à l’âge de sept ans, et revenu au pays, vingt ans plus tard.

1- Avant la déportation

Toute vie connaît des hauts et des bas. La mienne est marquée par le conflit de 1989. Je ne suis pas le seul à porter cette cicatrice. L’évènement opposant la Mauritanie et le Sénégal a entraîné tant d’humiliations, de confiscations d’identité et de biens, de déportations, de licenciements arbitraires, d’exécutions extrajudiciaires, que je ne saurais le réduire à ma petite histoire. Mais, bon, il faut témoigner. Humblement. Pour notre guérison à tous.

Concernant ce conflit, je partage mon histoire en quatre séquences : avant les évènements, la déportation, le séjour au Sénégal et l’après rapatriement en Mauritanie. Né le 4 janvier 1982, à Woringuel – à environ huit kilomètres de Kankossa, wilaya de l’Assaba – je suis issu d’une famille peulhe musulmane de nationalité mauritanienne. De la tribu Wodabé, mes parents sont originaires de la commune de L’Haradj, moughataa d’Ould Yengé, plus précisément de Bilazimine, autrement connu sous le nom de Haradj Mothiol. Mon grand père paternel, Pathé Hogo Sow, plus connu sous le nom de Pathé Djibel, et sa famille avaient quitté cette localité vers les années 1970. C’étaient des éleveurs traditionnels de bovins. Sédentaires, pour la plupart, ils transhumaient, parfois, au Mali voisin. Vers la moitié des années 80, ma famille décida de s’installer définitivement à Agoumamel, à environ cinq kilomètres de Kankossa. Nous étions riches, pourvus en terres, bovins, ovins, caprins… Mes grands frères et leurs employés transhumaient, pendant la saison sèche, pour revenir dès les premières pluies. Ceux qui restaient au village s’occupaient des jardins et des vergers. Durant l’hivernage, nous cultivions plusieurs hectares.

Décès angoissants

Mon défunt papa se nomme M’Paly Pathé Sow et ma maman, Aldiouma Demba Ba. Mon père possédait, à lui seul, sept cents vaches. Nous habitions dans la même maison que mes deux oncles paternels, avec leur famille respective. Nous cohabitions, dans le village, avec d’autres populations, en paix et en parfaite harmonie et entente avec nos voisins. Le chef, un intime ami de mon père, se nommait Abeydi. Son épouse, Toutou, était, elle, très liée à ma mère. Ma famille était gentille, elle partageait ce qu’elle avait avec ses voisins. Chaque matin et soir, nos voisins maures venaient chercher du lait. J’étais jeune mais j’accompagnais, déjà, mes frères paître les veaux au Cawré, une mare, et les abreuver, vers midi, au Fereykifé, une rivière. En 1988, mon père me conduisit à l’école coranique, chez mon oncle maternel, Thierno Sirey Barry, à Sayel Sirki, un village non loin du nôtre.

Vers la fin de la même année, j’ai perdu mon papa. A peine quelques mois plus tard, ce fut le tour de Pathé Djibel. Mon grand-père paternel fut retrouvé mort en pleine brousse, à N’Domolli, à environ dix kilomètres d’Ould Yengé. Il était parti à la recherche de son chameau, perdu l’année précédente. Ces disparitions bouleversèrent notre famille et ma mère, de passage à Sayel Sirki, me ramena avec elle à Agoumamel. De retour chez moi, je pus constater combien ces décès angoissaient les miens. Un vrai cahot qui se lisait sur les visages, les marquant profondément. L’adage peulh ne dit-il pas : « Comme les grandes arbres disparaissent pour annoncer un grand fléau, les grandes personnes n’assistent jamais à certains malheurs, elles s’en vont, avant que le désastre ne survienne » ? C’était comme si les décès de mon père et de mon grand père présageaient d’une terrible catastrophe pour la famille.

Quelques mois plus tard, en avril 1989, débutaient les émeutes à Kankossa. De jour en jour, on en recevait de bien mauvaises nouvelles. Plusieurs de nos voisins négro-mauritaniens prirent la fuite vers le territoire malien. Nos voisins maures passaient, chaque jour, à la maison, pour nous demander de rester. « Rien ne va vous arriver », tentaient-ils de nous rassurer. On nous disait que c’était seulement un différend avec les Sénégalais. Cheikhna, le chef de brigade de la gendarmerie de Kankossa, était l’ami intime de mon oncle Samba Pathé Sow. Il promettait, à mon oncle, la sécurité de la famille et de l’ensemble de nos biens.

Mais un jour, nos voisins maures attaquèrent bon nombre de nos vaches et les égorgèrent. Au crépuscule, ils se consacrèrent, au lieu de la prière du maghreb, à les dépecer et s’en partager la viande.

Le malheur est arrivé

Encore inconscient de ce qui se passait, mon oncle se rendit à la mosquée : personne. Il pria donc seul avant de se rendre chez le chef de village. « Assalamou aleykoum ! », dit-il à l’entrée. Personne ne lui répondit. Il s’en étonna, surpris de l’étrange climat qui régnait. Demandant après Abeydi, il s’entendit répondre que le chef devait être chez Lakhawaf. C’était chez ce dernier que s’accomplissait le forfait et, une fois sur place, mon oncle n’eut pas besoin de questionner quiconque pour comprendre que ses voisins-amis-frères-compagnons de tous les jours « avaient coupé le cordon ».

Il revint à la maison, comme un sourd-muet. A peine entré, il fit deux rakats (1). Ma grande-mère, alarmée par le silence de son fils, s’approcha de lui et le questionna. « Que s’est-il passé ? – Ko bonannoo bonii » (le malheur est déjà arrivé). En trois mots, tout était presque dit et les lamentations s’élevèrent. Mon oncle m’informa que mon bélier faisait partie des victimes. Un gros bélier tout blanc et gros. Pour moi, c’était bien plus qu’une bête. Mon père l’avait reçu de son ami berger maure, passant par la maison, comme à son habitude, dans son retour vers le Nord. Plus tard, mon père me l’avait offert, pour me consoler d’une rude correction et j’avais toujours réussi à le sauver du couteau, en maintes occasions, fêtes religieuses, baptêmes et autre accueil d’hôtes. Depuis le décès de mon père, personne n’avait osé lui faire du mal. Et voilà que mon bélier était la proie de nos voisins !

Je courus, avec ma maman, chez Lakhawaf. La maison s’était littéralement transformée en abattoir. Dés l’entrée chez le vieux, j’aperçus la tête de mon bélier. Je n’oublierais jamais cette scène. Dans le crépuscule de ce jour sombre, j’ai versé, je vous l’assure, plus de larmes que je n’avais jamais versées, même le jour du décès de mon père. Toute la famille avait oublié les vaches égorgées et ne se souciait plus que du bélier. C’était presque comme un être humain, pour nous tous, pour ne pas oser dire qu’il reflétait quasiment l’image de mon père.

Mon oncle avertit son ami Cheikhna. La seule réaction du chef de la brigade fut de mandater ses hommes, pour désarmer notre famille, sous prétexte de l’ordre et de la sécurité du village. Consciente de la situation, la famille se prit à se méfier de tous. Comme le dit un proverbe peulh, « mbo yidaa ndagnaa, yidaa ngonaa, yidi ko maayaa » (celui qui en veut à tes biens ne veut pas que tu existes : il veut ta mort). Les anciens parents maures s’étaient transformés en ennemis, avides de profiter de nos biens, sitôt que nous serions chassés. Mais, pour l’heure, ils « veillaient sur nous », armés de fusils, couteaux et machettes, attendant que nous prenions la fuite, à l’instar des autres peuls des villages environnants.

Y en avait-il qui nourrissaient de meilleurs intentions ? Toutou, une des épouses du chef de village, vint nous proposer de garder certains biens. La famille lui remit deux cantines métalliques, pleines d’or et d’argent, de pièces d’état-civil et de toutes les choses précieuses qui avaient pu y trouver place. L’une des valises sera récupérée, plus tard, par une tante paternelle, tandis que l’autre fut subtilisée par le chef de brigade Cheikhna, mis au courant par je ne sais quel service de renseignements. Cheikhna, comme tant de nos voisins, n’avait pour unique plan que de nous déposséder. C’est lui qui prit l’initiative de nous expulser, bien après la fin des évènements.

Il voulut nous déporter vers le Sénégal par la route d’Ould Yengé-Sélibaby-Gouraye, le plus court trajet. Mais le gouverneur du Guidimakha dégagea sa responsabilité. Il se rabattit alors sur le trajet Guérou-Kiffa-Aleg. Mais, au carrefour d’Aleg, Trarza et Bogué dégagèrent, à leur tour, leur responsabilité. Cheikhna profita de l’absence du préfet de Bababé pour achever sa triste besogne. Mais, si un bienfait n’est jamais perdu, un méfait ne l’est guère moins. Sitôt après notre expulsion, le chef de brigade fut muté au port de Nouakchott. Quelques mois plus tard, il fut frappé d’une maladie incurable et partit se faire soigner jusqu’au Maroc. Son corps enflait. « Faites attention aux peulhs ! », délirait-il dans ses souffrances, « Bgar voullane jeh ! » (les vaches des Peulhs sont là).

(A suivre)

Samba Sow.

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Les derniers Adieux de l’enfant de Djéol

altLa mort d’un être cher est toujours douleur. Mais quand derrière le vide laissé par le défunt, subsistent des souvenirs empreints de générosité et de grandeur d’âme, les souffrances se dissipent par la force de la méditation et de la foi. La mort du journaliste Abdallahi Mahmoud Bâ est une perte énorme pour la Mauritanie, pour le Fouta et particulièrement son Djéol natal.

C’est un cortège funèbre monstre qui l’accueillit dans sa dernière demeure dans un élan de recueillement de d’émotion profonde. C’est là une marque d’estime et d’affection voué à l’illustre disparu parti dans la plus grande discrétion ce matin du dimanche. En s’en allant stoïquement et religieusement, Abdallahi savait que le rappel avait sonné et comme cette phrase tombant de la bouche du capitaine Fracasse de Chateaubriand, « Oh mort vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre », le journaliste émérite a fermé les yeux pour l’éternité.Ce chemin par lequel chacun attend son tour est tracé par le maître des cieux, nul n’y échappera. Mais il y a ceux qui savent s’y préparer en ménageant leurs montures. Abdallahi Mahmoud est un exemple de modestie, de courtoisie et de retenue. Il a fait les beaux jours de la télévision nationale. En dépit de toutes les petites mesquineries, de tous les coups bas il est resté digne et attaché aux principes du travail bien fait dont il s’est acquitté avec élégance et maîtrise. L’opportunisme n’a jamais été son sport favori, ni les courbettes sa gymnastique. Ce n’était pas le genre formé à cette école de la facilité.Il le doit sans doute à son éducation dans son milieu familial aux côtés de son précepteur qui n’est autre que son père, le grand érudit El hadj Mahmoud Bâ , l’homme qui installa les écoles Fallah en Mauritanie et dans toute l’Afrique noire. L’œuvre paternelle a continué à accompagner sa progéniture sans orgueil ni défaillance morale. De père en fils, cet héritage culturel a toujours été mis au service de la nation. L’Etat se ferait le devoir de réhabiliter cette grande université spirituelle et élever ce trésor au rang du patrimoine historique. Abdallahi Mahmoud Bâ et les siens se sont investis comme ils pouvaient pour sauver cet immense legs.Il appartient à chacun de continuer le travail de perpétuation de cette mémoire historique. Adieu l’enfant de Djeol et repose en paix au milieu de tes aïeux.

TEMPS FORTS-LE RENOVATEUR.

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