Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

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Souvenir et témoignage sur les évènements de 1989 (cas du Tagant )

TEMOIGNAGE SUR LES DEPORTATIONS  EN MAURITANIE 1989   CAS DU TAGANTLa déportation est l’action d’obliger quelqu’un, le plus souvent un groupe de personnes, de quitter son habitat, son territoire ou son pays.

Dans le droit français, la déportation occupe la troisième place après la peine de mort et les travaux forcés à perpétuité pour sanctionner ceux qui ont commis des crimes contre la sûreté de l’état ; dans certains cas, la déportation a pour objectif la destruction physique notamment dans le génocide des Arméniens, des Juifs et des Tsiganes.

C’est cette destruction physique que visaient les déportations en Mauritanie dont les victimes ne sont coupables d’aucun crimes ; sinon d’être nés noirs et de vouloir le rester.

Le prétexte que prirent les autorités mauritaniennes fut un banal incident entre éleveurs mauritaniens et paysans sénégalais qui malheureusement dégénéra occasionnant des conséquences incalculables, dont les journées macabres à Dakar puis à Nouakchott qui resteront à jamais inoubliables : Des massacres et pillages de biens eurent lieu des deux côtés. Les sénégalais en Mauritanie furent l’objet de rapatriement chez eux.

La communauté internationale découvrit avec surprise et stupeur que la Mauritanie, lors du rapatriement des rescapés sénégalais déportait en même temps plusieurs dizaines de milliers de ses citoyens noirs au Sénégal et au Mali (Peuls, Wolofs, Bamanan et Soninko)

Les différents recensements du HCR à leur sujet avancent des chiffres oscillant entre 65 000 et 70 000 au Sénégal, et 10 000 et 15 000 au Mali.

Dans des villes comme Nouakchott, Nouadhibou, des fonctionnaires, des ouvriers furent arrêtés dans leur lieu de travail, certains furent détenus arbitrairement avant d’être déportés, d’autres le furent directement, laissant derrière eux leurs familles entières (conjoints(es), enfants, pères, mères, etc.)

A l’intérieur du pays, un autre mode opératoire minutieusement planifié fut exécuté par des gouverneurs qui rivalisèrent de zèle,de brutalité et de haine contre de paisibles citoyens.

Des militaires, des gendarmes et autres milices armées encerclent les villages. Les hommes sont triés et conduits très loin hors du village,où ils seront torturés et humiliés avant d’être conduits au fleuve (la frontière) pour se retrouver au Sénégal. Les femmes et les enfants séquestrés un ou deux jours durant,à la merci de leurs bourreaux, subissent viols et violence avant de connaître le même sort que les hommes.

Dans un article écrit par feu Sennen ANDRIAMIRADO paru dans Jeune Afrique n° 1487, juillet 1989 on peut lire : « un vieillard montrer sa carte d’identité nationale mauritanienne et raconte. Des soldats haratines commandés par des Beydanes sont venus nous réveiller à 2 heures du matin. Ils ont rassemblé tous les habitants à la maison communautaire. Les bijoux des femmes et des jeunes filles ont été arrachés ; on nous a demandé nos papiers pour vérification d’identité, puis ils les ont déchirés. Tous les hommes ont été déshabillés complètement. A 4heures du matin on nous a embarqués dans des camions jusqu’à environ 70 km de notre village. Là on nous a fait monter dans des pirogues pour nous faire traverser le fleuve, à un endroit où il n’y avait pas, de l’autre côté des villages sénégalais.Les jeunes ont voulu résister, ils ont été tabassés».

Il écrit plus loin, « tous les soirs des centaines de nouveaux arrivants , cette fois exclusivement des Négro-mauritaniens « déportés » débarquent dans les villages sénégalais des départements de Dagana, Podor, Matam et Bakel ;certains ont franchi le fleuve en pirogues, d’autres à gué ou à la nage. ». Dans la région de Tagant, le gouverneur a procédé autrement, ce que nous expliquerons à travers notre témoignage qui est aussi celui de nos compagnons d’infortune.

Tous les fonctionnaires noirs qui servaient au Tagant en 1989 furent déportés au Sénégal. Après l’expulsion des sénégalais, nous, noirs non haratines fûmes convoqués et parqués deux jours durant à l’escadron de la garde nationale à Tidjikja pour vérifier notre nationalité par une commission composée :

 du gouverneur de la région

 du directeur de sûreté régionale

 du commandant de la région militaire

 du chef de brigade de la gendarmerie

 du chef de brigade de la garde régionale.

Devant cette commission, il fallait présenter tous nos papiers d’état civil :

 Acte de naissance

 Carte d’identité nationale

 Certificat de nationalité

 Diplômes

Ensuite répondre à une série de questions dont :

-Quelle est votre position par rapport au conflit qui oppose la Mauritanie au Sénégal ?

-Est-ce que vous avez de la famille au Sénégal ?

-Est-ce que dans le passé vous avez eu à faire des séjours au Sénégal ?

-Qu’est ce que vous connaissez des FLAM?

-Connaissez-vous les officiers putschistes de 1987 ?

Nous fûmes tous libérés mais nos papiers confisqués. Notre répit fut de très courte durée.

Le directeur régional de la sureté et son adjoint tous noirs (peuls) furent arrêtés et envoyés à Nouakchott. Alors, les arrestations et détentions de tous les fonctionnaires noirs reprirent. A la date du 25 mai 1989, tous les négro mauritaniens étaient détenus et ramenés à Tidjikjat au commissariat de police et en prison où nous sommes restés pendant 4 jours avant le grand rassemblement des familles qui annonçait la déportation.

Dans la nuit du 28 mai 1989, des camions bennes furent envoyés à nos domiciles pour embarquer nos familles, ne leur laissant rien prendre (comme les hommes), sauf les vêtements qu’elles portaient. Au petit matin, lorsqu’on nous sortit de nos cellules c’est pour les rejoindre pour une destination inconnue.

Au sortir de Tidjikjat, notre convoi fit une halte dans une cuvette où nous attendaient toutes les autorités de la région, le gouverneur à leur tête. Avec une brutalité bestiale, les gardes nous firent descendre pour une fouille systématique et humiliante ; ils nous reprirent tout, jusqu’à nos bagues. Lorsque notre convoi reprit la route, les militaires, gendarmes et gardes lourdement armés pour nous escorter étaient plus nombreux que nous.

Entassés comme du bétail, nous endurâmes les difficultés du voyage (on était des cibles des villages que nous traversions ; insultes, jets de pierres) jusqu’au lendemain à midi, pour arriver à Boghé où nous fûmes accueillis par des gardes et des policiers, plus hargneux, plus zélés.

Furieux et déçus de n’avoir rien trouvé sur nous à reprendre après une dernière fouille, ils obligèrent certains à échanger leurs habits encore en bon état contre des haillons repris de ceux qui nous ont précédés… Des armes braquées sur nous, sans chaussures alors que la température dépassait les 50 degrés à l’ombre, nous fûmes conduits comme du bétail au fleuve. De la rive sénégalaise, des piroguiers nous voyant arriver, nous apportèrent des pirogues pour nous faire traverser le fleuve.

Les habitants du village sénégalais de Démeth nous accueillirent spontanément et chaleureusement, nous faisant oublier le calvaire que nous venions de vivre. C’était le 30 mai 1989 à 13heures. Ce sera pour certains d’entre nous un aller sans retour. Ils seront nombreux à succomber aux maladies, à la misère, au chagrin de cet exil forcé, emportant dans leur tombe l’espoir d’un retour dans leur patrie parce que c’était à l’espoir que caressaient tous les déportés.

Au vu de ce qui s’est passé, nous exigeons aux autorités mauritaniennes que ceux qui sont rentrés au pays soient indemnisés à la hauteur du préjudice subi (moral et matériel) et qu’ils retrouvent leur travail en tenant compte des réalités en place. Ce n’est point 2 millions d’ouguiyas qui effaceront la souffrance subie.

Nous voudrions terminer en vous invitant ici, maintenant et pour toujours, d’avoir pour eux une pensée pieuse, une prière pour que reposent en paix leurs âmes en terres étrangères..

Témoignage de :

Dia Ibrahima Aly dit Yaaya Maabel et Niang Amadou Boubou enseignants déportés de Tidjikjat le 30 mai 1989 vers le Sénégal

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L’ex officier Dia Ousmane samba nous a quittés : Cinq ans déjà !

L'ex officier Dia Ousmane samba nous a quittés : Cinq ans déjà !OCVIDH – C’était le 20 Mars 2010, à 08h10, la nouvelle nous venait douloureusement, impuissamment de l’hôpital de Ris Orangis dans l’Essonne en France, il s’agissait du décès d’un fils valeureux de la Mauritanie, l’ex officier Dia Ousmane Samba, connu dans son engagement pour la promotion des droits de l’Homme en Mauritanie mais surtout sur ces nombreuses qualités humaines, de tolérance, de respect, d’altruisme, d’amour pour les autres et de son éternel dévouement et alignement à la parole d’Allah, qui forcent l’admiration et le respect de tous les camarades d’où le surnom de la force tranquille.

L’organisation contre les violations des Droits de l’Homme (OCVIDH) à l’occasion du cinquième anniversaire de sa disparition lui rend un hommage appuyé et prie le tout puissant de lui accorder son pardon et sa clémence. Que l’ensemble de ces œuvres de bienfaisance dans notre monde ci-bas lui servent de parapluie et de passeport dans le monde de la vérité et de l’éternité.

L’OCVIDH, témoigne, de la sincérité de ce grand baobab de la lutte contre les discriminations et du racisme d’état en Mauritanie, son nom ,restera inéluctablement parmi les illustres fils de ce pays, qui malgré les aléas de la nature, les tentations et les manœuvres de tout genre sont restés fidèles à leur conviction et moralité et pour l’intérêt suprême de notre pays, c’est à dire une Mauritanie, plurielle ,réconciliée avec l’ensemble de ces fils et filles .

Oui , Ousmane Samba Dia repose en paix l’OCVIDH se souviendra toujours de toi. Qu’Allah le tout puissant te compte parmi ces hotes privilégiés. Amen. Inna Li laahi wa inna ileyhi rajioune.

Pour le bureau exécutif de l’OCVIDH
Site :www.ocvidh.org
ocvidh001@wanadoo.fr

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Il s’appelait Tenguella Ba : le symbole du refus de l’injustice et de l’arbitraire, de la domination et de la compromission est parti dans la dignité (14 septembre 1940 – 26 février 2015)

Il s’appelait Tenguella Ba : le symbole du refus de l’injustice et de l’arbitraire, de la domination et de la compromission est parti dans la dignité (14 septembre 1940 – 26 février 2015)Sa dernière apparition publique en France remonte au 2 octobre 2011. Il sortait d’une longue hospitalisation en région parisienne, loin des siens. Il trouva tout de même, ce jour sans l’aval de ses médecins, les ressources pour se joindre à la grande manifestation pour exprimer son indignation contre l’assassinat du jeune Lamine Mangane à Maghama et sa colère contre l’opération d’enrôlement discriminatoire qui lui rappelle la déchéance de sa nationalité mauritanienne en 1969 déjà.

Dans l’élément vidéo mis en lien plus bas dans ce texte, il lance le message suivant aux manifestants de la place Trocadéro à Paris : http://www.dailymotion.com/video/xlgdjn_touche-pas-a-ma-nationalite-hommage-a-lamine-mangane-assassine-par-des-ss-de-mauritanie-2_news?start=2).

« Il faut vous regrouper et éviter que les gens vous divisent. Votre combat doit être un combat commun et vous ne pourrez le gagner que si vous restez unis ». Déjà en 1962, au sein de l’Union Générale des Originaires de la Mauritanie du Sud (UGOMS), tout jeune étudiant, il s’insurgeait contre ce qui, à ses yeux, prenait la forme d’une dérive : l’orientation de plus en plus arabe prise par la direction du pays.

Au bas de la page 3 de la longue liste des signataires du Mémorandum de ce mouvement naissant, figurait un certain Tenguella Ba, un des deux étudiants parmi la centaine de noms dont la plupart était instituteurs ou fonctionnaires, tous originaires de la Vallée. Il posait là un acte d’engagement fort contre une politique qu’il dénoncera tout au long de sa vie.

Les choses ne tarderont à se préciser avec la mesure rendant officielle la langue arabe et obligatoire son enseignement dans un pays dont les ressortissants ne sont pas tous Arabes.

Quand, en application de cette mesure d’arabisation du système éducatif, des manifestations éclatent, notamment la grève de janvier et février 1966, il n’hésita pas à apporter son soutien au mouvement des élèves noirs (il fait partie des 31 fonctionnaires noirs qui ont ouvertement approuvé et soutenu la publication du Manifeste des 19). La conséquence de ce soutien va être immédiate, radicale et déterminante pour la suite de la carrière et de la vie de l’homme.

Suspendu de ses fonctions (au Ministère de la Justice, en charge de la Législation), il se rendra au Sénégal où il retrouvera deux anciens dirigeants signataires du Manifeste des 19, exilés forcés dans ce pays, pour, selon ses propres mots « trouver un moyen de vivre » : son cousin et beau–frère Abdoul Aziz Ba (brillant magistrat, Président du Tribunal de Première Instance de Nouakchott jusqu’en févier 1966, qui deviendra Président du Conseil Constitutionnel du Sénégal, Président du Conseil d’Etat, Président de la Commission nationale de lutte contre la corruption et la concussion de ce même pays) et Abdoulaye Sow (ancien Trésorier général de Mauritanie qui se reconvertira avec succès comme patron de l’une des plus grandes boîtes d’assurances du Sénégal).

Mais l’homme décide dans un premier temps de revenir au bercail. Il fut réintégré, mais ne renonce pas pour autant à la lutte dont les justifications demeurent. Avec des amis, ils mettent en place une organisation clandestine pour porter une opposition à la politique conduite par Moktar Ould Daddah.

Une clandestinité qui les privera de toute possibilité de promotion : Moktar Ould Daddah ayant annoncé dans une déclaration qu’il faudrait désormais être affilié au Parti du Peuple Mauritanien (PPM) pour prétendre à une promotion sur le plan administratif, en termes de responsabilité. Avec ses amis, ils font le choix douloureux de se démarquer du parti-Etat en refusant les responsabilités miroitées par Moktar Ould Daddah.

En 1969, pour une déclaration tenue sur le caractère raciste de l’Etat et le danger que celui-ci faisait courir à la Nation par sa politique, il fut révoqué de ses fonctions, et par la même occasion, déchu de sa nationalité au motif fallacieux qu’il avait acquis une autre nationalité.

Mais c’était sans compter avec la ténacité de l’homme. Sa réplique fut immédiate. Fait inédit et unique dans les annales de l’histoire de notre pays : Tenguella intente une action en justice contre l’Etat devant la Cour suprême de Mauritanie. Ironie de l’histoire, le Juge, un Français, qui s’est saisi de l’affaire était son collègue au Ministère de la Justice.

Tenguella lui apporte un argumentaire simple mais irréfutable à l’appui de sa plainte : la loi 61-112 du 12 juin 1961 (modifiée en 2010 par une loi de circonstances). L’article 1 de cette loi 61 -112 stipule en effet que : « est Mauritanien, l’enfant né d’un père mauritanien ». En appui à cet article, il joint le certificat de nationalité de son père et son acte de naissance, enregistré en 1940 à Aleg où il est né le 14 septembre 1940 et où exerçait son père.

L’affaire fut jugée et moins de deux années après, la Cour suprême condamne la Mauritanie et reconnait à Tenguella aussi bien la nationalité mauritanienne que la nationalité sénégalaise. Nationalités qu’il conservera tout au long de sa vie.

La nationalité pour Tenguella, c’était déjà « touche pas ». C’est « un fait préexistant » que nul n’a le droit de contester à l’autre, se plait-il à préciser. Elle était si sacrée, y compris pour l’Etat mauritanien, que le citoyen ne pouvait y renoncer par lui même. Il fallait pour ce faire suivre une procédure, arbitrée par la Cour suprême, seule habilitée à reconnaitre ou à déchoir éventuellement le citoyen de sa nationalité.

La permanence de l’injustice qu’il dénonce, la répétition des exactions contre ceux qui osaient dénoncer cette injustice, la compromission d’une certaine classe finiront de convaincre Tenguella à quitter définitivement la Mauritanie et retourner au Sénégal qui l’accueille à bras ouverts.

Administrateur de son état, il finit sa carrière dans la Chambre de Commerce de ce pays en qualité de secrétaire général à Kaolack puis à Tambacounda, décoré et fait Chevalier de l’Ordre National du Lion. Il quitte la Mauritanie, mais ne coupe pas avec le pays. Il a vécu avec beaucoup de peine les différents évènements qui l’ont secoué.

En 1986, quand arrivent au Sénégal les étudiants ayant fui la répression du régime de Ould Taya, il fut une des personnes ressources leur ayant apporté aide et accompagnement pour retrouver leur marque. En 1987, lorsque son cousin, ingénieur du génie, le Lieutenant Abdoul Ghoudouss Ba, en stage en Algérie, fut extradé en Mauritanie à la suite de la tentative de coup d’Etat, il envisagea de porter plainte.

Mais l’absence d’éléments probants sur le statut de ce dernier au moment de son arrestation en terre étrangère (la demande d’une protection internationale et surtout l’accord d’un pays tiers) dissuadera le juriste chevronné. La mort d’Abdoul Ghoudouss Ba en prison le 13 septembre 1988 à Oualata et la déportation de dizaines de milliers de Mauritaniens noirs au Sénégal en 1989 vont définitivement ranger Tenguella du côté de la résistance.

Mais qu’est-ce qui pouvait pousser cet homme, né et grandi dans le premier cercle de l’Etat mauritanien à emprunter cette piste, sinon le refus de l’injustice, de l’arbitraire et de la domination. Il pouvait s’accommoder de la réforme d’arabisation de 1966 et voir s’ouvrir pour lui, sa progéniture et bien plus largement, les facilités de tous ordres. Mais cela ne ressemble pas à l’homme.

Il préfèrera l’intérêt du grand nombre, quitte à en payer le prix. Son père Amadou Diadié Samba Diom Ba que Moktar Ould Daddah appelait Mawdo (ainé en Poular) était un grand pionnier de la construction de la Mauritanie, premier Noir à détenir un portefeuille de Ministre de la toute naissante République Islamique de Mauritanie, celui des Travaux Publics, des Transports, des Postes et des Télécommunications dans le 1er Conseil de Gouvernement de la Mauritanie autonome de 1957 à 1960.

De 1958 à 1961, cumulativement avec ses fonctions gouvernementales, Amadou Diadié Samba Diom Ba fut Président du Conseil d’Administration de la Société de Construction Immobilière (SOCIM), chargée de la Construction de Nouakchott nouvelle capitale de la République Islamique de Mauritanie.

C’est en cette qualité qu’il procéda en 1958 à la pose de la première pierre de la ville de Nouakchott en compagnie du Général De Gaulle, Président de la République Française et Maitre Moktar Ould Daddah, Président de la Mauritanie autonome.

De son père, ancien Chef de canton de Littama avec résidence à Maghama de 1929 à 1932 ; Administrateur dans plusieurs localités du pays entre 1920 et 1951 (Mbout, Kiffa, Saint-Louis, Aleg, Medredra, Sélibaby) et Conseiller à l’Assemblée territoriale de Mauritanie puis au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française (AOF) en 1952 aux côtés de Senghor, Houphouët Boigny et Sékou Touré, il apprit l’estime de soi, le sens de l’honneur, du bien commun et de l’intérêt général.

Tout comme il découvrit cette Mauritanie plurielle dont il s’évertue sa vie durant à cultiver et à préserver la diversité. Cette Mauritanie d’antan, métissée, apaisée et reconnaissante à l’image de l’ancien Président de la République, Sidi Ould Cheikh Abdallah, qui témoignait il y’a quelques années à Nouakchott sa gratitude aux parents de Tenguella à l’occasion des funérailles de sa mère, Kardiatou Birane Wane (affectueusement surnommée Khadijettou Mint Almami par les Maures), eux qui ont accompagné ses premiers pas d’écolier.

Fier de son héritage comme rarement on pouvait l’être, parfait locuteur du Hassaniya, détenteur de précieux documents d’archives qu’il tient de son père et mis régulièrement à notre disposition, Tenguella qui était convaincu que le pays pouvait être à l’image de sa vie familiale (une veuve de la tribu des Oulad Bousba) ne verra pas poindre l’aube d’une Mauritanie unie dans sa diversité et égalitaire entre ses composantes.

Notre génération, celle qui l’a précédée surement, celles qui l’ont suivie certainement, garderont en mémoire le souvenir d’un homme qui fut un témoin engagé et toujours disponible. En digne héritière, Khar Tenguella, sa fille, poursuit le combat. Salut le Juste qui s’est toujours fait un point d’honneur à recevoir et aider ses compatriotes en visite au Sénégal, le combattant de la liberté, de l’égalité et de la justice.

Que ton âme repose en paix en terre sénégalaise, terre d’accueil et d’intégration. Amine.

 

http://www.dailymotion.com/video/xlgdjn_touche-pas-a-ma-nationalite-hommage-a-lamine-mangane-assassine-par-des-ss-de-mauritanie-2_news?start=2).


 

Ciré Ba et Boubacar Diagana – Paris, 27 février 2015

http://www.dailymotion.com/video/xlgdjn_touche-pas-a-ma-nationalite-hommage-a-lamine-mangane-assassine-par-des-ss-de-mauritanie-2_news?start=2).
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NÉCROLOGIE ET CONDOLEÁNCES DES FPC : Camarade Tenguella BA N´EST PLUS, NOUS PERDONS UN GRAND COMBATTANT DE LA LIBERTÉ.

altNous venons d´apprendre avec une grande tristesse le décès d´un de nos doyens, camarade, oncle, père et frère Tenguella Amadou Diadié Ba, arraché à notre affection dans cette nuit du 26 février à Dakar.
Rappelons de le camarade Tenguella faisait partie du cercle élargi du Manifeste des 19, ces 35 cadres qui ont soutenu la grève des élèves noirs de 1966 et des 19 rédacteurs du manifeste. Juriste et un des premiers cadres de la Mauritanie indépendante il fut suspendu de ses fonctions par le régime de Mokhtar Ould Daddah en 1966 et forcé à l´exil avec le président des 19 le magistrat feu Ba Abdoul Aziz et du vieux Sow Abdoulaye. Ils seront bien accueillis et intégrès dans l´administration sénégalaise par le président Senghor avec le soutien des grandes notabilités du Fouta comme feu Thierno Saïdou Nourou Tall un des grands soutiens de notre lutte, jusqu´à sa mort il était le secrétaire général de la chambre de commerce de Tambacounda.

Feu Tenguella a été aussi un des parrains et conseillers de nos jeunes éxilés politiques au Sénégal après la rédaction du manifeste du négro-mauritanien opprimé et la répression haineuse et sauvage contre notre mouvement les FLAM en 1986. Il a participé à toutes nos manifestations, nos campagnes de mobilisation et mis son carnet d´adresse et ses moyens à notre disposition. Nous perdons en lui un grand homme de refus, un grand combattant de la liberté et un des plus dignes fils de la Mauritanie et de l´Afrique. 

Pour la petite histoire, rappelons qu´il est le fils de Amadou Diadié Ba, le premier négro-mauritanien membre des deux premiers gouvernements de la Mauritanie indépendante et qui a inauguré la ville de Nouakchott en tant que ministre de l équipement et des infrastructures. Cette position du fils du ministre ne l´a pas empêché de combattre ouvertement le régime de Mokhtar et les dérives du Système raciste et esclavagiste de Nouakchott. Doyen Tenguella était un homme de principe et de convictions et surtout un homme de culture et des sciences. Nous venons de perdre en lui un des plus grands archivistes de notre histoire et de notre mémoire. Jusqu´à son dernier souffle il a toujours épaulé nos combattants de la liberté. 

A sa famille éplorée, à sa dévouée fille et amie notre camarade Khar Tenguella, à son plus qu´ami et confident Ciré Ba, à tout Damnga, à toute la Mauritanie et le Sénégal, les FPC présentent leurs condoléances les plus attristées et prient qu´Allah le tout puissant l´accueille en son Saint paradis. 

A la mémoire de tous ceux tombés pour les causes justes nous répéterons après d’autres, cette oraison funèbre devenue classique «Doyen Tenguella, ta vie fut combattante, ta mort héroïque, ton sacrifice sacré et ta mémoire éternelle». A Dieu nous appartenons et à lui nous retournons.

La lutte continue!

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10 novembre 1990, sombre journée : De la Guerra à Inal

10 novembre 1990, sombre journée : De la Guerra à Inal« …Ce matin du 10 novembre 90, après avoir effectué le contrôle de mes effectifs, dans tous les pelotons, j’ai eu un entretien avec les pêcheurs. L’ordre du jour portait sur l’horaire du retour de la pêche en mer. Je leur avais fixé les heures de départ et de retour, cinq heures du matin pour le départ et vingt heures pour le retour. Ils doivent tous être de retour à vingt heures de manière à ranger leurs moteurs de pirogues dans un local du port de La Guerra. Ce dernier abritant des militaires avec leur matériel, je dois en limiter l’accès pour des raisons de sécurité. Mais il y a toujours quelques pêcheurs qui, sous un prétexte ou un autre, trouvent le moyen de rentrer beaucoup plus tard. Cela nous oblige à être en état d’alerte jusqu’au retour des retardataires. Je dois informer mes supérieurs de tout incident grave concernant la population civile de la localité. Et il y a souvent des chavirements de pirogues qui entraînent parfois mort d’hommes par noyade. Les langoustes ont la fâcheuse habitude de s’installer dans des endroits difficilement accessibles et les pêcheurs n’hésitent pas à prendre de très gros risques pour quelques kilos…
Arrestation

A 18 heures, mon chauffeur n’est toujours pas de retour, il devait être là depuis deux heures déjà. Je charge alors le sous-lieutenant Bodde, mon adjoint, de lui dire de me rejoindre à la maison et je prends un taxi. Nous empruntons l’unique route bitumée qui traverse La Guerra. Une sentinelle nous arrête à la sortie de la ville, mais elle me reconnaît, et fait signe au taxi de continuer. Nous dépassons l’ancien poste de contrôle des douanes espagnol et celui de la Mauritanie. Ces constructions n’abritent plus que des chiens errants aujourd’hui. Nous traversons la voie ferrée et empruntons le tronçon Cansado – Nouadhibou. Sur la droite, se trouve le petit camp de militaires mariés, la Tour bleue. Cet ancien camp doit son nom à la couleur bleue de ses deux tours. C’est ici qu’était basé le commandement régional avant d’emménager à l’actuelle base Wajeha. Les anciens bureaux sont complètement en ruines mais quelques bâtiments en décrépitude, longeant une baie jonchée d’épaves de bateaux, abritent une dizaine de familles militaires.
Nous sommes à l’entrée de Nouadhibou quand un véhicule militaire, une Land-Rover, nous dépasse. Le chef de bord, que je reconnais, nous demande, à grand renfort de gestes, de nous arrêter. Je dis au chauffeur du taxi de ranger sa voiture. Le capitaine Mohmed Moctar Ould Soueid’Ahmed me fait signe de venir. Je me dis que mon véhicule est certainement tombé en panne et que le Capitaine Ould Soueid’Ahmed qui est mon chef hiérarchique est peut-être venu lui-même me ramener comme cela lui est, parfois, arrivé. Le capitaine Ould Soueïd’Ahmed est issu de la première promotion d’officiers formés dans le pays… Ould Soueïd’Ahmed a été à chaque fois major de sa promotion, c’est aussi un homme juste et pieux. Il me rend mon salut et m’annonce que le commandant de région militaire, le colonel Sid’Ahmed Ould Boïlil, demande à me voir. Je prends place entre lui et le chauffeur, le soldat de première classe Ndiaye Samba Oumar (3ème en partant du bas, colone de gauche rubrique galerie des martyrs site OCVIDH : http://ocvidh-mritanie.assoweb.com/uploaded/photo/) Dans la voiture, je manifeste le désire d’en savoir un peu plus sur les raisons de cette convocation. Il me répond qu’il ne sait pas, qu’il lui a simplement été demandé de venir avec moi et que le colonel nous attend dans son bureau. Il n’y a rien d’anormal à cela, compte tenu de ma fonction. Ould Soueïd’Ahmed ne me pose même pas de questions pour savoir comment s’est passé le service du week-end. C’est plutôt cela que je trouve anormal. L’ambiance est tendue. Je saisis l’ambiguïté de la situation. Depuis quelques jours une rumeur court, faisant état de l’arrestation de militaires négro-mauritaniens. Deux officiers, le lieutenant Sall Abdoulmaye Moussa et le lieutenant Sall Amadou Elhadj, ont été arrêtés pour des raisons qui m’échappent, il est aussi question de sous-officiers et hommes de troupes. Le sergent chef Diallo Abdoulaye Demba, mon chef du peloton du port de La Guerra, a été convoqué à la base régionale pour une “mission”. Il n’est toujours pas revenu et je ne sais plus que dire à son épouse qui vient presque tous les jours me demander quand Diallo sera de retour. Le véhicule tourne à droite pour emprunter la route qui passe entre la base marine et l’infirmerie de garnison. On aurait pu continuer sans emprunter cette route, mais on serait obligé de passer devant chez moi. Je comprends avec le recul que cette déviation n’était pas innocente.
Nous arrivons à la base Wajeha, le lieu de commandement régional. Il n’y a plus que le service de permanence et de sécurité en place. Le colonel Ould Boïlil n’est pas dans son bureau, il serait parti en visite d’inspection au PK 12, une position militaire située à douze kilomètres de la ville. Le capitaine Ould Soueid’Ahmed me dit de rester avec le lieutenant Naji Ould Manaba, en attendant le retour du colonel. Je remets au chauffeur du capitaine, le soldat de première classe Ndiaye Oumar Samba une somme d’argent que j’avais en poche, à remettre à mon épouse, le comptable est passé le mercredi à La Guerra pour la paye. J’ai sur moi mon salaire et celui de mon ordonnance. J’explique à Ndiaye la répartition de la somme. Je sais qu’en remettant cet argent à ma famille, Ndiaye sera amené à leur expliquer que je suis retenu à la région militaire. J’ai déjà compris que ce soir je ne rentrerai pas à la maison. Le colonel Ould Boïlil n’effectue jamais de visite d’inspection la nuit. Voilà six ans que je travaille avec lui et, aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais vu ou entendu un de mes collègues parler d’une visite nocturne du colonel Ould Boïlil. De son travail, il se contente de faire le strict minimum. Le lieutenant Naji, responsable de l’escadron de commandement régional, et moi, nous nous rendons au mess des officiers. Je reste là, seul, à attendre dans l’une des pièces qui servent de chambres pour officiers de passage ou de salle d’arrêts de rigueur. Le lieutenant Naji Ould Manaba ne sait pas pourquoi je suis là, et il n’a pas non plus la moindre idée de l’endroit où peut être le colonel. Il m’a semblé tout à l’heure que l’information selon laquelle le colonel était en visite au PK12 venait de lui. Et voilà qu’il ne s’en souvient plus.
Tard dans la nuit, le lieutenant Ould Manaba entre dans la chambre, accompagné de quatre soldats en armes et me somme d’enlever mon ceinturon, mes épaulettes et mes rangers. Je lui en demande les raisons. Il me répond qu’il ne fait qu’exécuter les instructions de ses supérieurs. Je cherche à comprendre ce qui se passe sur son visage mais impossible de croiser le regard du lieutenant Ould Manaba. Nous avons lui et moi souvent joué ensemble aux échecs ou au jeu de dame. Il s’était tissé de bonnes relations entre nous. Je comprends sa gêne à exécuter un ordre pareil. Donc, soit le colonel est de retour de “sa visite”, soit, après avoir été informé de ma présence, il a donné des instructions précises-me concernant. Dès qu’Ould Manaba sort, les soldats se ruent sur moi pour me ligoter et me bander les yeux. Ils appartiennent à la formation de l’artillerie lourde, la batterie des 105 mm, basée dans l’enceinte de la garnison régionale et placée sous le commandement du lieutenant Lobatt Ould Mohamed. Ces militaires s’étaient montrés les plus cupides et les plus répressifs lors des événements ayant opposé la Mauritanie au Sénégal en 89. D’ailleurs, ma montre est retirée tout de suite et quelqu’un me fait les poches, j’ai été bien inspiré de remettre à Ndiaye Samba Oumar l’argent que j’avais sur moi. Les yeux bandés, je suis littéralement soulevé de terre et jeté dans un camion où j’atterris sur d’autres militaires ficelés comme moi. Parmi eux, je ne reconnais que l’adjudant chef Konaté Kalidou, le chef de garage régional. Je le reconnais à sa voix. Nous avions eu, lui, l’adjudant Diop Bocar Bayal (3ème en partant du bas colone dumilieu), et moi, par le passé, à faire plusieurs parties de pêche ensemble ; nous prenions une barque pour nous approcher des épaves des bateaux de la Tour bleue où il y avait en général beaucoup plus de poissons qu’ailleurs, surtout les dorades dont nous raffolions. Dans le camion, nous avons tous les yeux bandés. Le temps d’embarquer deux autres “colis” et le camion se met en route. Nous sommes entassés les uns sur les autres et serrés comme des sardines et n’avons aucune idée de notre destination. Les gardiens nous tabassent tout le long du parcours. Je commence à me faire une idée précise de ce qui nous attend.
Deux ou trois fois, le camion s’arrête pour embarquer d’autres prisonniers ou pour permettre aux gardiens de se débarrasser de cadavres de prisonniers morts, asphyxiés sous le poids de leurs camarades. Nous ne voyons rien et par conséquent ne pouvons savoir avec exactitude de qui il s’agit. Une fois je sens contre mon pied, le contact froid d’un corps qu’on tire. “Il est mort, dit une voix, l’autre aussi, sors-le !” L’un de nos gardiens répond : “Je crois qu’il vit lui”. Le premier reprend : “descends-moi celui-là”. Ce doit être un gradé qui parle. La voix m’est vaguement familière. Elle me parvient déformée comme s’il parlait à travers un voile, la personne doit parler à travers son turban. Suit aussitôt le bruit sourd d’un corps que l’on jette par terre. A peine le prisonnier désigné touche-t-il le sol que ses cris déchirent la nuit, la bastonnade est brève mais d’une rare violence. C’est au cours d’un de ses arrêts, que quelqu’un décide de me débarrasser de mon blouson et de mes chaussettes : “Tu n’en auras pas besoin là où tu vas aller”, me dit-il. Le blouson m’avait été offert par mon frère qui réside en France, Abou Sy, lors de son passage à Nouadhibou en 1986. Une autre voix reprend, celle du gradé : “Fouillez les autres aussi, mais je ne crois pas que ces salauds du P.C. (poste de commandement régional) nous ont laissé quelque chose”. Nous sommes dans une base militaire. Il y a beaucoup de bruits de véhicules de type Land Rover et de Sovamag. J’entends aussi le bruit d’un train qui s’arrête. Pas de doute, on est à Boulanouar..
… De temps à autre, un faisceau de lumière est fixé sur mon visage. Je ne distingue pas ce que se disent les soldats qui braquent sur mon visage le faisceau de leur lampe mais j’entends à plusieurs reprises mon nom cité dans leurs propos. Après nous avoir délestés de nos montres, bracelets, bagues et tous ce qui pouvait avoir une valeur si minime soit-elle, nos convoyeurs jettent d’autres prisonniers sur nous et le camion se remet en route. Je suis déplacé vers le fond du camion pour faire de la place aux nouveaux compagnons. La piste est en très mauvais état, le trajet, chaotique et une pluie de coups s’abat sur nous à chaque plainte. Quelqu’un me tire par les bras pour me traîner vers le fond du camion, j’ai dû glisser de ma position certainement à cause des secousses.
Inal

Le 11 novembre au matin, le camion ralentit et s’immobilise dans la base militaire d’Inal, un coin perdu dans le Nord de la Mauritanie, à 255 km de Nouadhibou, le long de la voie ferrée. La ville d’Inal ou plus exactement le hameau, se situe à quelques huit cents mètres à l’est de la base militaire. Une piste poussiéreuse traverse le terrain vague qui les sépare. C’est sur ce terrain que se déroulent les compétitions sportives entre la population civile de la localité et les militaires. Je connais aussi ce camp pour y avoir travaillé quatre mois en 1988 après le putsch manqué de 1987. J’étais muté ici en qualité d’adjoint au commandant de base. Un grand mur empêche de voir ce qui se passe dans la caserne à partir de la ville, l’accès, constamment surveillé par un poste de garde, se trouve au milieu de ce mur. Les autres façades sont délimitées par une digue de sable. Deux chaînes rocheuses bordent la base au nord et au sud, la rendant pratiquement invisible aux voyageurs à bord du train qui passe à peu près à six cents mètres seulement de là. La base d’Inal est construite dans une batha, une sorte de vallée. A l’ouest se trouve un terrain que j’avais aménagé en terrain de foot lors de mon précédent séjour. C’est sur ce terrain-là que se déroulaient les entraînements et les compétitions entre les pelotons, toutes les activités qui ne nécessitaient pas la présence de la population civile. La place d’armes est au centre du camp, en face, trône la maison du commandant de base avec les bureaux et, juste à côté, un appartement qui fut jadis le mien et plus loin, les baraquements abritant les sous-officiers puis ceux des hommes de troupes. Ensuite viennent les hangars de voitures. Ils font face au terrain de foot. Les murs, de construction très rudimentaire, sont faits de briques en terre. Pour soutenir la toiture, la charpente est dressée à l’aide de rails coupés et de traverses de rails, en fer, serrées les unes contre les autres. Pour recouvrir le toit, comme pour les briques destinées à bâtir les murs, il faut creuser afin de trouver un sol de consistance argileuse. Quant aux portes, c’est tout simplement le système “D”, tôle de fûts défectueux, des planches récupérées à partir de caisses de munitions, mais la plupart du temps, on se contente d’un rideau de fortune : toiles de tente, vieilles couvertures ou simplement des sacs de riz en toile de jute.
Le camion s’arrête quelques minutes, je suppose que c’est pour donner le temps au chef de poste de prévenir le capitaine Sidina Ould Taleb Bouya, le commandant de base. Nous avions lui et moi travaillé ensemble quelques années auparavant, sous des cieux plus cléments. En attendant, des soldats tournent autour du camion en se donnant des informations les uns les autres. Quelqu’un appelle un caporal répondant au nom de Ould Demba pour lui dire qu’il y a parmi les prisonniers un officier et quelques sous-officiers supérieurs. Des insultes fusent de partout. Le jour commence à se lever, je peux distinguer sous mon bandeau le corps d’un soldat couché tout près de moi. Je ne me hasarde cependant pas à essayer de voir ce qui se passe au-delà du camion. J’ai vite appris qu’il est plus sage de ne pas chercher à identifier nos tortionnaires. Il y en a qui ont payé cher pour moins que ça. La moindre question entraîne toujours une sévère répression de la part de nos gardiens. Tout est prétexte à rouer de coups, une parole, une plainte, un chuchotement, tout. Le silence se fait tout d’un coup. “Allez-y”, dit une voix. La portière arrière du camion s’ouvre et des mains nous saisissent par les bras, par les pieds. Nous sommes jetés sans ménagement au sol. J’entends qu’on s’acharne sur les prisonniers : dès qu’ils touchent le sol, les soldats se ruent sur eux en les arrosant de coups. Je suis séparé de mes compagnons d’infortune, on me retire la corde qui m’entrave les pieds pour me conduire dans un local et on me ligote de nouveau. Il fait froid tout à coup. “Bienvenue lieutenant”, la phrase me parvient en même temps qu’une gifle. Je reconnais cependant la voix du capitaine Sidina à qui je dois cette claque magistrale. “Amlouh”, occupez-vous de lui, dit-il, l’expression signifie en maure, préparez-le. Des mains m’agrippent, m’allongent sur le sol. Quelqu’un me détache les mains pour m’enlever ma veste. Je reçois à nouveau un coup de pied dans les côtes, cette fois. Puis c’est l’enfer, les coups s’abattent sur moi de plus en plus violents. Au début, j’essaie de résister à la douleur mais elle se fait très vite insoutenable. Je sombre dans l’inconscience. Quand je reviens à moi, je suis attaché à un poteau servant à soutenir la toiture de la pièce. C’est fait de sorte que je ne puisse adopter que la position assise : le poteau est placé entre mes mains et mon dos. Ma corde aux pieds est remplacée par une chaîne avec un cadenas au milieu.
…Sur ce, il s’éloigne et j’entends entrer un groupe. Mon bandeau est violemment arraché, cette rupture brutale avec l’obscurité me fait mal aux yeux. Je reconnais dans le groupe devant moi deux personnes, le lieutenant Rava Ould Seyid et le sous-lieutenant Ely Ould Ahamed. Tous les deux ont servi successivement sous mes ordres comme adjoints à La Guerra. Ils ont partagé régulièrement mes repas. Etant tous les deux célibataires, je leur avais ouvert les portes de ma maison pour leur éviter de manger à la cuisine collective. Aussi me dis-je que je vais pouvoir obtenir enfin une explication. Mais sur leurs visages, je ne lis que mépris et une haine inexplicable à mes yeux. Ely me donne un coup de rangers dans la cuisse gauche et me crache au visage tandis que Rava, lui, me traite de tous les noms. Ely arrache le ceinturon d’un soldat qu’il passe autour de mon cou, prend un bout et tend l’autre à Rava. Ils se mettent à tirer chacun de son côté jusqu’à ce que je perde connaissance. On me ranime avec un seau d’eau. “Alors connard, raconte”, dit Ely. Il s’est exprimé en maure. Je lui réponds que je ne comprends pas, que je n’ai rien à raconter et que par-dessus tout je souhaiterais que quelqu’un m’explique ce qui se passe. Nouvelle séance d’étranglement par mes deux anciens pensionnaires. Elle est douloureuse, la reconnaissance du ventre. J’aurais dû les laisser crever de faim, peut-être qu’ils auraient eu moins d’énergie pour serrer aussi fort. Le même ordre revient, “roud”, “raconte”. Même réponse. Alors pris d’une fureur que je ne comprends toujours pas, ils se jettent sur moi, criant, injuriant, me frappant n’importe où, me jurant que je leur dirai la vérité. Je me souviens des conseils du mystérieux soldat mais je ne sais vraiment pas quoi dire pour qu’on me laisse enfin en paix. Ils ordonnent aux soldats qui les accompagnent de s’occuper de moi. Je suis détaché et mis à plat ventre pour que chacun puisse profiter d’une parcelle de ma peau où frapper. Les soldats sont armés de gourdins, de fils de fer, de ceinturons, de cordes et de lanières. Les deux officiers s’en vont ; on recommence à me taper dessus. J’ai l’impression qu’un ouragan me passe dessus. Les coups s’abattent avec une telle violence qu’il ne m’est même pas nécessaire de feindre des cris de douleur. Quand ils s’arrêtent, tout mon corps n’est qu’une plaie. Le sang colle mes vêtements à ma peau… »…..
Extrait de « l’enfer d’Inal »

Source : SY Mohamadou

 

Boolumbal

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