Category Archives: temoignages
Flamnet-rétro: Témoignage d´un ancien rescapé des geôles de Nouakchott,Walata et d´Aioun El Atrouss
Témoignage d´un ancien rescapé des geôles de Nouakchott, Walata et d´Aioun El Atrouss(4 Septembre 1986- 14 septembre 1990) devant la conférence nationale de la section Amnesty International de France.
Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les congressistes, je voudrais tout d’abord remercier la Section française d’Amnesty International de m’avoir permis de prendre la parole pour apporter mon témoignage sur les conditions de détention que j’ai vécues avec des amis pour le seul motif d’avoir revendiqué un droit qui, si dans votre pays est devenu évident, naturel, reste encore à conquérir en Mauritanie : C’est le droit à l’identité. La Mauritanie est un pays multiculturel et biracial. C’est là une richesse humaine que les gouvernants de ce pays n’ont jamais su exploiter. Si cette réalité est officiellement reconnue, la pratique en est tout autre. L’Etat contrôlé par une ethnie arabo-berbère a établi un système de privilèges et de hiérarchies entre les nations des Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof d’une part, et des Arabo-Berbères de l’autre.
Je ne cesserai jamais de remercier le groupe 48 de Sète qui m’avait adopté pendant ma période de détention, et qui continue de manifester à l’égard de ma famille et à moi-même toute sa sympathie. Je ne sais pas s’il est de coutume de le faire durant vos assises, mais mon épouse, nos enfants et moi-même voudrions profiter de cette occasion pour saluer la mémoire de feu René BATY membre du groupe, décédé au mois d’août 1992. Je n’oublierai jamais sa joie de vivre et son optimisme spontanés qu’il s’évertuait à me communiquer.
Je m’appelle Ibrahima Abou SALL. Je vis en exil en France depuis le 14 décembre 1990, après avoir purgé une peine d’emprisonnement de 4 ans (1986 – 1990). J’enseignais l’Histoire à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Nouakchott.
Le 4 septembre 1986 a débuté une série d’arrestations d’intellectuels et de cadres Noirs non arabes qui avaient publié en juin de la même année un document intitulé « Le Manifeste du Négro mauritanien opprimé. De la guerre civile à la lutte de libération nationale» un document dans lequel ils dénonçaient la politique de la discrimination raciale et culturelle, la politique d’exclusion ethnique dont leur Communauté noire fait l’objet depuis l’indépendance de la Mauritanie en 1960.
Ce jour-là, deux policiers vinrent me chercher à la maison, à l’heure du déjeuner ” (.) pour me poser quelques questions” m’avaient-ils dit. J’étais loin de deviner que je quittais ma famille pour ne plus la retrouver que quatre longues et pénibles années plus tard, dans un pays d’exil. A l’école de police où je fus conduit, j’ai trouvé d’autres personnes qui m’avaient précédé et qui allaient connaître le même sort douloureux que moi. Je fus isolé dans une cellule nue, humide jusqu’au 6, sans qu’on m’ait dit les raisons de cette arrestation. Devant chaque cellule était posté un policier armé d’un pistolet mitrailleur. Pendant trois nuits, on nous interdit de dormir. Il fallait marcher, marcher, marcher, encore marcher malgré l’épuisement. Un coup de sifflet me rappelait à l’ordre à chaque fois que je m’arrêtais ou que je m’adossais au mur pour me reposer. Celui qui faiblissait était réveillé par un seau d’eau glacé et des obscénités. C’était le conditionnement avant les interrogatoires.
Dans la nuit du 6 au 7, je fus conduit, menottes aux mains, pieds nus, dans la cour centrale de l’école, devant le commissaire de police Deddahi Wul Abdallahi, le Directeur général de la Sûreté. Derrière lui, un policier au garde-à-vous, tenait un drapeau de la Mauritanie.
Je fus présenté devant cette personne, harassé par la fatigue et par un manque de sommeil. Je ne tenais plus debout.
Je fus brutalement réveillé par un violent coup de matraque dans le dos : « Vous devez vous tenir droit, respectueusement devant le drapeau du pays qui vous a accueilli si généreusement, la Mauritanie » me dit Deddahi. Ce fut la première torture que j’ai subie dans ma vie. Hélas, j’allais en connaître d’autres pendant mes quatre années de détention. Pendant les 7 jours d’interrogatoires (du 6 au 10 septembre) mes camarades et moi subîmes toutes sortes de tortures physiques et morales : “jaguar“, plongée dans une fosse sceptique, martèlement des testicules, bastonnades, simulacres d’exécution à la plage.
Pour le commissaire Deddahi et ses hommes, il fallait que j’avoue que je faisais partie des auteurs du «Manifeste du Négro mauritanien opprimé.» et que nous préparions un coup d’Etat en vue d’instaurer en Mauritanie un régime de Noirs, aidés en cela par l’Etat d’Israël. Et il disait : « (.) comme les sales juifs en Europe, nous lessiverons la Mauritanie des sales Nègres (.)». Une phrase que nous entendrons souvent durant toute notre période de détention.
Pour faire avouer Saydou KANE, le commissaire de police du Ksar, Wul KERANI fit venir l’épouse de celui-ci, Aysata KANE et menaça de la faire violer par ses agents. Elle était en état de grossesse, et à terme. Elle accoucha d’ailleurs une semaine après. Elle eut la chance de ne pas subir le sort des deux soeurs Fatimata MBAYE et Pini SAWO qui furent, elles, violées par le même commissaire Wul KERANI et ses agents pendant leurs interrogatoires au commissariat du Ksar.
Le procès du 14 septembre fut le premier d’une série qui se déroulèrent dans les principales villes du pays. A ce premier, nous étions au nombre de 23. Ce fut une véritable parodie de justice, depuis l’instruction jusqu’à la condamnation.
N’ayant pas été autorisés à consulter les dossiers de leurs clients, le collectif des avocats préféra boycotter le procès. Nous décidâmes, nous aussi, de ne pas répondre aux questions d’un président qui ne cachait guère ses préjugés raciaux et ses opinions partisanes. Durant le procès, le procureur de la République islamique de Mauritanie nous assimila à des juifs. Le président du tribunal prononça alors la sentence en se référant au Verset 2 du chapitre 59 (l’émigration) par lequel le Prophète de l’Islam Mohamed Ibn ABDALLAH avait fait expulser de leurs demeures les Juifs de La Mecque et de sa nouvelle terre d’islam .
Lorsque le président prononça ce propos, feu Tafsirou DJIGO qui était debout près de moi dit en Pulaar : « ee ndaw ko haani !» (« Que cela est étonnant ! »). Ne comprenant rien de ce qu’on disait durant le procès qui était fait en arabe, langue que je ne comprends pas, il me traduisait discrètement en Pulaar tout ce qu’on disait. Il me traduisit donc ce que venait de dire le président du tribunal. « Et alors (répondis-je). Ce n’est pas un affront d’être assimilé à des juifs. Nous avons beaucoup de sympathie pour ces gens. Est-ce que lui-même il n’a pas d’ancêtres juifs. Dans ce pays il y a des tribus bîdhân qui étaient juives avant l’arrivée de l’islam et qui ont été converties de force à cette religion et arabisées. Au Fuuta Tooro, au XVIème des centaines et des centaines de familles juives se sont fondues aux populations». C’est l’Historien qui s’exprimait et non le politique. Il rétorqua avec un regard très désapprobateur : « MuBBu hunuko ma Ibiraahiima. Wonaa nokku to Dum haaletee. A waylotaako mukk » (Tais-toi Ibrahima. Ce n’est ni le lieu ni le moment de le dire. Toujours le même). Je me fis alors tout petit, obéissant à l’aîné.
De manière symbolique, nous aussi avons été expulsés par l’Etat bîdhân des terres de nos ancêtres dont fait partie aujourd’hui le territoire de la Mauritanie assimilée à cette terre d’islam. Nous sommes de sales Nègres, de sales Juifs. Cette assimilation identitaire Noir-Juif n’est pas gratuite. Elle préparait au sein de la nationalité arabo-berbère une légitimation religieuse et culturelle des campagnes des massacres des années 80 et 90.
Dans la logique de cet environnement politique, nous fûmes donc condamnés : 5 ans de prison ferme avec amende, déchéance des droits civiques et politiques et interdiction de séjour dans toutes les régions administratives, sauf dans le sud et ceci pendant 10 ans. Les soeurs SAWO et MBAYE furent condamnées à 6 mois de prison ferme. La plainte formulée par leur famille contre le commissaire Wul KERANI n’a jamais abouti. Dans le Système institutionnel et politique non écrit qui prévaut en Mauritanie, être Noir, non Arabe et femme est devenu un lourd handicap.
A la prison civile de Nouakchott, nous fûmes soumis à un régime de réclusion totale pendant 13 mois. Un jour de décembre 1987, un adolescent Hrâtîn (esclave affranchi), âgé de 15 ans, prénommé MBarek, fut sauvagement torturé par le brigadier Sidi Wul Ahmed et jeté dans une fosse sceptique pour avoir seulement glissé en notre faveur une bougie dans notre cellule de détention.
Pendant que nous purgions nos peines, nos familles vivaient elles aussi leur calvaire. Les familles de Fara BAH, Oumar Moussa BAH, Djibril Hammet LIH et Saydou KANE furent délogées nuitamment et jetées dans la rue. Des épouses furent démises de leurs fonctions de responsabilité qu’elles occupaient dans des services administratifs de l’Etat.
A partir de la fin de 1987, notre vie carcérale prend une tournure encore plus pénible avec l’inauguration de la nouvelle politique d’épuration ethnique au sein de l’armée et dans l’administration publique.
Elle fut déclenchée à partir des arrestations de militaires négro-africains accusés d’avoir organisé un complot contre la Sûreté de l’Etat. Trois peines capitales furent prononcées le 3 décembre 1987 contre les lieutenants Seydi BAH, Amadou SARR et Saydou SIH. La sentence fut exécutée le 6. Trente sept officiers, sous-officiers et hommes de troupes furent condamnés à des peines allant de 5 ans à la perpétuité. Plus de mille militaires, gendarmes et gardes nationaux furent renvoyés de leurs corps respectifs et assignés à résidence dans leurs villages d’origine. Accusés d’être la conscience politique et les instigateurs de cette prétendue tentative de putsch, nous fûmes transférés trois jours après les exécutions des trois et incarcérés avec les nouveaux condamnés, dans un ancien fort colonial situé en plein désert, dans l’Est de la Mauritanie, à mille cent kilomètres de Nouakchott : Waalata. Cette localité reste et restera dans la conscience collective de tous les Mauritaniens épris de justice et de tolérance comme une marque indélébile : Waalata fut un mouroir et un centre d’expérimentation de tortures collectives contre la classe politique négro-africaine de Mauritanie.
Notre transfert s’effectua dans des conditions épouvantables, inhumaines et dégradantes. Nous fûmes parqués dans un camion remorque à bétail bâché. Nous restâmes enchaînés les uns aux autres dans le camion pendant tout le trajet. Nous faisions nos besoins naturels dans le camion. Nous n’avions plus le droit de porter des prénoms dits musulmans. Nous étions seulement des Nègres, des bêtes. C’est la raison pour laquelle les gardes nous appelaient “Hayawân”. Ce qui signifie bétail en arabe. Sur les 1100 km qui séparent Nouakchott de Waalata, nous fîmes seulement deux arrêts, de nuit, pour la distribution de pain sec et d’un 1/4 de litre d’eau à chacun.
A Waalata, les 68 prisonniers politiques civils et militaires et les droits communs négro-africains étaient enfermés dans une salle de 15 m sur 2. Chacun avait une chaîne entrave aux pieds , contrairement aux Bîdhân tous détenus de droit commun qui circulaient librement (si on peut utiliser ce mot dans ces lieux) dans leurs cellules et dans la cour du fort. Un Apartheid qui ne disait pas son nom. On comprendrait mieux si on regroupait les droits communs sans distinction de race et de culture.
L’hygiène faisait gravement défaut. Chaque prisonnier de la salle avait droit à un verre d’eau par repas. Nous sommes restés de décembre 1987 à mars 1988 sans nous laver, alors que nous apportions de l’eau dans des fûts de 70 litres pour les gardes. La gale, le scorbut, le béribéri devinrent des maladies endémiques. Les tortures, les travaux forcés (construction de la route qui reliait le fort aux puits, puisage à près d’un kilomètre du fort sis sur un plateau aux pentes abruptes qu’il fallait escalader) devinrent des lots quotidiens. Nous faisions ces travaux avec les entraves aux pieds, des entraves qui ne nous quittèrent jamais durant les huit mois et dix jours d’incarcération que nous passâmes à Waalata. Seuls les Noirs (y compris les Hrâtîn) travaillaient.
Les droits communs Bîdhân (Les Blancs) étaient exemptés de tout travail forcé. Ils ne travaillaient jamais. Dans l’inconscient culturel des Bîdhân, il est impensable de faire un travail physique, manuel alors qu’il y a des Nègres : « (.) c’est un travail servile qu’Allah a réservé aux Kwar » dixit le magasinier Wul KEREYBÂNI. C’était encore là une illustration de la pratique de l’Apartheid.
Pendant la saison des pluies, on nous obligeait à boire de l’eau des mares pourtant non potable à cause du ver de Guinée. La conséquence fut qu’en juillet 1989, 12 prisonniers, dont moi-même, furent atteints de cette maladie incapacitante dont les conséquences nous accompagnèrent jusqu’à la prison d’Ayoun el Atrouss.
Les moments redoutés par tous dans cette prison étaient les séances de torture. Elles étaient organisées surtout nuitamment. Il est pénible d’entendre les souffrances de quelqu’un qu’on torture. C’est encore plus insupportable quand vous savez que vous passerez juste après celui qui est en train de hurler des douleurs horribles. C’était effrayant. Nu, les mains ligotées derrière le dos, le supplicié était installé au milieu d’une horde de gardes Hrâtîn, des bourreaux dépossédés en l’instant de toute humanité et de tout humanisme. Ils ressemblaient à une meute de chiens conditionnés entourant leurs proies. Des moments que j’ai vécus les 22 et 23 mars 1988 avec vingt et un autres parmi mes compagnons de prison (vingt prisonniers politiques et deux droits communs) : les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO, Harouna KANE, le sergent chef Djibi Doua KAMARA, les sergents Moussa Mamadou BAH et Amadou Sadio SOH, l’adjudant Hamady Rassine SIH, les civils Ibrahima Khassoum BAH, Paate BAH, Fara BAH, Négro mauritanien DIALLO, Abdoul Aziz KANE, Saydou KANE, Amadou Moktar SOH, Youba SAMBOU, Mamadou Oumar SIH, Mamadou Youssouf SIH, Abdoulaye SARR, Amadou Tidiane BAH et les deux droits communs Moussa THIOYE et Alassane SIH. Lors de la première série de tortures (22 et 23 mars), nous fûmes torturés comme des bêtes par l’adjudant Mohamed Wul BOWBÂLI dit « Hoore puccu » (Tête de cheval) secondé par le garde Makha.. (un Hartâni de Kiffa), le brigadier Mohamed Wul BADAOUI dit « Saa reedu », le brigadier comptable Moustapha Wul . dit Teeleende (Le Chauve), le brigadier Mohamed Wul VET’H , le brigadier Brahim Wul ., l’infirmier Cheikh. le magasinier Wul KEREYBÂNI et toute une meute de gardes hrâtîn. En raison du nombre 22 et de la date du 22 mars, le brigadier Brahim Wul . avait donné à ce groupe le nom de «Comité des 22». La troisième séance (la nuit du 24 au 25 mars) contre les lieutenants Abdul Karim DIACKO, Moussa Gomel BARO et le droit commun Moussa THIOYE fut menée par le lieutenant Dahi Wul MOHAMED basé à Nema et qui avait rejoint Waalata dans la nuit du 23 au 24 mars.
Depuis le jour de mon arrestation jusqu’à notre libération, nous avions constaté que le régime avait écarté sur notre chemin de la croix tous les membres des corps militaires et paramilitaires qui n’étaient pas Arabo-berbères (Bîdhân et Hrâtîn). Des officiers Bîdhân et Hrâtîn donnaient les ordres, des Bîdhân et comme des Hrâtîn, particulièrement ces derniers, sélectionnés spécialement pour leur cruauté et leur haine particulièrement contre les Fulbe qualifiés de « sales juifs » exécutaient les basses besognes. Les instruments de tortures comprenaient de grosses cordes en sisal tressées et mouillées, des gourdins, des fils électriques, de grosses pierres de plus de cinquante Kilogrammes qu’on posait sur la poitrine, du sable avec lequel on remplissait la bouche du supplicié pour l’empêcher de crier. Une forme de torture : Le ballon. Il consistait à frapper la tête du supplicié avec des chaussures Rangers comme si on jouait au football, jusqu’à son évanouissement.
Autre torture angoissante, le simulacre d’exécution. Surtout lorsque le lieutenant Ghaly Wul SOUVY, en manque de drogue, était surexcité. Il s’amusait alors à poser sur la tempe du supplicié son pistolet qu’il venait de charger devant celui-ci. J’ai vécu personnellement cette expérience le 4 janvier 1988 pour avoir protesté contre l’utilisation des entraves aux pieds (des chaînes) qui faisaient saigner nos chevilles . On me conduisit dans une pièce, juste à l’entrée du fort avec le lieutenant Abdoulaye Hachim KEBE qui était enchaîné avec moi. Après quelques remarques désobligeantes à l’endroit de celui-ci, il ordonna qu’on le détachât pour le renvoyer auprès des autres qui avaient été réinstallés dans la grande pièce de détention. C’est ma personne qui l’intéressait après que j’eusse protesté contre les traitements dont nous faisions l’objet, comme si nous n’étions pas des êtres humains. Après qu’il eût renvoyé dans la salle de détention le lieutenant KEBE, le brigadier Brahim wul .. et le garde Makha wul .. , mes deux bourreaux Hrâtîn, se mirent à « s’occuper de moi ». Il me lièrent les mains derrières le dos, avec les jambes repliées sur mon postérieur. Torse nue, je fus allongé à plat ventre. Ghali posa son pied droit chaussé d’une botte lourde sur ma tête en appuyant fort. Mon nez, plaqué au sol était bouché par du sable qu’aspiraient mes narines. Je lui entendis prononcer alors cette phrase en réponse aux protestations : « (.) C’est normal que vous soyez enchaînés parce que vous êtes des Nègres, et le droit des Nègres c’est d’être enchaînés parce qu’ils sont des esclaves (.) ». Makha Wul .. enchaîna immédiatement : « Oui, tu es Vulaani. Il paraît que vous ne nous aimez pas, nous les Hrâtîn. Tu vas le payez aujourd’hui, sale Vullaani ». Ses propos furent suivis par les premiers coups de cordes. Plus je criais, plus il s’acharnait sur mon corps. J’entendis Ghali lui dire : « Frappes à la nuque. Frappes à la nuque. Gassaramark Kowri ». J’avais tellement crié que je n’entendais plus ma voix qui était cassée. J’avais si mal que je ne ressentais plus mon corps endolori, et surtout ma nuque. Ils me jetèrent dehors dans la cour, en continuant à me frapper. Je continuais à crier. Des cris qui attirèrent l’attention de mes compagnons de prison. Certains étaient debout devant la fenêtre en train de regarder la scène. D’autres qui revenaient de la corvée passèrent devant moi, choqués par le spectacle dont je faisais l’objet. Pour dissuader d’autres intentions contestataires, je fus exposé donc torse nue, à genoux pendant près de 12 heures dans la cour. Je tremblais à cause de la douleur piquante qui s’était installée dans mon corps. Cette souffrance était aggravée par le vent froid et sec du mois janvier. De temps en temps, pour me faire souffrir encore, on versait sur moi un saut d’eau froide qui me réveillait de ma torpeur. Les tortures avaient commencé vers 11h. Je fus exposé ainsi jusqu’au crépuscule. C’est grâce aux interventions du lieutenant Djibril YONGANE accompagné des deux autres lieutenants feu Abdoul Qouddous BAH (mon cousin) et Abdarahmane DIA qui étaient des camarades de promotions de Ghali Wul SOUVY à l’Ecole inter armes d’Atar que je fus détaché et renvoyé dans la salle d’incarcération, auprès de mes camarades. Mon dos était lacérée et ma nuque enflée. L’infirmier Cheikh wul.. refusa de me soigner sous prétexte qu’il obéissait aux consignes du lieutenant Ghali Wul SOUVY. C’est grâce à des médicaments que Youba SAMBOU avait apportés avec lui en cachette que je réussis à bénéficier des premiers soins. Pendant trente cinq jours, je ne pouvais coucher sur le dos. Je dormais à plat ventre. Ultime humiliation. Lorsque nos tortionnaires se mettaient à imiter devant nous nos pleurs et nos supplications.
Même enchaînés aux pieds et menottés aux poignets, les gardes redoutaient encore nos militaires, car ils avaient vu la plupart d’entre eux à l’oeuvre pendant la guerre du Sahara occidental. Certains des officiers et sous-officiers les avaient même commandés, d’où les relations ambiguës que les gardes continuèrent à entretenir avec leurs anciens chefs hier redoutés, à Waalata leurs prisonniers.
L’attitude des gardes bîdhân était quasi unanime : de la haine, du mépris, mais surtout une agressivité qui trahissaient aussi la peur collective chez les Bîdhân, peur créée et entretenue par le Système Bîdhân pour légitimer sa répression raciste contre tout ce qui n’était pas arabo-berbère. Avec eux, nous savions comment il fallait se comporter.
Un seul fera exception : le lieutenant Mohamed Lemine Wul ., de la tribu des Tenwâjib. C’est seulement à Waalata que j’ai eu personnellement l’occasion de trouver pour la première fois depuis les arrestations de septembre 1986 ce cas exceptionnel de sympathie à notre égard. Il commanda le fort pendant une courte période (27 avril – 27 juillet 1988). La raison de la brièveté de son séjour trouve, à l’évidence, son explication dans le témoignage de sa sympathie qu’il exprima à notre égard dès les premiers contacts dans notre salle d’enfermement. Une sympathie (dans le sens grec du terme) qui était mal tolérée par ses subalternes dont son premier adjoint, Mohamed Wul BOWBÂLI qui refusait ouvertement de lui obéir à chaque fois qu’il donnait des ordres pour une amélioration de nos conditions de détention. La plupart d’entre nous comprirent que ce qu’il avait vu dans la salle de séjour des prisonniers politiques le jour de son arrivée l’avait choqué. Il avait prononcé cette phrase dans la cour, devant des camarades témoins : « Comment peut-on faire ça à un être humain ? Comment peut-on faire ça à des Musulmans, des Mauritaniens !». Il fit tout pour améliorer nos conditions de détention (amélioration alimentaire, ouverture des fenêtres qui étaient condamnées et qui le seront de nouveau après son affection pour sanction parce son comportement humanitaire avait été signalé par ses subalternes à la Direction de la Garde nationale à Nouakchott). Le premier jour, dès qu’il sortit de la salle de détention, il envoya à la ville de Waalata un des gardes acheter, avec son propre argent, du sucre, des arachides et du lait en poudre pour ceux qui étaient le plus marqués par la malnutrition. Evidement c’était peu pour satisfaire tout le monde, mais le geste de solidarité lui vaut une reconnaissance sincère.
Le lieutenant Mohamed Lemine Wul..n’avait pas l’avantage politique d’autres officiers subalternes Bîdhân qui disposaient eux d’une base sociale ou politique sur laquelle ils pouvaient s’appuyer pour s’imposer. Comment peut-on concevoir que dans une armée un adjudant-chef refuse d’obéir à des ordres donnés par son supérieur ? La raison était politique. A Nouakchott, celui-ci avait un solide soutien politique et militaire en la personne de son cousin le colonel Mohamed Mahmoud Wul DEH qui ne fait jamais mystère de son chauvinisme arabe et de son racisme contre tout Africain non Arabe. Lorsqu’il était ministre de la Santé et des Affaires sociales en 1983, ce dernier, avec les conseils de l’idéologue du panarabisme le médecin Hassan Wul.alias Petit Hassan, appliqua les théories de la bidanisation de la Santé publique : former un personnel de santé pour ne soigner que des Bîdhân. Ce même Dr Hassan est aujourd’hui fonctionnaire de l’O.M.S. pour l’Afrique subsaharienne. Je comprends difficilement la politique de recrutement des Nations Unies en faveur d’idéologues racistes arabo-berbères anti Nègres comme le Dr Hassan. C’est le comble. Des individus qui ont le plus grand mépris pour les Africains non Arabes et dont le racisme anti Noir n’a d’égal que celui affiché par les théoriciens de l’ancien Apartheid en Afrique du Sud.
Le lieutenant Mohamed Lemine Wul ..avait fini par faire appliquer ses consignes aux gardes en nous laissant sortir le jour, «librement » dans la cour de la prison, toujours avec les chaînes de Brahim Wul Alioune NDIAYE. Ce jour du mois d’août, entre 12 heures et 13 heures, sous une chaleur sèche et lourde la plupart des malades étaient sortis dans la cour pour prendre un peu d’air, à l’ombre des murs. A cette heure-ci, on ne trouvait plus d’ombre où se réfugier, mais le Maréchal de Logis Mamadou Sadio NGAYDE, Hamadi Racine SIH, Samba Yero WONE et feu Teen Youssouf GUEYE préférèrent rester encore dehors. J’étais là aussi. En prison, depuis Nouakchott, j’avais pris l’habitude d’observer, d’écouter tout pour noter ensuite discrètement dans mon carnet de fortune que j’avais confectionné avec des papiers de boîtes de gloria que je ramassais discrètement, à chaque fois que je sortais pour faire mes corvées d’eau. Depuis le 10 juillet 1988, ayant remarqué que Teen Youssouf GUEYE ne mangeait presque plus, j’ai commencé à mentionner son nom dans la colonne intitulée : «phase négative», celle dans laquelle je notais au quotidien l’évolution de la situation des malades.
Le lieutenant Mohamed Lemine Wul. fut convoqué d’urgence à Nouakchott durant le courant de la première semaine du mois d’août pour s’entendre reproché par le colonel Brahim Wul Alioune NDIAYE son « (.) attitude condescendante (.)» à notre égard, et pour être rappelé à l’ordre du Système qui avait pour objectif politique de détruire l’opposition africaine à la politique ethno raciste d’arabisation de la Mauritanie. En réponse à ces reproches, le lieutenant lui parla plutôt des problèmes humanitaires qui se posaient à Waalata en lui décrivant les conditions alimentaires et de santé lamentables dans lesquelles nous vivions. Il lui avertit qu’il y aurait inévitablement des décès si on ne prenait pas des mesures d’urgence pour nous sauver. IL faut rappeler que comme Wul TAYA, comme le ministre de l’Intérieur Gabriel CIMPER, le colonel Brahim Ould Alioune NDIAYE était informé régulièrement par les rapports des missions militaires et civiles qui venaient régulièrement de Néma (le chef lieu de région) et de Nouakchott (la capitale de la Mauritanie) pour visiter la prison à Waalata . Il répondit que nous avions été envoyés dans ce fort pour cela. Le lieutenant insista sur son propos. L’insistance du lieutenant à nous porter secours amenant le colonel à lui faire la remarque suivante : « (.) le rapport envoyé par l’adjudant Mohamed Wul BOWBÂLI est donc exact. Vous avez semé la zizanie en encourageant les Kwar (Nègres) à se révolter ». Un hasard malheureux. Quelques minutes après l’entretien, le colonel Brahim Wul Alioune NDIAYE rappela le lieutenant Mohamed Lemine Wul.. Pour lui annoncer la nouvelle qu’il venait de recevoir : le décès de l’ex-Maréchal des Logis Alasan Umar BAH, décès survenu le jeudi 26 août 1988 à Waalata. Malgré ses convictions politiques affichées, il aurait eu l’air embêté, le colonel. Pour ne pas faire apparaître une telle faiblesse, Il dit au lieutenant Mohamed Lemine Wul. qu’il pouvait disposer.
Les conditions alimentaires défectueuses, les tortures, les travaux forcés, les mauvaises conditions d’hygiène (dysenterie, scorbut, gale, béribéri), les tortures psychologiques sont les facteurs conjugués qui ont favorisé, en l’espace de 32 jours (26 août-28 septembre 1988), les décès de Alassane Oumar BAH, de l’écrivain Teen Youssouf GUEYE (qui fut représentant de la Mauritanie à l’O.N.U. en 1963), du lieutenant de génie Abdoul Ghouddouss BAH et de l’ingénieur agronome Tafsirou DJIGO (ancien Ministre de la Santé).
Le vendredi 13 septembre 1988 vers 19h, donc cinq jours après, le lieutenant du Génie militaire Abdoul Ghouddous BAH décéda . Quinze jours après, le samedi 28 du même mois à 9h 44 mn Tafsirou DJIGO nous quitta. Ce jour, nous comptions à Waalata 42 cas de béribéri, 15 de dysenterie amibienne, sans parler de la desquamation, des troubles de vue et des troubles psychiques.
Il fallut la pression de l’opinion internationale pour arrêter ce début d’hécatombe. C’est le lieu de remercier ici, au nom de tous ceux qui étaient à Waalata, les O.N.G. qui ont fait un important travail de sensibilisation et de mobilisation pour sauver ceux qui étaient encore en vie. Nous pensons particulièrement à Amnesty International, à la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (F.I.D.H.), à Africa Watch, à l’Association en faveur des victimes de la Répression en exil (A.V.R.E.) et à toutes les initiatives individuelles à travers le monde.
C’est grâce à toutes ces pressions que le régime du colonel Wul TAYA accepta de nous transférer à Ayoun el Atrouss. Les civils d’abord du 31 octobre au 1er novembre 1988 ; puis les militaires le 15 février 1989. Nos conditions de vie furent certes améliorées. Les travaux forcés furent supprimés et les entraves enlevées. A partir de mars 1989, nous obtînmes, pour la première fois depuis notre incarcération en septembre 1986, le droit de visite de nos épouses.
Malgré ces visites, les tortures n’avaient pas cessé. Elles étaient devenues seulement plus rares. Durant le mois de Ramadan, mois considéré dans l’islam comme celui de la paix, de la tolérance et du pardon entre musulmans on torturait des Musulmans dans cette prison de cette République islamique de Mauritanie parce qu’ils Noirs et parce qu’ils refusent d’être soumis aux Arabes. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1989, à partir de 0h 30mn nous fûmes terriblement secoués par les hurlements horribles du Maréchal de logis Mamadou Sadio NGAYDE qu’on torturait en dehors de l’enceinte du fort qui nous servait de prison. L’atmosphère traumatisant de Waalata nous rattrapait alors que nous étions tous persuadés, avec beaucoup de naïveté, que nous l’avions laissé dans ce mouroir le jour de notre départ vers à Ayoun. L’angoisse envahissait de nouveau nos esprits et nos corps. Une atmosphère indescriptible. Certains faillirent y perdre la raison.
Le 3 juillet 1989, une délégation du C.I.C.R. composée de deux membres (une femme et un homme) nous rendit visite. Elle demanda à me rencontrer pour m’annoncer la déportation de ma famille. Au cours de cet entretien j’ai insisté pour qu’elle visite le magasin où étaient enfermées les caisses de chaînes et de menottes qui nous accompagnaient partout dans nos lieux de détention. Ce qu’elle fit malgré les réticences de la direction de la prison. Avant de partir, elle revint me voir pour me confirmer qu’elle avait bien vu ce que je leur demandé de voir.
Pendant que j’étais en prison, mon épouse Habsa BANOR inspecteur des douanes de son Etat, a été déportée donc vers le Sénégal le 29 mai 1989, parce que seulement elle est née dans ce pays . Nos enfants, âgés respectivement de 12, 10 et 7 ans, furent abandonnés à eux-mêmes. Ils furent rendus le 29 juillet 1989 à leur mère, grâce à des démarches menées auprès du C.I.C.R. par une de mes belles-soeurs, Mme SALL née Tokosel SIH. Ceci après plusieurs négociations menées par cet organisme auprès du Ministre de l’Intérieur, des Postes et Télécommunications de l’époque en personne, toujours le néo-nazi et raciste anti-Noirs, le colonel Gabriel CIMPER alias Djibril Wul ABDALLAH qui s’était opposé au départ à ce qu’ils soient envoyés auprès de leur mère .
Si j’ai eu la chance de retrouver ma famille reconstituée en exil en France, quatre ans trois mois et dix jours après mon arrestation (4 septembre 1986-14 décembre 1990), ce n’est pas le cas de centaines d’autres. Toute cette situation est à l’actif d’une politique qui cherche à détruire la cohésion ethnique des Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof à partir de la cellule familiale qui constitue le fondement de toute société humaine. Au moment où je vous parle près de 90 000 Noirs vivent encore dans des camps d’exclusion au Sénégal et au Mali, déportés de leur pays depuis avril -juin 1989, dans le cadre d’une politique de « darwinisme ethnico raciale » et d’arabisation de la Mauritanie. Dans ce pays, on trouve des familles Bamana, des Fulbe, des Sooninko et des Wolof dont les maris sont déportés. Dans d’autres, ce sont les épouses qui sont déportées emportant une partie des enfants . Après avoir été déportés, ces Mauritaniens sont encore victimes d’une politique de l’oubli et de déni sous le prétexte que leur retour est jugé non souhaitable, parce que source de conflit susceptible de menacer la stabilité dans la sous région ! Les terrains de culture, les biens immobiliers, le bétail étant redistribués à des groupes de populations venues du Nord et à leurs Hrâtîn, le gouvernement du Système Bîdhân ne veut plus les leur retirer. On cherche donc à fondre les déportés aux populations du Mali et Sénégal (comme le souhaite aujourd’hui l’actuel gouvernement de Abdou Diouf allié du système Bîdhân).
Comme pour aggraver leur situation, le Haut Commissariat aux réfugiés (H.C.R.) a décidé de ne plus leur fournir de l’aide alimentaire à partir de la fin du mois de décembre 1994.
En Mauritanie, on est en train de préparer inévitablement un processus de guerre ethnico raciale, de massacres semblables à celui que nous vivons douloureusement aujourd’hui dans certaines parties du monde. Nous pensons au Rwanda. D’autres Rwanda se préparent dans le monde. Les démocraties occidentales le savent ; mais, comme d’habitude, elles n’interviendront que lorsque des fleuves de sang auront coulé. Il faut donc penser à une action préventive.
C’est au cours de mon séjour à Ayoun que je reçus pour la première fois deux cartes postales qui m’apprirent (mes camarades aussi puisque certains avaient reçu des cartes venant de France, de Belgique, de Suisse, des Etats-Unis, des pays scandinaves, etc.) que nous n’étions pas abandonnés comme nous l’avions toujours cru pendant tout notre long et pénible séjour à Waalata. C’est bien plus tard qu’un garde nous avoua qu’à Waalata le courrier était brûlé régulièrement, les colis détournés au profit des gardes. C’est à l’occasion de ma première visite à Sète que j’appris que mon groupe d’adoption m’envoyait du courrier. Les deux cartes postales (elles furent confisquées tout de suite après que nous ayons fini de les lire) avaient été envoyées par deux collégiennes de Poussan et de Balaruc-les-Bains. Je n’ai pas encore eu l’occasion de rencontrer ces personnes pour leur dire combien leurs cartes m’avaient remonté le moral, surtout à un moment où je me sentais si seul après la déportation de ma famille. Je n’étais pas le seul à vivre cette joie. J’entends encore les cris de joie de Mamadou Sidi BAH qui venait de recevoir une lettre de La Caroline du Sud (Etats Unis) : « (.) Nous serons libres, nous serons libres. Nous ne sommes pas abandonnés. Vous voyez que nous avons des amis (.) ». L’arrogance de certains de gardes diminua. Depuis qu’ils comprirent que la situation pouvait se retourner contre eux un jour, certains adoptèrent une attitude moins agressive à notre égard.
Un premier groupe fut libéré le 11 décembre 1989. Un second dont je faisais partie fut libéré le 14 septembre 1990. Les militaires furent libérés en mars 1991. Officiellement il n’existe pas de prisonnier politique. Mais depuis cette date, régulièrement des femmes, des hommes, des enfants, parfois ce sont des familles entières qui disparaissent. 1991 et 1992, les charniers de Wocci et Sori Male furent découverts.
Pour terminer, je voudrais lancer un appel à la vigilance auprès de tous ceux qui luttent individuellement ou collectivement en faveur des droits de l’Homme. Nous avons remarqué que les autorités carcérales changeaient de comportement à notre égard en fonction du degré de pression dont le régime faisait l’objet de la part de l’opinion internationale. Pression d’une puissance ou des puissances occidentales sur les régimes dictatoriaux dont ils dépendent pour asseoir leurs pouvoirs, mais aussi et surtout pression des opinions de ces puissances sur leurs propres gouvernements. Car aujourd’hui, aucun pays dit occidental ne pourra convaincre son opinion qui est soucieuse du respect fondamental des droits humains sur le soutien qu’il apporte à un régime raciste, tribaliste et sanguinaire, quelles que soient les raisons d’Etat qu’il pourrait évoquer.
Certains pays qui violent les droits humains font la sourde oreille devant la désapprobation de l’opinion internationale, mais nul ne peut rester éternellement dans cette attitude. En ne baissant jamais les bras, je suis convaincu qu’on continuera à sauver encore des vies humaines à la merci des dictateurs et des sanguinaires.
L’absence de vigilance a permis de reprendre encore, entre 1990 et 1991, les massacres contre les Noirs. C’est ainsi que 534 d’entre eux, civils et militaires, furent tués en toute impunité. Il n’existe aucune trace de leurs corps. De nombreuses demandes ont été formulées par des O.N.G. telles que Amnesty International pour l’envoi d’une mission d’enquête sur les violations des droits de l’Homme en Mauritanie, et plus particulièrement sur les exécutions extra judiciaires de 1990-1991. Parmi les victimes de cette période figurent d’ailleurs d’anciens détenus de Waalata et d’Ayoun. Le relâchement de la pression internationale, et surtout le soutien inconditionnel de la France [n’est-ce pas l’actuel Conseiller pour les Affaires africaines à l’Elysée qui avait déclaré lors de sa visite en décembre 1992 que « (.) le cas des massacres des militaires Noirs était un détail (.)» – des propos qui rappellent étrangement un discours révisionniste ici en France. N’est-ce pas l’ambassadeur de France à Nouakchott, Le sieur RAIMBAUD, qui a déclaré récemment à une délégation mixte composée de membres de la F.I.D.H. et de Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme que : «(.) Cinquante mille déportés, ça ne fait pas pleurer beaucoup de monde (.) »-(cf. Rapport F.I.D.H., avril 1994)] au régime raciste et chauvin de Wul Taya ont encouragé celui-ci à faire voter par son assemblée monopartiste le 29 mai 1993 une loi d’amnistie en faveur de tous les militaires, gardes, gendarmes et policiers impliqués dans les massacres et tortures contre les Noirs (Fulbe, Sooninko, Wolof, Bamana) entre octobre 1990 et mars 1991.
C’est dans cette impasse que se trouve actuellement la Mauritanie. Un Etat et un régime contrôlés par une ethnie dont les préoccupations sont d’être ancrées au monde arabe et qui se détourne de l’autre partie non arabe de la Mauritanie qui, elle, non seulement cherche à sauvegarder son identité, mais lutte aussi contre sa destruction physique.
Nous faisons tout notre possible pour ne pas tirer la même conclusion pessimiste que cet ancien administrateur colonial, Gabriel FERAL que j’avais eu l’occasion de rencontrer à l’occasion d’un colloque et qui m’avait répondu sans compromis, à propos de la Question nationale en Mauritanie, qu’ « (.) il n’y a pas de solution compte tenu de l’Histoire et de ce qui s’est passé entre les deux communautés (.)». Mais je continue à me poser la question que je me suis toujours posée avant, pendant et après la prison : Quel est l’avenir de la Mauritanie ?
Ibrahima Abou Sall
Historien-chercheur-Paris-France
Montpellier, le 25 juin 1994
Enrôlement de la population : Des mauritaniens noirs humiliés et rejetés par les recenseurs
Qui est mauritanien, qui ne l’est pas ? L’opération d’enrôlement de la population qui est en cours ressemble à une entreprise de construction d’une ‘mauritanité’ dont certains sont en train de se sentir injustement exclus… Mbaye Babacar Sèye qui a servi dans l’armée mauritanienne a été rejeté par les agents recenseurs de Riad. Ils lui auraient conseillé d’aller se faire recenser à Rosso. Pourtant, selon lui, les agents lui ont signifié que les ordinateurs ont perdu plusieurs dossiers du Trarza dont le sien.
A plus de soixante, Babacar Sèye s’est senti « humilié et maltraité par les agents recenseurs du centre de Riad ». « Ils m’ont demandé de relater mon enfance !» Dit-il, indigné. « J’ai, quand même, 63 ans. Je peux être votre père. Comment voulez-vous que je vous parle de mon enfance. Je dois parler de mon enfance et de ma vie pour me recenser ? Quand même ! », a rétorqué Mbaye Babacar Sèye aux agents recenseurs qui lui auraient ensuite demandé s’il va fréquemment au Sénégal. Une question à laquelle il a répondu par l’affirmative. Un oui qui lui aurait porté préjudice sans qu’il le sache. Mbaye Babacar Sèye témoigne :
« Je m’appelle Mbaye Babcar Sèye. Je suis né le 20 décembre 1948 à Keur Mour au Trarza. J’ai un acte de naissance signé par un toubab qui date de 1954. Donc, je suis plus ancien que l’indépendance de la Mauritanie. Lorsque j’ai appris qu’il y a un recensement, je suis allé me renseigner auprès de l’imam de mon quartier. C’est ce dernier qui m’a dit de partir à Dar El Kitab de Riad. Je suis allé là- bas le 14 mai. On m’a dit qu’il faut au préalable se faire enregistrer et prendre un rendez- vous. Le gardien qui m’a enregistré m’a donné rendez-vous le 15 mai à 3 heures du matin. C’était un dimanche. Quand je suis arrivé, j’ai trouvé des dizaines de personnes. Parmi elles, mon ancien camarde de promotion Oumar Sall. C’est un ancien policier. C’est à 9h30 que nous avons été reçus par un brigadier de police. Il a remis à chacun un ticket qui portait un numéro. Moi, j’avais le numéro 3. Quand j’ai été reçu par les agents recenseurs, ils m’ont posé énormément de questions humiliantes quand j’ai déposé les papiers qu’il fallait : un extrait de naissance, une copie de la carte d’identité et une copie du recensement. Ils m’ont demandé encore d’autres papiers. D’abord, ils m’ont demandé ce que j’ai fait dans mon enfance. ‘Je peux être votre père. Comment voulez-vous que je vous parle de mon enfance. Je dois parler de mon enfance et de ma vie pour me recenser ? J’ai 63 ans quand même !’ Puis, ils m’ont dit : ‘quel pays avez-vous fréquenté ?’ Je leur ai dit que j’ai fait la France et le Sénégal. Ils m’ont demandé quand je suis allé au Sénégal pour la dernière fois. Je leur ai dit que j’y vais tous les trois mois parce que je suis talibé Tidjane.
Quand je leur ai dit que j’ai fait le service militaire, le plus jeune m’a offensé par ses propos. Il m’a demandé si j’avais pris ma retraite. Comme j’ai répondu ‘non’ il m’a demandé si j’avais été révoqué. Malgré tout je suis arrivé à me maîtriser.
Après ces questions humiliantes, ils m’ont demandé où était mon père. Je leur ai dit que mon papa est décédé en 1988. Ma maman ? Je leur ai dit qu’elle est décédée en 2007. Ils m’ont dit d’apporter le certificat de décès de ces deux personnes là. Je leur ai dit que mon père est décédé au village et qu’il fallait que je m’y rende pour chercher ledit certificat. L’agent m’a alors dit que ce n’était pas la peine et qu’il suffisait de voir un Cadi à Nouakchott. Une façon de me demander de faire usage de faux. Je suis allé chercher dans les archives de mon père, sa carte d’identité. Quand je partais, il m’a assuré qu’au retour je n’aurais pas besoin de faire le rang et qu’il suffisait de se présenter. Mais quand je suis revenu, ils ne m’ont pas reçu tout de suite. Je suis resté sous le soleil jusqu’à 16h. Quand j’ai été reçu, ils ont recommencé l’interrogatoire. Cette fois c’est un ‘bidhane’ qui parle wolof qui m’a interrogé. Encore les mêmes questions.
Finalement, ils m’ont rejeté, c’est tout. Ils m’ont dit que l’ordinateur n’accepte pas le numéro qui est sur mon acte de naissance et qu’au niveau du Trarza, l’ordinateur a perdu un certain nombre de dossiers dont le mien. Je leur ai présenté plus de dix dossiers qui ont tous été rejetés. Ils m’ont conseillé de me rendre à Jedrel Mohguen pour me recenser. Comme si Jedrel Mohguen ne faisait pas partie de la Mauritanie. »
Des mauritaniens qui décident de la ‘mauritanité’ de leurs compatriotes, simplement, par la couleur de leur peau. Des exemples comme de Babacar Sèye, il y en a plusieurs. Les dysfonctionnements de l’opération d’enrôlement ont pourtant été signalés par plusieurs acteurs et leaders d’opinions…
L’IRA de Biram Ould Abeid pense que l’objectif des autorités est de maintenir ‘un équilibre artificiel’. Toutes ces manœuvres, selon elle consistent à diviser.
‘Des touaregs ont envahi la Mauritanie en 1992, à la faveur de la guerre civile au Nord du Mali, tandis que des sahraouis étaient déjà, omniprésents dans le pays’ peut-on lire dans ‘Le Calame’ de la semaine dernière.
L’organisation de Biram Ould Abeid est la seule pour le moment à dénoncer ce cinéma. Elle a mis en garde le pouvoir ‘contre les risques de tensions que pourraient engendrer le détournement et la réduction d’une opération d’une importance capitale, pour le pays en une entreprise sectaire, visant au renforcement et à l’accélération de la dérive ethnique du pouvoir.’ L’IRA engage les autorités à renoncer à la division aussi absurde qu’inacceptable, de la communauté Peulh en Fulbé et Halpulaar. Elle exige, des autorités, la révision des procédures d’enrôlement, afin d’assurer, à tous les mauritaniens, un accès égal à l’état-civil.
Mamadou Sy- LA TRIBUNE (MAURITANIE)
Projet d’identification des tombes : Sorimalé n’oublie pas
La décision du gouvernement mauritanien de procéder à la localiser des tombes des personnes disparus dans des conditions ambigües depuis 1960 suscitent souvenir et espoir chez les parents des victimes d’exécutions sommaires dans les années 1989. A l’époque, dans la localité de Sorimalé (commune de Niabina) la presse et les ONG de droits de l’Homme avaient révélé l’existence d’une fosse commune. Les habitants de Sorimalé, se souviennent toujours des victimes…
Le village est en bordure du fleuve Sénégal à quelques 15 Km de Niabina. Il a été rendu célèbre par les atrocités qui y ont été commises entre 1989 et 1991 et dénoncées par la presse indépendante et les organisations internationales des droits de l’Homme dont principalement « Agir Ensemble ». Dans la fosse commune à l’origine du scandale étaient enterrés Mamadou Thiawgou, Thierno Moctar et Samba Diouldé et à côté d’eux dans une autre tombe, Abou Ly fils de Mamadou Thiawgou, rappelle Ali Maya un ancien militaire et aussi un ancien garde que nous avons rencontré à son domicile à Sorimalé. Tout tremblotant, il explique que sa maladie fait suite aux tortures que lui ont fait subir les gendarmes après la mort d’un commerçant du village tué par des inconnus. Idem, ajoute t-il, pour Hamath Atoumani torturé également à mort pour les mêmes faits avant de succomber de ses supplices corporels. La liste des atrocités est longue selon Ali Maya qui cite quelques victimes, notamment : Ibrahima Samba Anne, conducteur de blindé tué et enterré à Inal en 1990, le militaire Abou Alassane Gaye à NBeïka, Amadou Diouldé Thiongane tué par des gardes dans la périphérie du village de Sorimalé puis enterré à côté d’un vieux four abandonné avant d’être déplacé à un endroit inconnu. Il évoque aussi le crime commis à l’endroit d’un malade mental du village de Sorimalé, Abou Guèye tué froidement par des gardes qui l’avaient croisé. Son corps repose depuis lors au cimetière du village. « Ici, de 1989 jus qu’en 91, les forces de sécurité avait la gâchette facile tirant sur des individus comme s’ils chassaient du gibier en plein village sous l’œil d’une population terrorisée » explique t-il quelques larmes aux yeux.
Sorimalé souffre toujours…
Sorimalé est un village meurtri par ces atrocités d’un tout autre âge. Ses habitants souffrent dans le silence de l’enclavement, du manque d’infirmier pour le poste de santé, puisque tous les professionnels de santé qui y sont affectés finissent par déserter les lieux pour des endroits plus cléments. Il faut dire que la vie dans le village est dure. Bien qu’au bord du fleuve, l’approvisionnement en eau est une véritable corvée pour ses habitants. Les foyers s’approvisionnent dans un puits du village et puiser pour ses femmes n’est pas chose aisée. Le marché est peu fourni et quand il l’est cela vient du côté sénégalais. Il n’y a pas d’électricité sauf quelques éclairages solaires. Le transport pour se déplacer à l’intérieur de la commune est difficile. Peu de véhicules circulent dans la zone obligeant les habitants à recourir régulièrement aux charrettes. L’Etat mauritanien y est quasi absent. En période d’hivernage le village est coupé de la commune de Niabina disons de tout le département à cause des eaux.
Pour l’histoire, les habitants de la commune de Niabina se souviennent des douloureux évènements de 1989 qui ont conduit à des déportations massives de citoyens Mauritaniens et des exécutions sommaires dans plusieurs localités de la commune jusqu’ici non élucidées. Si certaines tombes sont connues d’autres ne le sont pas et les familles endeuillées crient leurs douleurs. Mme Rougui Kowri Sy (Photo) n’arrive pas à oublier le décès de son mari à Nouadhibou en 1990, feu Adama Ibra NDongo électricien à la SNIM. Elle raconte : « Il a été arrêté une première fois avec d’autres avant d’être relâché. Quelques temps après, il est arrêté une seconde fois avant que je n’apprenne son décès en captivité trois jours plus tard. Pourquoi est-il mort subitement alors qu’il ne souffrait de rien ? Je ne sais pas jusqu’ici où il a été enterré ». Selon elle, Adama Ibra NDongo avait trois femmes et 10 enfants.
Abdoulaye Idi Ly (Photo), agriculteur de son état à Niabina, raconte pour sa part que son grand frère Demba Idi Ly et sa sœur Coumba Idi Ly ont été exécutés en 1989 froidement par des forces de sécurité mauritanienne à la berge du fleuve à « dirol » situé à l’est du village de Dawalel non loin de MBagne. (NDLR) : Dirol est une plaine définie comme une zone d’épandage du Sénégal. Selon lui au moment des faits il était en Libye où il gagnait son pain. « J’ai été informé du drame par lettre avant que je ne décide de rentrer précipitamment au pays ». A en croire Abdoulaye Idi Ly, le drame s’est passé au bord du fleuve au moment où ils voulaient traverser le fleuve tôt le matin à cet endroit-là. « L’histoire est connue de tout Niabina et personne ne sait avec précision où ils ont été enterrés sauf que c’est dans la zone de dirol. Il est possible que les corps soient finalement emportés par les eaux du fleuve sous la pression des forts courants. Jusqu’ici le deuil n’a pas été fait. Parce que à l’époque l’Etat ne communiquait pas et il était interdit de se regrouper même pour des condoléances ».
Reportage Moussa Diop –LE QUOTIDIEN DE NOUAKCHOTT
Témoignages de leaders de la société civile à l’occasion du 20e ’anniversaire de l’AMDH
Député Sid’Ahmed Ould Habott: Le prix des larmes….
« Mon témoignage je l’ai vécu, j’étais maire de F’dérick et quant les tortures ont commencé dans les casernes, j’ai commencé à réagir auprès des commandants des régions militaires. Je suis descendu à Nouadhibou pour m’informer des arrestations et des tortures. J’arrive à Nouakchott où il ya eu une série d’appel dont un appel répété de Maloum Ould Braham, secrétaire général de l’association des maires de Mauritanie. Au téléphone, il me dit monsieur le maire, le président du comité militaire veut rencontrer les membres du bureau de l’association des maires et nous attendions votre arrivée. Je lui réponds qu’il est urgent de rencontrer le président du comité militaire, parce que je viens de la 2e région et il se passe des choses très graves là-bas » dira-t-il Poursuivant son témoignage, il affirme « Dans notre réunion, à la salle des conférences du conseil municipal de Nouakchott, j’ai rendu compte de ce que j’ai vécu dans ma région. Je leur explique que cette audience est plus qu’opportune, car il est nécessaire de poser tout de suite ces problèmes des arrestations et des tortures qui sont entrain de prendre une ampleur catastrophique pour le pays. Parmi les intervenants membres du bureau, un seul s’est opposé à cette question, c’était le maire de Nouakchott à l‘époque. Il a dit non, nous n’allons pas voir le président du comité militaire, nous sommes une association de maires, nous n’avons pas le droit, nous ne sommes pas un parti politique pour parler de ces choses et si Mr Habott, le représentant d’Amnesty international, est ici où des ennemies de la Mauritanie sont ici, je vais tenir ce discours au président du comité militaire, il ne va pas prendre part à l’audience. »
Soutenant ces propos, il ajoute « Je l’ai dit monsieur le maire, nous savons dans quelles conditions tu as été élu. Vous étiez amené par une voiture 4/4 qui vous a cherché à Aouin pour vous parachuter à la tête de la mairie de Nouakchott et si vous avez un minimum de conscience, vous êtes le maire d’un tiers de mauritaniens. Des citoyens qui sont aujourd’hui torturés et qui meurent au moment où nous parlons. Il ya eu une dispute entre nous ; à la fin, nous sommes arrivés à un consensus. Le président Ould Sidi Baba propose à la fin pour que lui, le maire de Rosso à l’époque, Sow Deyna et moi, pour que nous puissions rencontrer le président du comité militaire en aparté et demander l’ouverture d’une enquête immédiate sur la question. C’était le consensus qui a été retenu. »
Il poursuit, « Dans cette audience élargie, il fallait aussi défendre les acquis démocratiques et encourager les militaires à avancer dans le processus de démocratisation. Quand nous avons rencontré le président du comité militaire, ce dernier a voulu faire venir son ministre de l’intérieur Cheikh Sidi Ahmed Ould Baba. J’ai rendu compte de ce que j’ai vécu dans la région du Tiris Zemmour et à Nouadhibou, mais aussi de l’ampleur des dégâts à Nouakchott et dans les autres régions, notamment dans le Brakna. Comme toute réponse, le président du comité militaire déclare que c’est de l’intoxication et que ce n’est pas possible. Je lui dis monsieur le président, je suis le maire d’une ville garnison de l’armée, j’’ai écouté les hommes de troupe. Les officiers et les sous officiers viennent dans mon bureau. Les interpellations des pères de famille que j’ai à eu confirmation à travers leurs femmes et leurs enfant, je ne peux pas retourner les voir, sans rien faire. »
Et le député d’ajouter « Je peux vous assurer que cette audience était extrêmement dure et je rends hommage à mes deux collègues (Sowa Deyna et Ould Sidi Baba) qui étaient d’un courage exceptionnel. Au finish, le président du comité militaire a dit que si c’était le cas, une commission d’enquête va être désignée pour rendre compte. Mais très sincèrement je suis sorti de la salle, les larmes aux yeux, sachant que ce président ne fera jamais l’enquête et convaincu qu’il est au courant de la situation actuelle du pays. Cet anniversaire nous ne pouvons pas lecélébrer, sans avoir une pensée pour eux. »
Il renchérit « Lorsque les événements se sont précipités par la mobilisation de l’intérieur et par la pression internationale en 1991, le projet de démocratisation que le Président Ould Taya a cédé aux peuples mauritaniens, est le prix de leurs larmes et de leur sang. C’est à cause de leurs sacrifices que nous devons ces acquis démocratiques. Ce n’est pas mon général d’aujourd’hui ni celui de demain, c’est le prix de leurs larmes et de leur sang qui ont fait cracher aux militaires le processus de démocratisation qui a été initié depuis 1991. Quand nous parlons de démocratie et droits de l’homme en Mauritanie, nous devons leur rendre un hommage historique et patriotique. »
Il revient sur la loi d’amnistie « S’agissant de la loi d’Amnistie que j’ai défendu bec et ongle contre la proposition de loi d’amnistie initiée par une dizaine de députés du PRDS, certains m’ont approché plu tard pour me demander pardon. Je leur ai dit que ce n’est pas à moi de pardonner, c’est au peuple mauritanien de vous pardonner, c’est à dire les veuves, les orphelins, les déportés et à l’unité de ce pays. Vous avez failli à votre devoir de parlementaires et de musulmans, demandez pardon à ceux qui ont été humiliés.»
Mamadou Sarr, SG du Fonadh : « Notre pays a connu de graves violations en droits humains »
« Il faut d’abord rendre hommage au premier président de l’AMDH, feu Diagana Mamadou. A cette époque, il était très difficile de se réunir. Les ordres des avocats ont eu le courage de former cette organisation qui a rencontré toutes les difficultés. Les organisations qui ont fondé le Fonadh ont été le fer de lance du combat pour la protection et la promotion des droits humains en Mauritanie. Le combat que l’AMDH a toujours mené a été un combat pour la promotion des droits de l’homme en Mauritanie.
Notre pays a connu de graves violations en droits humains et si c’état pas le combat de l’AMDH et des autres organisations de droits humains, certainement on ne serait pas là. A l’époque la seule organisation de droits de l’homme qui existait, était la ligue mauritanienne des droits de l’homme (LMDH), sinon toutes les associations avaient des difficultés à se faire reconnaître. l’AMDH, comme les autres associations qui forment le Fonadh, a une mission commune de combattre l’impunité, car malgré certaines avancées, nous constatons qu’il ya des dossiers pendants qui pour la paix civile et sociale du pays, méritent que les autorités mauritaniennes et la société civile coopèrent d’avantage pour trouver des solutions consensuelles à ces problèmes. »
Lalla aicha, président du CSSVDH: « Ceux qui disaient que notre combat était du faux, reconnaissent aujourd’hui notre lutte »
« En 1991 quand il fallait tenir une réunion, il fallait l’organiser en secret. Souvent c’était des militaires qui venaient nous surprendre pour nous amener en prison. Au commissariat on nous disait que les violations de droits de l’homme n’existent pas dans le pays. Ba Mariam Koita qui était à l’époque responsable des droits humains au niveau du pouvoir, connait les problèmes que nous avons rencontrés auparavant. Quand on devait aller à Vienne ou en Gambie parler de ces violations, il y’avait pleins de mauritaniens qui nous combattaient. Ils disaient que ce que nous disons est du faux. Je suis contente parce que le monde évolue, ceux qui disaient que notre combat était du faux, reconnaissent aujourd’hui notre lutte. Et ce sont ces mêmes personnes qui disent qu’il ya des avancées. Des avancées qu’on a eues avec beaucoup de chagrin et de sacrifice. Je suis émue quand je vois la fille de Ba Seydi , ici présente. Elle avait deux ans quand son père a été tué, aujourd’hui elle a 22 ans. Elle milite, car elle sait que son père a été tué de façon arbitraire.
Un jour où l’autre la vérité éclatera, car il ya des militants téméraires qui continuent le combat. »
Boubacar Messaoud, président SOS ESCLAVES: « Les 20 ans de l’AMDH, c’est l’âge des droits de l’homme en Mauritanie »
« Quand on a créé ces organisations, le problème qui était posé était le passif humanitaire, la déportation, les exécutions extrajudiciaires. Nous avons créé cette organisation (AMDH) comme tant d’autre sur la base des problèmes de dépassement des pouvoirs publics, sur les droits humains (déportation, impunité, crimes de sang). Il y’avait aussi l’esclavage qu’on refusait de reconnaitre et qu’on voulait nécessairement transformer en séquelle. Néanmoins, l’AMDH, dans sa composition comprenait les éléments de toute la communauté mauritanienne. Mais le pouvoir s’est évertué à mettre l’AMDH et les autres organisations dans un ghetto. Les 20 ans de l’AMDH, c’est l’âge des droits de l’homme en Mauritanie. Effectivement il ya une organisation qui a précédé l’AMDH, il s’agit de la ligue mauritanienne des droits de l’homme. Mais je dirais qu’à l’époque, elle était une organisation assujettie qui soutenait le pouvoir. Elle n’était plus en mesure de contrer le pouvoir, mais aujourd’hui elle s’est relevée et nous nous en félicitons. »
Maimouna Alpha Sy (veuve, secrétaire général du collectif des veuves): « Pourquoi ont-ils été tués ? »
« Je suis surprise quand on dit que le problème des veuves à été résolu. Je me demande comment, car il n’a même pas commencé. On lutte et on continuera à lutter tant que justice n’est pas faite. On veut la vérité totale. Pourquoi ont-ils été tués ? Parce qu’ils sont des noirs. Ce n’est pas de leur faute, c’est le bon Dieu qui leur a donné cette couleur. Cette épuration ethnique est une pure insulte. Nous réclamons le devoir de vérité, de justice, de mémoire.
On avait demandé un devoir de mémoire, on nous avait répondu que cela allait à l’encontre de l’islam, mais maintenant on en parle. Aujourd’hui, on parle d’indemnisation, alors que c’est le Président de la République lui-même, qui a dit qu’il va apporter une aide aux veuves et aux orphelins. Et c’était à la demande de la présidente du collectif (Houlèye sall). Les gens l’ont transformé en indemnisation. Ils ont signé un protocole d’accord, avec je ne sais qui, en tout cas pas avec nous, pour dire que c’est fini. Ce n’est pas fini tant que la lumière n’est pas faite. Il faut savoir que le collectif des veuves luttera toujours tant que justice n’est pas faite. »
Témoignages recueillis par Dialtabé- QUOTIDIEN DE NOUAKCHOTT
Hommage à Ceerno Tijjaani Alhajji Mammadu Siree par Cheikh Oumar Ba
Ceerno Tijjaani Alhajji Mammadu Siree, nous a quittés il y a un an, c’est-à-dire le 12 mai 2010, une date qui restera à jamais gravée dans nos mémoires. L’homme qui consacra sa vie à la prière, à l’enseignement du Coran, de la charia et de la solidarité. Cet érudit islamique est né en 1940 à Sinycu Penaaka, environ de Boggee, en Mauritanie.Son père Alhajji Mammadu Siree l’avait confié à Ceerno Alhjji Mammadu Muusaa LIH, de Daara Halayve. C’est ce dernier qui l’a mis dans les mains de son fils, le feu, Ceerno Tijjani LIH, raison pour laquelle, Ceerno Alhajji considère Ceerno Tijjaane LIH, comme son Ceerno. C’est auprès de Ceerno Haamiidu WELE qu’il a eu son ijaaza, (l’une des plus grandes distinctions dans le domaine de l’enseignement coranique) et qu’il a fait la charia puis la littérature arabe.
C’est à Baabaave Looti, dans le Laaw qu’il s’était installé avec son duzal, (école coranique, et la loi islamique) entre 1965 et 1989, avant que le système raciste et esclavagiste mauritanien, géré par des beïdanes, le déporte avec ses élèves et avec l’ensemble de sa famille, vers le Sénégal ; comme ce fut le cas pour plus de 200 000 autres négro-mauritaniens. Après son exile forcé, il se réinstalla à Haayre Laaw et continua sa mission.
Ce Ceerno avait toujours une centaine d’élèves qui, apprenaient auprès de lui. Parmi les plus connus de ses élèves, ses deux fils qui ont eu leur ijaaja : Ceerno Haamiidu SOH, a repris l’école de son père de Baabaave, Ceerno Sayku Umar SOH, celle de Haayre Laaw.
Ceerno Tijjaane Alhajji Mammadu Ciree a octroyé la licence à plusieurs enseignants coraniques. Nous en citons certains, qui sont aussi parfois des imams de renommées :
Ceerno Saydu BAH ;
Ceerno Sileymani Haaruuna SOH,
Ceerno Abuu DEH, l’imam de Rosso Becth;
Ceerno Mammadu AAW.
C’est ce Ceerno, un homme de Dieu que l’Etat mauritanien raciste et esclavagiste a déporté en 1989.
Déporté avec toute sa famille, ses élèves. Les images qui lui restent de la déportation sont ses livres coraniques brûlés, les planchettes des ses élèves éparpillées partout dans les rues de Baabaave, par des gens qui se disent musulmans, qui se veulent un modèle de l’Islam dans le monde.
Ces racistes qui continuent les même pratiques sur les noirs (Haratines, Bambara, Sooninke, Wolof et Fulve), et font tout ce qui humilie, n’épargnant ni notables, ni sages, ni marabouts noirs. Pour eux, un noir est un esclave et doit l’accepter quelque soit son statut, son rang.
Ces gardiens du système raciste et esclavagiste de la Mauritanie, en leur tête Moawiya Ould Sidi Ahmed TAYA et Gabriel Cimper et d’autres, ont des disciples qui continuent leur oeuvre.
Ce Ceerno s’était réinstallé à Hayre Laaw au Sénégal, recréa une autre école coranique, durant vingt ans, après la déportation. Tijjaane Alhajji Mammadu Siree fut pour les déportés un pivot, un logeur et un guide spirituel. Aujourd’hui, il est rappelé par le bon Dieu, il a rejoint son ami et collègue, mort dans les mêmes conditions, Ceerno Maamuudu Alfaa SOH, décédé à Njum, dans le Tooro, il ya un an.
Je fais ce papier pour lui rendre hommage et rappeler au monde entier les conditions des noirs, en Mauritanie. Mes condoléances à sa famille, particulièrement à son neveu, beau fils, mon ami et camarade Aamadu Saajo SOH et sa femme.
Yoo Alla yurme, yaafomaa.
Cheikh Oumar BAH, section Europe FLAM





