Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

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Mauritanie : Quel modèle de gouvernement choisir ?

altLa Mauritanie, indépendante depuis 1960 continue de faire face aux difficultés de cohabitation entre ses différentes communautés. La composante  noire, y compris harratine, vit dans une situation de discrimination raciale et de précarité dont les membres  doivent se justifier en permanence de leur appartenance à ce pays, alors que les arabo-berbères ou maures jouissent d’office de leur citoyenneté pleine et entière. C’est dire combien le concept de l’Etat unitaire a échoué chez nous.   Dès lors, pour être viable, la Mauritanie doit changer d’option et trouver un autre modèle de gouvernement qui appellerait à plus de participation du peuple mauritanien dans l’avenir politique du pays. De mon point de vue, l’autonomie des régions serait l’outil politique qui pourrait rectifier ces erreurs historiques.
 
Ainsi, il est nécessaire d’approfondir nos réflexions sur le concept de ‘’ l’autonomie dans le cadre politique, économique et administratif des régions’’. Pour lever tout équivoque, je dis d’emblée que par autonomie, j’entends différentes régions qui s’auto- gouvernent partiellement par ses propres lois mais sans séparation les unes des autres. Par conséquent, j’entrevois un certain nombre de justifications qui se situent à deux niveaux. Sur le plan général d’une part  et sur le plan spécifique  eut égard  à nos propres réalités d’autre part.  En général il y’a trois grandes raisons qui justifient le choix des communautés à être indépendantes de l’Etat central.
 
          L’autonomie comme gage de légitimité de l’autorité nationale. Dans certains pays l’autonomie est adoptée dans le souci de donner  aux différentes nationalités une certaine indépendance pour gérer leurs  propres  affaires. L’idée est que les différentes ethnies et les minorités puissent être indépendantes dans leurs affaires locales, par exemple dans les domaines de l’éducation, la culture, et de leur développement économique. Ainsi, ces peuples auront un certain sentiment de sécurité et seront beaucoup plus disposés à accepter la légitimité  de l’autorité nationale.
 
          L’autonomie comme garantie de balance de pouvoir entre les partis. Elle est souvent choisie pour faire partager le pouvoir entre différents partis politiques  pour éliminer l’accaparation de tout le pouvoir par un puissant parti unique.
 
          Enfin l’autonomie comme un principe fondamental à la notion de la Démocratie. La participation de tout le monde dans la chose politique est primordiale au bon fonctionnement des institutions  démocratiques, et surtout si cette participation venait de la base.
 
Sur le plan spécifique de la Mauritanie nous pouvons distinguer des justifications théoriques et celles basées sur le plan pratique. Dans notre pays, non seulement les trois grandes idées déjà énoncées sont valables, en plus nous pouvons dire qu’il n’y a jamais eu de contrat social qui est nécessaire dans toute vie commune des différentes populations. Je veux dire par là- qu’il n’y a jamais eu de referendum à la veille et/ou après  l’indépendance du pays qui scellerait l’idée de l’état unitaire tel qu’il est établi actuellement. Le congrès d’Aleg n’avait pas la légitimité suffisante pour jouer ce rôle. Alors, l’autonomie serait une manière de rectifier le tir afin de voir un peu plus clair  sur les choix des différentes populations qui habitent notre pays. Ce n’est de secret pour personne, que l’Etat unitaire en Mauritanie a failli. Pour preuve l’existence même des Forces de Libération Africaines de Mauritanie (Flam) et Touche pas à ma nationalité (TPMN) confirmerait cet état de fait.
 
Sur le plan pratique, la politique de proximité au niveau local permettrait  d’attirer  beaucoup plus de citoyens à la chose politique. Un gouverneur ou un préfet élu par la population locale serait obligé de prêter plus d’attention aux intérêts de ceux qui l’ont élu. Ce qui est sûr, les récents évènements de Kaédi n’auraient pas eu lieu si les autorités administratives (quel que soit leur ethnicité) étaient élus par les populations locales avec une possibilité de révocation à tout moment en cas de forfait grave. Ce qui est contraire à  la présente situation où l’autorité administrative est nommé par un lointain président de la république qui est retranché  dans sa tour d’ivoire à Nouakchott et qu’il sert comme bras de rallonge. L’instinct premier de toute autorité est de garder son pouvoir aussi longtemps que possible. C’est pourquoi elle (l’autorité) fera tout pour satisfaire le désir de ceux qui sont à  la source de son pouvoir, qu’il émane du président de la république ou du peuple.
 
Sur le plan économique, comme dirait Jack Lang ‘’ l’autonomie est une condition de l’efficacité’’. Alors, les programmes de développement de nos communautés seront beaucoup plus viables et efficaces dans le cadre de l’autonomie des territoires. En effet, la proximité du terrain donne plus d’objectivité par rapport aux besoins réels de la population et présente moins de risques dans la dilapidation des fonds. C’est d’ailleurs pourquoi, aujourd’hui l’aide au développent internationale s’oriente de plus en plus vers le financement direct des programmes de développement initiés et contrôlés par les populations locales. Par exemple USAID plaide de plus en plus pour le financement destiné à l’aide direct des populations au dépend de ceux qui passent par le canal habituel de l’Etat.
 
Bien que ces raisons objectives pour l’autonomie militent pour la fin de la discrimination raciale et pour l’égalité de tous les mauritaniens, certains, par complaisance et/ou par ignorance, verront cette réflexion d’un mauvais œil. Ils vont surement brandir l’arme selon laquelle ‘’l’unité nationale serait menacée par cette velléité autonomique ‘‘. Avant même de prendre le temps de finir de lire cet article, ils vont conclure que l’idée de l’autonomie n’est autre chose que la sécession du sud.  Ils répéteront qu’il y’a  beaucoup plus de choses qui unissent les mauritaniens que ce qui les séparent, en citant l’Islam comme religion de tous les mauritaniens. A ceux-là je leur oppose la réalité que nous vivons. En Mauritanie, les différentes communautés (Noires et Arabo-Berbères) vivent les uns à côté des autres, mais pas les uns avec les autres. Cette réalité est visible à l’ œil nu. Il suffit de prêter attention à la concentration démographique de chaque communauté dans les différents quartiers de Nouakchott. Ou même, regarder la composition de ceux qui participent aux manifestations de protestation de tous les jours contre le système. Si la majorité des mauritaniens est musulmane et que la religion devait être un factor d’union, nous sommes différents  sur la manière de pratiquer l’islam. Par exemple, les noires laisseront leur position de guerre pour s’acquitter de leur devoir religieux au moment de la prière du vendredi, pendant que les autres (les maures) profitent de cette période de recueillement religieux pour reprendre les positions de leurs adversaires. Les événements de Sylla- Rindiaw-Belinabe dans un conflit foncier sont édifiants dans cette différence. Il est donc clair que les différentes communautés n’ont pas les mêmes préoccupations.
 
Alors, pour conclure, je suis convaincu que l’option de l’autonomie est un moyen approprié pour sortir la Mauritanie de cette injustice sociale qui n’a que trop duré. C’est pour cette raison que je me réjouis et soutiens le choix des Flam de prendre cette option comme pilier central de leur stratégie politique. Je suis encore plus heureux de voir  Président Ibrahima Moctar Sarr de l’AJD/MR parler de ‘’décentralisation très avancée’’ comme solution politique en Mauritanie. En définitive j’appelle tous les progressistes mauritaniens à faire de cette option la leur  car il est de la responsabilité de tous de trouver une solution juste pour notre peuple. Il  y va de l’intérêt de toute la Mauritanie.
Mamadou Barry
USA           
 
 

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FLAMNET-AGORA 25ème anniversaire de la mort en détention de nos martyrs de Oualata par Boye Alassane

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Quand le lieutenant Oumar prit la gestion du fort de Oualata, le mal était déjà fait. Il y avait déjà un mort. Et plusieurs détenus étaient gravement malades, tandis que les autres étaient squelettiques, affamés. Ten Youssouf Guéye, notre doyen, qui souffrait depuis plusieurs jours déjà, voyait son état de santé s’empirer sérieusement.

Ten Youssouf Gueye était si souffrant que Bâ Mamadou Sidi s’était entièrement disponibilisé pour être à son chevet et lui fournir les maigres soins dont il disposait. Nous avions obtenu qu’il soit mis dans un local libre, accolé à notre salle côté nord-est. Là, il pouvait trouver plus d’aération et de tranquillité. Il avait beaucoup maigri en peu de jours. Son visage était devenu hâve. Sa voix, forte et claire s’était presque éteinte. Il parlait avec beaucoup de peine et ses propos étaient entrecoupés par la douleur. Il était dans cet état quand le lieutenant Oumar ould Boubacar arriva au fort vers le 31 août 1988.

Bâ Mamadou Sidi avait installé Ten Youssouf Gueye dans la cour du fort près de la porte d’entrée de notre salle. Il était près de 18 heures. Le lieutenant Oumar vint vers Ten Youssouf Gueye couché sur sa couverture. Il lui prit affectueusement la tête entre ses mains, et comme pour être certain d’être bien entendu par lui, se pencha sur son visage, le questionna sur sa santé. Image saisissante, émouvante, inoubliable : Ten Youssouf Gueye rassembla tout ce qu’il lui restait d’énergie, essaya de redonner à sa voix habituellement forte et claire, présentement tremblante, tout son tonus, malgré la douleur qui se lisait sur son visage, et comme s’il avait conscience d’émettre sa dernière volonté, il voulut s’assurer que tous ses propos fussent entendus, articula aussi fort que le permettait son état, à l’intention du lieutenant Oumar toujours penché au-dessus de lui :

– Lieutenant Oumar, vous n’allez pas laisser mourir comme un chien l’un des hommes de culture de ce pays ?
Toujours penché au dessus de lui, d’une voix émue, le lieutenant Oumar lui répondit :
– Non, tranquillisez-vous, tout sera fait pour que vous soyez évacué rapidement afin de bénéficier de soins appropriés.

Dans la même nuit, le lieutenant Oumar regagna Nema. Le lendemain 1er septembre, Ten Youssouf Gueye fut évacué à bord d’une land Rover de la garde. Malheureusement, quand il y arriva, le lieutenant Oumar était en mission d’inspection dans la région de Nema. Le Wali était, lui aussi, absent de Nema. Par rapport au cas du détenu Ten Youssouf Gueye, il y avait une sorte de vacance de pouvoir. Ces deux autorités semblaient être les seules habilitées à décider de l’hospitalisation de Ten Youssouf Gueye. Puisque tous les autres responsables (préfet, gouverneur adjoint), refusèrent de prendre la responsabilité de son hospitalisation. Conséquence tragique d’une telle vacance de pouvoir et du refus des responsables administratifs sur place d’engager leur responsabilité : Ten Youssouf Gueye agonisant, évacué d’un fort-mouroir pour être hospitalisé, se retrouva, malgré son état, dans la prison des détenus de droit commun de Nema. C’est dans cette prison qu’il expira dans la nuit de 2 septembre 1988. Sans sépulture, il serait enterré dans une tombe anonyme dans un cimetière de Nema. Telle fut la fin de l’un des plus prestigieux écrivains[2] et homme de culture de la Mauritanie. .

Lire la suite du témoignage :

 

Tonton Ten Youssouf Gueye

«J’étais à Oualata»  

 

 

                        – Tonton, si Allah nous prête vie et santé, et qu’un jour il fait que nous sortions d’ici libres, tu ne manqueras certainement pas d’écrire un livre sur nos conditions de détention à Oualata ?

Ten Youssouf Gueye (c’était lui Tonton. Ainsi avait-il voulu que Bâ Mamadou Sidi et moi, l’appelions. Lui, nous appelait «mes neveux) sourit et me dit :

– J’ai déjà en tête le titre du livre. Je peux te le révéler. Il sera intitulé : J’étais à Oualata. C’est alors seulement que je pus comprendre et donner une signification à certains gestes et comportements de Tonton Ten Youssouf Gueye qui avaient attiré mon attention mais que j’avais mis sur le compte de la curiosité. Il était exempté des travaux mais aimait souvent sortir avec les détenus lors des travaux. Il cherchait à toucher du doigt tous les travaux que les détenus effectuaient, même s’il en était dispensé. Un jour, il exigea même de transporter avec nous les bidons de soixante-dix litres d’eau du puits jusqu’au fort. Il y mit si bien des poings et des pieds que nous finîmes, malgré nous, par accéder à son désir. Et ses sorties n’étaient pas seulement celles d’un promeneur à la recherche de l’air pur. Il se livrait aussi à de véritables observations. Il scrutait les lieux, le paysage, la ville qu’on pouvait apercevoir. Il regardait longuement les murs du fort qu’il lui arrivait de tâter souvent.

Quand il me confia qu’il avait bien l’intention, un jour, d’écrire sur notre détention, alors, toutes ces images me revinrent à l’esprit. Je compris que ces observations étaient plus que le fait d’un curieux. Elles m’apparurent comme le travail préparatoire de l’écrivain qui avait un livre en gestation. En fait Tonton Ten Youssouf Gueye observait pour filmer, mémoriser le milieu, l’environnement physique, le cadre du récit qu’il se proposait d’écrire. Quand il me communiqua le titre de son futur livre, je ne voulus point en demander davantage ; comblé que j’étais par la satisfaction d’avoir eu le privilège de partager un secret bien gardé : le titre d’un livre encore en gestation d’un écrivain talentueux. Je me réjouissais plutôt à l’idée que sous sa belle plume, toutes les péripéties de notre effroyable détention seraient immortalisées.

Depuis que je lui fis savoir que son fils Ten Daouda Gueye était mon ami d’enfance, tonton Youssouf Gueye me prit en estime. Je dirais même qu’il m’adopta. Si tant est que, d’un détenu à un autre, dans les conditions qui étaient les nôtres, on puisse parler d’adoption.
Je devinai – il me le confirmera plus tard – qu’à travers moi, ce qu’il voyait aussi, en permanence, c’est son cher Ten Daouda Gueye. Ce sentiment, qu’il avait de percevoir son fils à travers moi, créa entre nous des liens solides et continus. Il m’estimait. Je le respectais, l’admirais pour son immense culture. Ces liens privilégiés qui s’étaient tissés entre nous m’autorisaient à le côtoyer quand je le voulais. À le questionner sur n’importe quel sujet : culture, histoire, géographie, son expérience de diplomate, le métier d’écrivain, son oeuvre littéraire, etc. Il s’en réjouissait. Il aimait communiquer, parler, mais savait aussi beaucoup écouter. Quand on le questionnait, il répondait toujours avec enthousiasme et un sens pédagogique remarquable.

Né en 1928 à Kaeïdi, tonton Youssouf Gueye était l’un des premiers cadres de la Mauritanie. Sorti de l’école normale William Ponty du Sénégal, après avoir enseigné en Mauritanie pendant plusieurs années, il entama une carrière de diplomate qui le conduira à Bruxelles et à New York. En tant que responsable de l’OTA (Office du Tourisme Africain), il effectuera un séjour à Paris dans les années 70.

Il était profondément imbu de la culture occidentale autant que de sa culture africaine. Toutes deux cohabitaient en lui dans une parfaite harmonie. L’histoire du Fouta n’avait pas de secret pour lui. Il en parlait avec autant d’assurance et d’aisance, qu’il parlait de l’histoire de la France de Hugues Capet à Napoléon Bonaparte, en passant par Louis XVI.

Pendant notre séjour à Oualata, il fit des conférences magistrales sur l’histoire du Fouta et de la France. Les lieutenants Dia Abdarrahmane et Kane Mamadou lui avaient demandé des exposés sur Napoléon Bonaparte. Il accepta. Ainsi, voyait-on, presque chaque jour, entre 13 heures et 15 heures, Dia Abdarrahmane et Kane Mamadou, munis de leur cahier et stylo, auprès de tonton Youssouf Gueye. Pendant plus d’un mois, il leur parla avec talent, de la vie et de l´oeuvre de l’un des plus illustres Français.

Ces conférences étaient d’autant plus remarquables et admirables qu’il les faisait dans des conditions de détention pénibles, sans préparation, sans notes, sans documentation. Et pourtant, à l’entendre parler avec calme et une telle assurance, en égrenant des dates et des détails précis pour illustrer ses propos, on eut dit qu’il lisait des notes longuement et soigneusement préparées. Avant de passer à l’exposé suivant, il interrogeait toujours ses deux détenus-étudiants pour s’assurer que l’exposé précédent avait bien été assimilé. Ses deux détenus-étudiants étaient studieux. Cela l’enthousiasmait. Sa tâche s’en trouvait facilitée.

Tonton Youssouf Gueye prenait aussi beaucoup soin de sa personne. Quand il en avait la possibilité, chaque matin, il se rasait la barbe et arrangeait sa moustache. Il veillait à son hygiène corporelle autant que les conditions de détention le lui permettaient.
À l’intérieur de la salle, pendant que par petits groupes les détenus bavardaient, parlaient de tout et de rien, on voyait souvent le doyen seul, couché, plongé dans de profondes méditations. Quand, dans ces moments-là, on l’entendait marmonner, ou qu’on le voyait brusquement relever la tête et braquer son regard, qui pouvait être dur, dans la direction d’un groupe de détenus, avec un balancement désapprobateur de la tête, il n’y avait pas de doute à se faire : tonton Youssouf Gueye venait d’entendre une énormité proférée par quelqu’un. Son ouïe très fine lui permettait d’entendre involontairement beaucoup de choses dites loin de lui. Vos propos étaient captés par les oreilles de tonton quand vous croyiez qu’ils ne l’étaient que par votre vis-à-vis…
Il avait aussi de l’humour. Et il ne se privait pas à l’occasion de s’en servir.

Parmi les détenus de droit commun… il y avait un véritable mythomane. Tonton Ten Youssouf Gueye disait de lui : «Quand vous le voyez se remuer, ses narines s’élargir, sa tête tourner de gauche à droite, comprenez qu’il s’apprête à dire des mensonges. Mentir chez cet homme semble être un besoin physiologique ».

Ten Youssouf Gueye pouvait aussi être taquin. Vers le mois de février 1988, un brigadier-chef nommé Lehbib fut muté au fort. Il paraissait seconder le régisseur l’adjudant Boubaly. Il traitait pratiquement tous les problèmes liés à nos conditions de détention, et aimait se donner des airs de quelqu’un de très important. Très vite nous oubliâmes son nom Lehbib, pour ne plus l’appeler que par le sobriquet de «Sareedu» que lui avait donné tonton Youssouf Gueye. «Sareedu» est la prononciation en pulaar de la quatorzième lettre de l’alphabet arabe qui se lit sâd. Littéralement traduit du pulaar, le terme «Sareedu» veut dire le sâd ventru. Le terme «Sareedu», qui évoque l’image du ventre, est utilisé dans les écoles coraniques traditionnelles du Fouta par les maîtres pour mieux faciliter la mémorisation de l’alphabet arabe par leurs petits élèves. Plusieurs lettres de cet alphabet se voyaient ainsi attribuées une terminaison en pulaar qui renvoie à une image bien précise. C’était là un procédé pédagogique pour faciliter l’assimilation de l’alphabet par les élèves.

Le brigadier-chef «Sareedu» présentait plusieurs traits caractéristiques. Il était le seul parmi les gardes à avoir une pipe et une tabatière kilométriques dont la beauté attestait qu’elles étaient passées entre les mains d’artisans chevronnés. Court et trapu, ses oreilles se dressaient sur une tête de forme triangulaire. Il avait un gros ventre. Et c’est ce gros ventre qui inspira à tonton Youssouf Gueye le surnom de «Sareedu». Et à dire vrai, le ventre du brigadier-chef Lehbib ressemblait et évoquait la lettre «Sareedu».

Ainsi était tonton Youssouf Gueye. Valeur intellectuelle sûre, homme de culture, l’auteur de «Rella Galo Thiongane ou les voies de l’honneur» nous aurait produit, si son projet de livre avait pu se concrétiser, l´oeuvre littéraire maîtresse de sa vie. À la fois témoin et acteur, il aurait sans aucun doute mis tout son talent d’écrivain, sa prodigieuse mémoire et son style suave à la rédaction de J’étais à Oualata : récit de notre détention.
Nous aurions eu là, avec sa plume savoureuse, une brillante radioscopie de l’un des visages hideux et exécrables du racisme d’État en Mauritanie : le système carcéral raciste.
Hélas ! il ne survécut pas aux terribles conditions de détention de Oualata. Il en mourut. Avec lui, J’étais à Oualata, dont la rédaction mentale était sans doute presque achevée. »

Boye Alassane Harouna

WWW.FLAMNET.INFO

1 septembre 2006

REF:
[1] J’ÉTAIS À OULATA- LE RACISME d’État EN MAURITANIE- L’Harmattan, 1999. Page 131 à 137
[2] Parmi les textes de Ten Youssouf Gueye :
– Rella Galo Thiongane ou les voies de l’honneur (roman)
– À l’orée du Sahel (recueil de nouvelles)
– Quelques aspects de la littérature pulaar

 

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FLAMNET-ARCHIVES : 25ème anniversaire de la mort en détention de nos martyrs de Oualata ; BIOGRAPHIE DE BA ALASSANE OUMAR Par la famille du martyr

altAlassane Oumar BAH naquit le 20 janvier 1949 à Niamey au Niger, pays qu’il quitta depuis sa tendre enfance. Son père, Oumar Abdoulaye BAH décédé le 15 septembre 1981, est originaire de Cidee, un village situé à 5 km à l’est de Boggee, dans le pays des HalayBe. Après sa retraite en 1958 avec le grade d’adjudant de la gendarmerie et médaillé militaire et décoré de la Légion d’honneur, il s’installa à Boggee. Sa mère, Fatimata Adama DIA est décédée le 17 août 2004 à Boggee. Elle était issue d’une nombreuse famille d’une vingtaine de frères et soeurs.

Alassane Oumar BAH entra à l’école primaire en 1956 à Demet où il vivait avec son grand-père. Puis il allait terminer ses études primaires à Saarandoogu BaabaaBe où il obtint son certificat d’études primaires et réussit à ses examens d’entrèe en 6ème en juin 1965. Ce qui lui permit d’entrer en octobre de la même année au collège de Boggee.

Il finit par abandonner ses études secondaires en 5ème pour faire sa carrière dans la Gendarmerie nationale, encouragé par son vaillant père. Il fit sa formation à l’Ecole de la Gendarmerie de Rosso. Sa première affectation fut à Tidjikja. Ce qui lui permit de parcourir la région administrative du Tagant où il apprit à parler couramment le Hassâniya. Deux années plus tard, il fut affecté à la Brigade de Gendarmerie de Selibaabi dans le Gidimaxa où sa compétence fut très appréciée par ses supérieurs. Sa générosité, son humanisme lui attirèrent la grande estime de la population de Selibaabi qui n’oublie pas et garde toujours de bons souvenirs de ce Kalajjo (ressortissant du pays des HalayBe). Après Selibaabi, il fut affecté successivement à KayhayDi, à Timmbadara où il sera adjoint au commandant de brigade, à Ayoun el Atrouss et à Neema.

 Alassane Oumar BAH fut orienté dans la branche du secrétariat et passa avec succès tous les examens professionnels : 1er, 2è degré….., Maréchal des logis chef.En 1977, il fut affecté alors à la Compagnie de Gendarmerie de KayhayDi comme chef secrétaire. A l’époque, aucun message chiffré n’avait de secret pour ce brillant Maréchal des logis chef. En 1978, il eut l’occasion de faire une formation au Maroc. A son retour il monta au grade d’adjudant. Il est affecté alors au Secrétariat du Comité militaire de salut national (C.M.S.N.) puis un peu plus tard au S.E.R.A.D.

En 1985, Alassane Oumar BAH eut une nouvelle occasion d’effectuer une seconde formation à l’étranger, cette fois en France. Avec son nouveau grade d’Adjudant chef de la gendarmerie, il resta au Service administratif et de la comptabilité jusqu’à son arrestation en octobre 1987. Condamné en prison à perpétuité lors du fameux procés du mensonge organisé par le régime du colonel Maouya Ould Sid’Ahmed Taya et son allié, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, il fut transféré le 9 décembre 1987 à Oualata, après les exécutions capitales de ses camarades, les lieutenants Saydou SIH, Seydi BAH et Amadou SARR 3 jours auparavant.

A la prison mortuaire de Oualata, Alassane Oumar Abdoulaye BAH, Alassane Fatimata Adama BAH sera marqué physiquement, mais avec beaucoup de dignité, jusqu’à son décés survenu le jeudi 26 août 1988, par les séquelles des tortures que lui avaient fait subir ses geôliers beydanes.

Alassane Oumar Abdoulaye BAH, Alassane Fatimata Adama BAH était marié et père de sept enfants. Toute sa famille vit aujourd’hui, avec dignement le sacrifice de leur père et la lutte continue.

 La famille du feu Ba Alassane Oumar

 

FLAMNET- le 26 août 2006

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FLAMNET-ARCHIVES :DEVOIR DE MÉMOIRE: Oualata : chronologie funèbre 25ème anniversaire de la mort en détention de nos martyrs de Oualata Par Boye Alassane Harouna

altSeptembre 1986. L’arrestation, le jugement et l’emprisonnement des cadres et militants des FLAM marquent le début d’une répression systématique des Négro-africains.

Octobre 1987. Arrestation d’officiers et sous-officiers négro-africains pour tentative de coup d’État.

18 novembre 1987. Ouverture de leur procès. Ils sont jugés, trois d’entre eux, les lieutenants Sarr Amadou, Bâ Seïdy et Sy Saïdou, exécutés le 6 décembre 1987. Radicalisation de la répression systématique du pouvoir raciste de Nouakchott. Elle connaîtra son apogée en 1989-1990, avec les massacres et les déportations des Négro-africains vers le Sénégal et le Mali.

8 décembre 1987, vers 23 heures 30. Les 33 cadres et militants des FLAM emprisonnés depuis 1986 à la prison de Nouakchott et les 35 militaires qui viennent d’être jugés et condamnés à de lourdes peines sont regroupés au Centre émetteur de Nouakchott. Ils sont transportés, menottés, au fort de Oualata où ils seront incarcérés.

9 décembre 1987, dans la nuit. Les 68 détenus politiques Négro-africains (auxquels on a «adjoint» une poignée de détenus de droit commun) débarquent dans le Fort mouroir de Oualata.

Après seulement 8 mois et 17 jours de détention, commence, consécutive à des conditions de détention inhumaines, la «série noire». En 33 jours, quatre de nos compagnons vont mourir. Soit un mort tous les huit jours.
26 août 1988, à 15 heures 5 : mort de Bâ Alassane Oumar ;
2 septembre 1988 : mort de Ten Youssouf Guéye ;
13 septembre 1988 : mort de Bâ Abdoul Khoudouss ;
28 septembre 1988 : mort de Djigo Tabssirou ;

Voilà 25 ans que sont morts nos compagnons d’infortune. Morts pour avoir dénoncé le racisme d’État ; morts pour avoir affirmé la volonté d’instaurer une Mauritanie égalitaire ; morts à cause des conditions de détention bestiales, d’un système carcéral raciste ; morts loin des leurs, de leurs parents, familles, amis et proches ; morts sans que ces êtres qui leur sont chers aient eu la possibilité de poser sur eux un dernier regard d’adieu, de leur rendre les derniers devoirs…

À ces morts, morts dans de telles conditions, morts pour de telles raisons, que leur doivent leurs anciens compagnons rescapés, encore vivants !? Au moins une chose : le devoir de mémoire ; maigre consolation – pourrait-on dire – pour les parents et proches des défunts qui s’en seraient volontiers passés ; devoir auquel nous ne pourrions nous dérober, mais dont l’accomplissement ne nous procure guère de réjouissance : car l’instant de souvenir réservé aux morts qui nous sont chers s’accompagne toujours d’un pincement au coeur. Pincement au coeur d’autant plus vif qu’abominables furent le plus souvent les conditions dans lesquelles ces êtres chers trouvèrent la mort.. Ils leur doivent, leurs compagnons rescapés, de perpétuer leur souvenir, de leur rendre hommage, de rappeler les causes et les conditions de leur mort. Et à bon escient, car le processus démocratique en cours, aussi loin qu’on veuille remonter dans le passé pour en cerner les facteurs déclencheurs, tire ses origines aussi, et sans doute surtout, de ces morts et de toutes celles qui, à l’échelle du pays, eurent lieu du fait de la répression raciste.

Août -septembre 1988, août-septembre 2013 : à l’occasion du 25 ème anniversaire de la mort de nos quatre compagnons de détention, Bâ Alassane Oumar, Ten Youssouf Guéye, Bâ Abdoul Ghoudouss et Djigo Tabssirou, nous publions, en quatre parties, les extraits de J’ÉTAIS À OUALATA – Le racisme d’État en Mauritanie, relatifs aux circonstances de leur décès.

 

Boye Alassane Harouna- Écrivain et rescapé de Oualata

FLAMNET-ARCHIVES-AOÛT 2006

 

 

(1ère partie : la mort de Bâ Alassane Oumar)

«Ce sera le 26… » ou le début de la série noire

Par BOYE ALASSANE HAROUNA-Auteur de “J´étais à Oualata ” 


 

«Le béribéri avait littéralement investi notre dortoir. Presque tous les détenus en présentaient les signes. Une quinzaine en était gravement victime. Incapables du moindre effort, ceux-ci étaient cloués sur place. Défigurés par le gonflement pour certains, par la maigreur pour d’autres, tous étaient presque méconnaissables. Sans assistance, ils étaient incapables de se mouvoir. Pour se déplacer, y compris pour aller aux W-C, il leur fallait s’appuyer sur l’épaule de l’un de leurs camarades. Parfois, en raison de la faiblesse extrême des malades, il fallait s’y mettre à deux pour les assister. Le détenu avait beau être malade au point d’en être paralysé, son état, fût-il manifestement critique, il n’était jamais acquis d’avance qu’il fût transféré par les geôliers, comme nous le verrons avec la mort de Bâ Abdoul Ghoudouss.

Par rapport à notre régime carcéral, aucune lueur de changement n’était visible à l’horizon. L’alimentation demeurait la même au plan quantité et qualité. Le «Gnankata» de plus en plus exécrable était toujours là. Les soins n’existaient toujours pas. Malgré tout, les travaux étaient maintenus. Le béribéri et autres maladies qui rongeaient les détenus, les malades dont le nombre augmentait sans cesse, l’inexistence de médicaments, tout ceci semblait être la dernière des préoccupations de nos geôliers. Dans de telles conditions, à moins d’un miracle peu probable, il devenait de plus en plus clair que la mort n’allait plus tarder à frapper. Il fallait, pour ne pas percevoir une telle perspective morbide, être aveuglé par de folles espérances. En réalité, pour beaucoup d’entre nous, la question de savoir s’il y aurait des morts ne se posait plus. Elle était dépassée. Il s’agissait présentement de savoir quand et combien de morts il y aurait au bout de l’épreuve ? Mais s’il est vrai que pour bon nombre d’entre nous, nos conditions de détention suggéraient de telles questions, nous étions loin de penser que huit mois et seize jours après notre arrivée dans le fort de Oualata, nous serions frappés, dans l’espace d’un mois seulement, par plusieurs deuils. Cela commença le 26 août 1988. Ce jour, à 16 heures5, Bâ Alassane Oumar rendit l’âme.

L’homme était naturellement agréable, sympathique et plein de noblesse. Il était de cette espèce humaine, capable d’entretenir de bons rapports avec des personnes aussi variées qu’antinomiques. Qu’on soit chaleureux, expansif, taciturne ou volubile, courtois ou vulgaire, patient ou irascible, on trouvait toujours auprès de Bâ Alassane Oumar compréhension, douceur et agréable compagnie. Ainsi il vécut en liberté. Ainsi il vécut en détention. La prison, malgré ses rigueurs, ses privations, n’y changea rien. Il s’éteignit comme il vécut : avec douceur et noblesse.
Comme beaucoup de détenus, l’adjudant-chef Bâ Alassane Oumar avait fait une méchante diarrhée à Jreïda. Cependant la sienne avait refusé de le lâcher. Il en avait beaucoup dépéri. Il traînera cette diarrhée avec lui jusqu’au fort-mouroir de Oualata. Là où le «bien-portant» se consumait inexorablement, que pouvait devenir l’organisme déjà si fébrile de Bâ Alassane Oumar ? À cette diarrhée qui le pressait étaient venus s’ajouter le béribéri et sans doute d’autres maladies. Il maigrissait de jour en jour. Son état était tel que, dès le début, nous l’exemptâmes de tous les travaux. Mais pour qu’il recouvrât sa santé et qu’il retrouvât ses forces, il lui fallait des soins appropriés et suivis. Ils ne lui furent pas donnés. Il lui fallait une alimentation saine.
Elle ne lui fut jamais donnée malgré nos demandes répétées. Pour résister au mal qui le rongeait, ne pas se laisser abattre par lui, Bâ Alassane Oumar n’avait que son courage moral. Quand sa douleur se faisait moindre, il se déplaçait dans la salle. C’est dans le cadre de ses déplacements qu’un jour, à notre place, Bâ Mamadou Sidi et moi, il raconta son rêve déjà évoqué, dans lequel le vieil homme en blanc lui disait : «ce sera le 26… ». Quand il s’en sentait capable, il aimait sortir avec les groupes de travail, pour se dégourdir les jambes. Mais ces moments où l’envie et la force lui permettaient de tels déplacements étaient éphémères. Et ils se raréfiaient à mesure que le temps s’écoulait et que le mal le tenaillait. Alors Bâ Alassane s’alitait. Sa maladie fut longue et pénible. Il la développa dans un dénuement total, sans alimentation, sans soins, sans même une perspective de guérison. Sans doute que pendant les derniers jours qui précédèrent sa mort, lui-même avait pressenti que sa fin était proche. Et pourtant, jamais il ne s’est départi de son calme. Pas un instant il ne prit prétexte de sa maladie pour faire prévaloir une quelconque exigence. Quelle dignité ! Quelle noblesse ! Que celles de Bâ Alassane Oumar. Noblesse dans la privation, dans la douleur. Dignité devant la maladie et la perspective presque certaine d’une mort imminente.

Pendant les huit mois et seize jours qu’il vécut dans le fort-mouroir de Oualata, il resta plus assis, couché que debout. Marcher ? Il ne le fit que très rarement. Dans la dernière semaine du mois d’août, il nous sembla que son état s’empirait. Nous pensions que c’était passager et qu’il allait se rétablir. Mais le 26 août 1988 dans l’après-midi, sa respiration devint si difficile qu’un groupe de camarades vint à son chevet. Ses difficultés respiratoires croissaient de plus en plus. Visiblement Bâ Alassane Oumar agonisait. Et puis, au terme d’un ultime effort pour respirer, il rendit l’âme. Il était 15 heures 5. Aussitôt la nouvelle fit le tour de toute la salle. Elle nous plongea dans une profonde tristesse. Nous informâmes nos geôliers.
En même temps, nous leur demandâmes, après qu’ils eurent constaté le décès de notre camarade, l’autorisation de nous occuper de toute la cérémonie funéraire : le lavage et l’enterrement du défunt selon les prescriptions islamiques. Notre demande fut acceptée. Une liste définissant nos besoins pour l’exécution de la cérémonie funéraire fut établie. Elle comprenait sept mètres de tissu de percale pour le linceul, du parfum pour parfumer le linceul, une aiguille et du fil pour coudre les différentes parties du linceul, du savon pour laver le corps du défunt.
Cette liste fut remise au brigadier Moustapha, bras droit du régisseur. Le nécessaire, aussitôt réalisé sur le marché de la ville, fut remis à notre imam Djigo Tabssirou qui dirigera toute la cérémonie funéraire.

Pendant ce temps, il régnait dans le fort une grande agitation. Nos geôliers semblaient déboussolés par la mort de notre camarade. Ils nous parurent avoir perdu subitement de leur superbe. Leurs gestes devinrent mesurés, leurs voix calmes, leurs propos sans agressivité. Était-ce par respect pour la mémoire du défunt et notre deuil ? Ou était-ce le résultat d’un événement inattendu pour eux, et pour lequel ils n’étaient pas préparés ? Aussitôt le constat du changement d’attitude de nos geôliers fait, nous ne nous attardâmes point à en savoir les causes réelles. Nous étions convaincus que de toutes les façons, il n’était que passager.

Le corps du défunt fut transporté dans l’antichambre qui menait aux WC. Là, il fut déposé sur une large planche. Djigo Tabssirou, notre imam, renforcé par un groupe de camarades, effectua la toilette funéraire du défunt. Quand la séance de lavage du défunt fut achevée, quand son corps fut enveloppé dans le linceul et que celui-ci fut abondamment parfumé, nous informâmes nos geôliers que nous étions prêts à accompagner notre camarade dans sa dernière demeure.

À cent mètres au nord-est du fort se trouve un cimetière. Y reposent dans l’anonymat le plus complet quelques détenus de droit commun. Ce cimetière nous fut indiqué par les geôliers. C’est là que devait être inhumé le corps de notre compagnon. Nous l’y transportâmes. Excepté les malades incapables de se déplacer, tous les détenus formèrent une colonne. Et dans un silence tout religieux, escortés par les gardes, ils prirent la direction du cimetière. Quelques camarades chargés de creuser la tombe du défunt s’y trouvaient déjà. Une fois au cimetière, le corps du défunt fut déposé sur une couverture. Face à lui, nous formâmes plusieurs rangées. Et, sous la direction de notre imam Djigo Tabssirou, la prière à l’intention des morts fut accomplie. Un garde l’effectua avec nous. Lorsque celle-ci fut terminée, le corps du défunt fut introduit dans la tombe qui fut entièrement recouverte de terre. Ensuite, tous regroupés autour de la tombe de notre compagnon, et toujours sous la direction de notre imam Djigo Tabssirou, nous récitâmes quelques versets coraniques pour le repos de l’âme du défunt.

Pendant que certains camarades cassaient quelques branches d’arbres pour les mettre sur la tombe du défunt, les autres, assis par petits groupes, attendaient. À les voir ainsi attendre, on eut dit qu’ils auraient aimé prolonger leur attente pour tenir plus longuement compagnie à leur camarade défunt qu’ils ne reverront plus, et sur la tombe de qui, il était peu sûr qu’ils eussent la possibilité de revenir prier.

Assis à côté de Bâ Mamadou Sidi, je méditais. Sur quoi pouvait-on méditer en pareille circonstance, face à la mort ? Sur ce constat simple et limpide mais dont l’évidence ne semble frapper l’esprit, comme pour le rappeler à la réalité, que lorsqu’on y fait face, lorsqu’on s’y trouve confronté : sur ce que la vie a de passager et d’éphémère. Sur ce constat que, qu’ils soient riches ou pauvres, savants ou incultes, souverains ou sujets, quel que soit leur statut social, morts, tous les individus demeurent égaux quant aux traitements dont ils bénéficient en ce bas monde : prières et enterrement. Je pensais aussi au défunt, aux siens qui ne le reverront plus. C’est alors que, par association de pensées, je constatai que nous étions le 26 août 1988. Or, dans le rêve qu’avait fait Bâ Alassane Oumar, on se rappelle que le vieil homme en blanc lui avait dit : « ce sera le 26… ». Sa mort eut lieu le 26 août 1988. J’interrompis mes pensées et, m’adressant à Bâ Mamadou Sidi, je lui dis : «Te rappelles-tu le rêve de Bâ Alassane dans lequel, nous disait-il, un vieil homme s’était présenté à lui et lui avait dit “ce sera le 26…” » ?

– Oui, je m’en souviens bien, me répondit Bâ Mamadou Sidi.
– As-tu fait la comparaison entre cette date et celle d’aujourd’hui : 26 août 1988 ?
– En effet nous sommes bien le 26 août, me dit Bâ Mamadou Sidi.

Nous nous tûmes. L’étrangeté de la coïncidence des dates se passait de commentaires. Était-ce cette mort que par insinuation le vieil homme en blanc voulait annoncer à Bâ Alassane Oumar quand il lui dit : « ce sera le 26… » ? Étrange rêve ! Étrange coïncidence de dates !
Le soleil s’apprêtait à se coucher quand nous regagnâmes notre salle. Le lendemain matin, tous les maigres effets du défunt : vêtements, couverture, etc., furent rassemblés. Une équipe de détenus se chargea de laver ce qui devait l’être. Le tout fut arrangé dans un sac qui devait attendre des jours meilleurs pour être remis aux parents du défunt.

Le décès de notre camarade, conséquence directe des conditions de détention épouvantables, ne semblait pas engendrer dans l’immédiat une quelconque amélioration de notre situation ni sur le plan alimentaire, ni sur le plan sanitaire.

La vie carcérale reprit son cours habituel : travaux chaque jour, «Gnankata» matin et soir. Mais, même si cela ne se disait pas à très haute voix, il était clair pour beaucoup de détenus que la mort de l’adjudant-chef Bâ Alassane Oumar n’était, hélas, que le début d’une série noire qui pouvait être très longue. À moins que des améliorations significatives et durables soient introduites dans notre régime carcéral.»

Boye Alassane Harouna
Le 25 août 2006

[1] J’ÉTAIS À OULATA- LE RACISME d’État EN MAURITANIE- Page 124 à 129 .

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FLAMNET-AGORA: Sauver Kaédi par Boubacar Diagana et Ciré Ba

altS’il est, en Mauritanie d’aujourd’hui, une ville dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle recule, c’est bien Kaédi. Pourtant, la plus grande cité du Sud, « Hier capitale du Fouta, aujourd’hui, capitale agricole de la Mauritanie » (Tène Youssouf Gueye), eut un passé historique glorieux et des atouts exceptionnels : l’implantation de la première école en Mauritanie en 1898 dans laquelle furent formés les premiers lettrés et cadres du pays, une administration structurée et d’autres infrastructures qui datent du début du siècle. Puis ce fut le début d’industrialisation avec l’installation d’une usine de tannerie et d’un abattoir frigorifique, l’ouverture de l’Ecole Nationale de Formation et de Vulgarisation Agricole (ENFVA – anciennement appelée Ecole des Cadres Ruraux puis Centre de Vulgarisation Agricole).

Kaédi fut la première ville dotée d’un aéroport et d’un hôpital pour toute la vallée du fleuve Sénégal, parmi les premières à avoir un collège. Kaédi fut aussi la première ville équipée d’une centrale électrique et d’un réseau d’eau potable, muni d’un réseau d’évacuation des eaux pluviales. La plupart de ces réalisations portent la signature d’un homme de carrure exceptionnelle, son nom reste gravé dans la mémoire collective : Youssouf Koïta, Député – Maire, il fit de Kaédi une vitrine et un passage obligé de Chefs d’Etats et parlementaires étrangers en visite en Mauritanie : les présidents Ahmadou Ahidjo du Cameroun en février 1967, Hamani Diori du Niger en avril 1967, Léopold Sédar Senghor du Sénégal. Kaédi a également accueilli des délégations de parlementaires français et maliens respectivement en mai et décembre 1966. Si un édifice public à Kaédi (l’hôtel de ville pour le symbole) devait porter le nom d’une personnalité, ce devrait bien être Youssouf Koïta pour son rôle de grand bâtisseur de notre cité.

L’âge d’or de Kaédi s’est poursuivi jusqu’à la fin des années soixante-dix sous la houlette du richissime Député Abdoul Aziz Bâ qui mit sa fortune au service d’une jeunesse épanouie et d’une ville très dynamique sur le plan culturel, tellement dynamique que tous les artistes, sportifs (lutteurs notamment) de la sous – région venaient y chercher une consécration. L’arène N’Diyame Diéry était devenue un temple presque mythique. Cette période faste a donné à la capitale du Gorgol un rayonnement international : la ville était attractive, génératrice d’emplois dans le tertiaire, hospitalière et tolérante. Abdoul Aziz Ba (le lycée gagnerait à porter son nom) y fit venir en 1974 l’épouse du président tchadien Ngarta Tombalbaye, invitée d’honneur d’une mémorable soirée culturelle à Peyrissac. Néné Diallo, ainsi qu’on l’appelait, donna même son nom à un modèle de boucles d’oreille en or bien prisées des kaédiennes. Nombreuses sont les familles venues d’autres régions de Mauritanie, de la sous région, du Maghreb, d’Europe ou du Liban s’y installer pour développer des activités commerciales (les familles Elyas, Laroussi Alami et Ghabli dans la mercerie et le tissu) ou culturelles et récréatives (Ali Nar, Bousfia et Chaïtou dans le commerce et salles de cinéma). La deuxième génération de ces familles venues d’ailleurs fut totalement intégrée et adoptée par Dimbé comme ses authentiques enfants. Le regretté Docteur Abdallah Chaïtou en est l’archétype. Après des études primaires et secondaires à Kaédi, et un diplôme de médecin, il rentre s’installer dans la ville de son enfance et servit avec un amour et un professionnalisme que tout Kaédi lui reconnait au sein de l’établissement hospitalier de la ville. Mort, il fut enterré à Kaédi. La ville lui rendrait un hommage mérité en donnant son nom à l’hôpital.

Paradoxalement, voilà que depuis trente ans, avec la mise en place des municipalités, la ville tombe en désuétude, en déclin. Là où d’autres municipalités s’approprient l’outil et l’institution par le biais de la décentralisation pour engager des actions de développement, Kaédi se morfond. La ville est devenue une immense décharge à ciel ouvert, les inondations, quoique moins fréquentes, ont des conséquences de plus en plus désastreuses, en raison d’installations anarchiques de populations en zones inondables que les différentes équipes municipales ont laissé se développer quand elles ne les ont pas favorisées ; l’école d’agriculture, fleuron de la formation professionnelle pour les cadres ruraux est en lambeaux ; le Centre National de Recherche Agronomique (CNARADA) est réduit en simple jardin des plantes ; l’aéroport qui connut encore au milieu des années quatre-vingt jusqu’à quatre vols hebdomadaires, dont deux d’Air Sénégal, n’est plus qu’une piste pour animaux errants ; le lycée, un des plus dynamiques du pays, avec au moins une semaine régionale par an et ses résultats brillants, n’est plus que l’ombre de lui-même.

Qu’est-ce qui pourrait bien expliquer cet état de fait ? Plusieurs raisons.

D’abord, la principale raison est la volonté de l’Etat, plus clairement affichée sous le régime de Maawiya Ould Sid’ Ahmed Taya, de marginaliser Kaédi catalogué ville-rebelle. L’Etat s’appliquera à étouffer la ville ; d’abord en transférant à Aleg certains services comme le Palais de justice, fermant l’ENFVA, puis soumettant la ville et ses jeunes en état d’urgence encadré par des militaires du Secteur Autonome de Kaédi (SAK) et une police répressive. Aujourd’hui encore, traumatisé par cette violence, humilié par la déportation vers le Sénégal de certains ses fils comme Baba Gallé Wone (paix en son âme), Abdoul Touré ou Habibou Niang (l’irremplaçable boulanger, paix en son âme), Kaédi reste l’épicentre de la lutte pour la justice.

Ensuite, les très nombreux fils de cette ville, cadres peuplant ministères et autres administrations de l’Etat à Nouakchott notamment ou vivant à l’étranger, commerçants ou hommes d’affaires hésitent, voire craignent de prendre leur responsabilité pour lui donner un autre destin.

Enfin, au sein même de la ville, il y a une minorité agissante, dynamique économiquement et intellectuellement, avec une forte assise culturelle et religieuse qui peine à croire en ses chances. La composante soninké a pourtant tous les atouts et sa partition à jouer avec les autres communautés pour tirer Kaédi vers le haut. Son berceau, le quartier de Gattaga, pourrait figurer dans le haut d’un classement mondial des villes, si l’on considère la densité des surdiplômés.

En l’absence d’une politique d’aménagement du territoire véritablement volontariste, impulsant un égal développement des contrées, cette impulsion vient souvent des femmes ou hommes qui président aux destinées des villes et des collectivités territoriales (région, département, communauté des communes). Saint-Louis du Sénégal, capitale historique de l’Afrique de l’Ouest, a commencé à péricliter quand Dakar a été érigé capitale du Sénégal et dont le développement s’est fait au détriment de la grande cité du Nord. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour voir les fils de NDar se décider à prendre en main le destin de leur ville pour que celle-ci se mette à nouveau à rayonner avec le soutien de l’Etat du Sénégal, de la communauté internationale et de l’UNESCO.

Comme Saint-Louis du Sénégal, des initiatives et des dynamiques émergent partout dans le monde pour sauver Kaédi. Au registre de celles-ci, la page Facebook appelée « Petits souvenirs de Dimbé » créée par Bocar Oumar Ba qui explique en ces termes son initiative : « L’idée de créer ce groupe m’a été inspirée par deux photos publiées cette semaine, …. Il m’est donc apparu comme pouvant correspondre à un besoin, pour chacun d’entre nous qui a vécu dans cette merveilleuse ville de Kaédi, d’avoir envie de partager certains de ses souvenirs, histoire de reconstituer la vieille fraternité kaëdienne. Je pense qu’il pourrait aussi être intéressant de voir différentes générations partager leurs expériences de cette ville. Bien naturellement, comme son titre l’indique, il n’est ici question que de choses légères, débarrassées du poids de nos opinions politiques ou sensibilitaires de quel que ordre que ce soit, pour permettre à la seule bonne humeur de régir ici nos fraternelles relations. Je formule le vœu ardent que vos contributions (photos, blagues, histoires vécues, etc.) puissent rendre à notre cher Dimbé ses couleurs d’antan».

En quelques mois, ce forum regroupe près de 1900 personnes aux profils et âges différents. Il pourrait être le portail par lequel devraient partir ou converger les nouvelles initiatives visant à sortir Kaédi de sa léthargie. La cité ocre ne peut ni ne doit plus vivre que de son passé (« So leydi men ene haalee ko golle hanki ngonnoo », était le refrain d’une célèbre chanson de la troupe de Kaédi, primée au festival national de 1974) aussi glorieux fut-il, mais se tourner résolument vers le futur en profitant de toutes ses potentialités pour construire un avenir radieux pour toutes ses filles et pour tous ces fils.

Boubacar Diagana et Ciré Ba – Paris

22 août 2013

www.flamnet.info

 

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