« L’arabisation comme instrument de domination : une lecture critique de l’héritage Daddah »
« L’arabisation comme instrument de domination : une lecture critique de l’héritage Daddah »
1. Moctar Ould Daddah : père de l’indépendance ou architecte de la domination beïdane ?
Dès ses mémoires Contre vents et marées, Daddah décrit un enseignement français qui favorisait les jeunes du Sud, marginalisant les arabophones :
« …les jeunes hassānophones, n’accédant pas à l’école moderne…, ne purent fournir en nombre suffisant les fonctionnaires subalternes dont l’administration française avait besoin. […] Lors de notre accession à l’indépendance, ce déséquilibre culturel… apparut insupportable aux arabophones… Pour ma part, je n’ai pas attendu l’accession à l’indépendance… pour penser que cette réhabilitation était inéluctable. »
Sa position est claire : l’arabe devait être réhabilité en priorité, comblant un déficit culturel créé par le colonialisme. Ce choix servit cependant un projet politique ciblé, favorisant une élite beïdane.
2. L’arabe comme langue identitaire et de civilisation
Daddah insiste sur le rôle symbolique et politique de l’arabe :
« L’arabe constitue l’essence identitaire de la Mauritanie, […] c’est notre langue de civilisation. Il s’agit d’un instrument de cohésion nationale, tandis que le français reste une langue utilitaire… »
Selon lui, l’arabe devait redevenir la langue dominante, non seulement fonctionnelle, mais identitaire, mettant ainsi en place un pilier linguistique de pouvoir.
3. Arabisation = stratagème de pouvoir beïdan
L’arabisation n’était pas un hasard historique : elle répondait à un dessein politique précis. En écartant les langues africaines (Pulaar, Soninké, Wolof, ainsi que les Haratines) de l’administration et de l’école, Daddah a constitué une machinerie hégémonique. L’arabe devint un filtre dans les concours, l’éducation, les recrutements — garantissant la suprématie culturelle de l’élite beïdane.
Aujourd’hui encore, le régime de Ghazouani poursuit ce modèle : les textes officiels sont désormais exclusivement en arabe, renforçant la dépendance des populations non arabophones. Une dynamique permanente d’institutionnalisation et de confiscation identitaire.
4. Une uniformisation identitaire dangereuse
Empêcher les langues africaines d’accéder aux écoles et forums publics, c’est nier la pluralité historique de la Mauritanie : un pont entre l’Afrique subsaharienne et le monde arabe. L’arabisation exclusive ne construit pas l’unité ; elle impose un repli identitaire, occultant l’apport civilisationnel africain.
Cet effacement, ou cette “soudanisation”, fragilise la cité : la diversité n’est ni un obstacle ni un luxe, mais une ressource pour un vivre-ensemble équilibré.
5. Le français comme rempart d’inclusion
En Inde , où l’anglais a été maintenu comme langue du savoir afin d’empêcher l’hindisation culturelle exclusive. De même, officialiser le français, aux côtés de l’arabe, offre une voie de résistance à l’uniformisation. Ce n’est pas la négation de l’arabe, mais la nécessité d’un équilibre multilingue.
6. Le nouvel arsenal répressif : exclusion, uniformisation, impunité
2019 a vu l’institutionnalisation de l’arabisation : les débats nationaux excluent le français, les concours sont publiés uniquement en arabe, et la dissidence linguistique se heurte à la répression. Le contrôle de la langue devient une arme politique.
7. Repenser le contrat national : une refondation nécessaire
Tout projet national qui ne s’attaque pas à ce socle identitaire inégal est voué à l’échec. Il faut engager une refondation :
• Reconnaître toutes les langues (Pulaar, Wolof, Soninké) dans les écoles, l’administration et le débat public.
• Maintenir le français comme langue d’histoire, de savoir et de citoyenneté.
• Introduire l’anglais comme langue d’avenir, instrument de modernité et d’ouverture cosmopolite.
Ainsi, la Mauritanie redeviendra un pont entre cultures, non un monolithe.
Moctar Ould Daddah, en initiant l’arabisation du bled , a posé les bases d’un État mono-identitaire favorisant une élite dominante. Ce projet n’a jamais été achevé, mais poursuivi jusqu’aujourd’hui. Il s’agit moins d’une erreur historique que d’un choix politique délibéré. La refondation du contrat national requiert une relecture honnête de cet héritage, fondée sur l’égalité, la diversité linguistique et la justice.
En refusant l’effacement de la pluralité mauritanienne, on construit une nation plus juste, plus cohérente, à la hauteur de sa riche combinaison de patrimoines culturels…..Wetov
Sy mamadou





