Maître Mahfoudh Ould Bettah, président de la Convergence Démocratique Nationale, membre de la COD: ‘’Une élection sans participation de l’opposition n’est pas une élection crédible’’
Le Calame : En dépit de votre marche de protestation, la campagne électorale a démarré le 8 novembre. Qu’entend faire la COD pour « faire échouer pacifiquement » l’agenda du 23 novembre ?
Maître Mahfoudh Ould Bettah : La « campagne », comme vous l’appelez, a démarré à la date prévue. Peut-on, pour autant, la considérer comme telle ? On se demande, en effet, si le pays est en campagne, pour des élections aussi importantes que les municipales et législatives. A mon avis, le peuple mauritanien n’y est pas. Promenez-vous dans les différentes moughataas de la capitale, vous constaterez, comme moi, qu’il ne se passe rien qui puisse prouver qu’on est en campagne électorale depuis quelques jours. Le peuple est désabusé, tant il a fait l’expérience d’élections qui ne lui ont rien apporté, sinon reproduire sa misère et continuer à enrichir ceux qui le gouvernent. Aujourd’hui, il n’est plus enclin à cautionner ces tromperies. Il faut, par ailleurs, souligner qu’une élection sans participation de l’opposition n’est pas une élection crédible. Les choix offerts ne sont, pour l’essentiel, que des choix entre des gens surtout porteurs de projets pour eux-mêmes, non pour le pays.
Pour le deuxième volet de votre question, la COD a déjà commencé ses activités, en vue de faire échouer, pacifiquement, le processus électoral en cours. Comme vous l’avez signalé, elle a organisé une imposante marche dont personne ne conteste l’importance et la densité. C’est une marche de protestation contre le processus en cours. D’autres actions sont déjà programmées, notamment une campagne de proximité, à Nouakchott et à l’intérieur du pays. Des caravanes, à destination des trois grands axes, Nouakchott-Route de l’Espoir-Néma ; Nouakchott-Rosso-Sélibaby et, enfin,Nouakchott-Akjoujt-Atar-Zouérate-Nouadhibou. D’autres actions, qu’il serait long d’énumérer ici, sont également prévues. Au demeurant, a-t-on réellement besoin de se donner tant de peine, alors que le processus électoral est, déjà, un échec patent ? En effet, sur 1,9 millions de mauritaniens en âge de voter et recensés, 700 000 ne sont pas inscrits sur les listes électorales, soit plus du tiers ; plus d’un million n’ont jamais reçu la visite d’un recenseur biométrique, soit la moitié de la population.
Sur le plan institutionnel, l’organisme en charge d’organiser et de superviser les élections est décrié, y compris par ceux-là mêmes qui l’ont mis en place. La CENI, puisqu’il s’agit d’elle, est récusée par tout le monde. C’est aussi un échec, lorsque le pouvoir en place constate que son propre parti n’a pas d’emprise sur la population et se voit obligé de fonder une multitude d’autres partis, pour caser les mécontents.
-La COD a appelé au boycott du processus, alors même que le pouvoir a fait quelques concessions, notamment l’élargissement de la CENI, l’audit de l’agence d’enrôlement et la fondation d’un observatoire des élections. N’était-ce pas suffisant ?
– Les « concessions », comme vous les appelez, ne faisaient pas partie des revendications de la COD. On n’a jamais réclamé un observatoire des élections, une CENI élargie, ni l’audit de l‘agence d’enrôlement. Ce qui ne veut pas dire que si ces propositions avaient été le résultat d’une vaste concertation franche et sérieuse, elles n’auraient pas intéressé la COD. Mais ces concessions n’ont pas été faites pour offrir de réelles garanties à la COD mais pour donner, tout simplement, le sentiment de faire des concessions qui n’en sont pas. C’est de la poudre aux yeux.
Il faudrait, d’ailleurs, se rendre compte que l’audit n’aura pas lieu et que l’observatoire, qui vient d’être fondé seulement aujourd’hui, n’est toujours pas opérationnel, alors qu’on le prétend chargé de surveiller l’ensemble du processus, avant et pendant la campagne électorale, ainsi que le déroulement des opérations électorales. Comment cet observatoire serait-il donc à même de s’acquitter de sa tâche ? Il y a fort à parier qu’il demeure une coquille vide. Les conditions de tenue des élections sont un marchandage, systématique, avec les forces politiques. On en cède une partie à une frange de l’opposition et l’on en garde une partie, pour appâter les autres.
‘’Le pouvoir avait un objectif stratégique,
celui de faire imploser la COD
et il a échoué’’
-Pouvez expliquer, à l’opinion, pourquoi la COD a rejeté le report de deux semaines proposé par le pouvoir ?
– Question très pertinente, puisque, dans l’esprit de beaucoup de gens, les enjeux étaient des enjeux de date. Pourquoi, tout d’abord, le pouvoir a-t-il offert ces deux semaines de report ? Il n’était pas question, en ce qui concerne la COD, pas plus aujourd’hui qu’en novembre 2011, de date des élections mais, plutôt, des conditions de leur tenue. Il fallait convenir de règles qui garantissent la liberté, la transparence et la sincérité des élections, avant d’en fixer la date. Il fallait, donc, prendre le temps, pour mettre en œuvre ces conditions-là avant de décider d’une date d’élections. Je voudrais, à ce sujet, attirer l’attention des électeurs sur le fait que cette date était déjà fixée par la Constitution : c’était octobre 2011. Mais le pouvoir a décidé, tout bonnement et sans en référer à qui que soit, de verrouiller cette disposition constitutionnelle ; de se réserver le soin de décider, de façon unilatérale, la date et d’en faire le lieu d’un marchandage avec l’opposition, alors qu’elle aurait dû être le résultat d’un consensus de l’ensemble des forces politiques nationales. Le choix de la date actuelle n’est pas fortuit. En décidant d’organiser, à quelques mois de la présidentielle, les élections législatives et municipales, le pouvoir poursuivait deux objectifs stratégiques : en un, faire imploser la COD, en attirant, par la participation à ces élections importantes pour la vie des partis, certains segments de notre coordination. Le second objectif – conséquence du premier – c’est d’aller à la présidentielle de 2014, sans affronter une COD forte et unie mais, plutôt, des partis éparpillés qui ne pourront lui imposer aucune exigence de liberté, de transparence et de sincérité. Grâce à Dieu, cette stratégie a cependant échoué, pour l’essentiel, et la COD demeure un pôle politique solide.
Propos recueillis par Dalay Lam
Source: Le Calame




