Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Que reste-t-il des frontières africaines ?

alt« Nous sommes pour les négociations et pour trouver une solution définitive dans ce conflit entre le Mali et l’Azawad », a déclaré le 16 novembre M. Bilal Ag Achérif, porte-parole des rebelles à Ouagadougou (Burkina Faso), où une médiation internationale est organisée. De leur côté, les Nations unies discutent d’une intervention militaire. La partition de fait du Mali illustre la fragilité, patente depuis la fin de la guerre froide, des frontières du continent.

Mystérieuse, l’explosion de l’usine d’armements de Yarmouk, près de Khartoum, le 23 octobre dernier, continue de semer la zizanie entre le Soudan, ses voisins et les organisations internationales. Les bâtiments détruits, où étaient produites des armes légères, servaient également d’entrepôts pour d’autres équipements militaires importés de Chine, selon le centre de recherche suisse Small Arms Survey (1). Devant l’Organisation des Nations unies (ONU), Khartoum accuse Israël — sans avancer de preuve — de les avoir sabotés, voire d’avoir bombardé le site, considéré par Tel-Aviv comme le maillon d’un trafic à destination de la bande de Gaza et de l’Iran.

Vaste pays de près de deux millions de kilomètres carrés, le Soudan affronte la rébellion du Darfour sur son flanc ouest (2). En outre, depuis juillet 2011, il est amputé d’une partie de ses territoires du Sud, devenus indépendants sous le nom de Soudan du Sud après des décennies de guerre civile. Malgré plusieurs accords sur le tracé des frontières et la répartition des ressources, les deux Etats sont loin d’avoir trouvé la paix (3).

Le Soudan, traversé de conflits, menacé par des mouvements centrifuges, n’est pas un cas isolé sur le continent noir. En effet, si les tensions au Sahel monopolisent l’attention diplomatique et médiatique, les événements qui s’y déroulent ont leurs pendants dans d’autres régions d’Afrique : aspirations autonomistes, insurrections armées, incapacité des autorités à maintenir l’ordre, trafics transnationaux d’armes et de munitions, ingérences étrangères, course aux ressources naturelles, etc. Les Etats déliquescents ont perdu le contrôle sur des « zones grises » situées à distance des capitales et autoadministrées de manière fréquemment criminelle. Ainsi, entre le Niger et le Nigeria s’étend désormais une bande de trente à quarante kilomètres qui échappe à la supervision de Niamey et d’Abuja. Les frontières, tracées au temps de la colonisation, n’ont parfois plus de réalité, tant sont importants les flux de migrants, de voyageurs et de commerçants qui les ignorent.

Un Etat de facto géré par des clans

Avec ses cortèges de morts, de réfugiés et d’exactions sans fin, la République démocratique du Congo (RDC) se révèle emblématique de ces phénomènes destructeurs. De même, on voit la Somalie se décomposer : une partie de son territoire, le Somaliland, a trouvé une forme de stabilité sous l’autorité d’une élite locale formée au Royaume-Uni, tandis qu’au nord de Mogadiscio le Puntland est un Etat de facto, géré par des clans qui vivent en partie de la piraterie. En Afrique de l’Ouest, si la plupart des pays connaissent la paix, les foyers de crise larvée sont nombreux, et gros de déstabilisations potentielles : la Casamance, région du Sénégal limitrophe de la Gambie et de la Guinée-Bissau, connaît régulièrement des explosions de violence autonomistes (enlèvements, attentats) ; dans le delta du Niger, des bandes armées rançonnent les entreprises et sabotent les installations pétrolières du Nigeria, avec des répercussions au Cameroun, au Togo et au Bénin ; dans les pays de l’Union du fleuve Mano (Côte d’Ivoire, Guinée, Liberia et Sierra Leone) (4), les conflits récents ont laissé des traces. La zone saharo-sahélienne est quant à elle le terrain d’action de mouvements criminels, de groupes islamistes radicaux et de revendications touarègues qui créent une partition de fait du Mali (5). Seule la partie australe du continent, dominée par l’Afrique du Sud, semble échapper à cette tendance déliquescente (lire « Impériale Afrique du Sud »).

Inscrit dans la charte de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1964, le principe de l’intangibilité des frontières semble bien écorné. En mai 1993, déjà, l’indépendance de l’Erythrée, séparée de l’Ethiopie, l’avait égratigné. Du moins le nouvel Etat s’inscrivait-il encore dans des limites dessinées au temps de la colonisation, donc dans un cadre doté d’une légitimité internationale par le passé. Mais que dire de la sécession du Soudan du Sud, reconnue immédiatement par la « communauté internationale », qui en avait préparé l’avènement ? Certes, l’autonomie de cette zone avait été promise lors de l’indépendance, en 1956, dans le cadre d’un Etat fédéral. Mais Khartoum ne respecta jamais son engagement, déclenchant une rébellion armée qui devait alimenter deux longues guerres civiles (6).

 

 

par Anne-Cécile Robert, décembre 2012

Le monde diplomatique

 

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