Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

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Exclusif : Jemal Ould Yessa s’exprime après 7 ans de silence…

Chose promise, chose due. Comme je l’annonçais l’autre jour, j’ai rencontré mon cousin Jemal à Abidjan et il a accepté de répondre à quelques questions. C’est une interview A.O.C. Ce genre d’interview, dont l’Appellation est d’Origine Contrôlée, comme celle d’Ahmed Ould Cheikh à l’inquisitrice  Irabiha, consiste à ne pas mettre en difficulté l’interlocuteur ou le client, c’est selon… 

 

 

Il faut se contenter de poser les questions qui ne fâchent pas vraiment à la différence qu’il n’y a pas aujourd’hui de silence criminel pour soutenir une corde qui réclame un pendu, fût-il innocent…
 



 
 
 
1- Chezvlane : Jemal Ould Yessa, vous avez été connu, d’abord par vos écrits et votre engagement contre ce que vous appelez « la domination ou l’hégémonie ethno-tribale ». Depuis la fin des années 1980, vous ne cessez de dénoncer, pêle-mêle, le racisme contre les communautés noires, l’esclavage, l’impunité et la privatisation de l’Etat par des clans qui se partagent le pouvoir, à tour de putsch, parfois « de manière rotative » (l’expression est de vous). Vous ne cessez de prédire l’effondrement de ce système mais aussi la dislocation de la Mauritanie.
 
Ai-je bien résumé votre parcours ?
 
 
 
 
 
 
Jemal : Plus ou moins….
 
2- Chezvlane : Alors, qui êtes-vous ? Un provocateur professionnel, un éternel adolescent en politique, un opposant aigri ?
 
Jemal : Je me définirai par le terme « lanceur d’alerte », hélas pas plus écouté que Cassandre. La provocation, l’aigreur et l’adolescence relèvent de l’appréciation relative et variable ; peut-être qu’il y a, en chacun d’entre nous, un peu de tels défauts. Chez nous, l’art de gouverner se confond avec la feinte, la triche sur temps, bref l’évitement des ruptures sans lesquelles aucune société de ce bas-monde n’évolue. Nos intellectuels organiques excellent dans la justification du fait accompli et s’ingénient à se concilier les bonnes grâces du Prince ou, celles, moins rentables, de la rue. Sur les problématiques de l’esclavage et du racisme que vous citez en exemple plus haut, tout a été dit ; le diagnostic est établi. Les solutions, prévisibles et de bon sens ne font défaut : parler, comprendre, rendre justice. A part l’amorce durant l’intermède du très prudent Sidi Ould Cheikh Abdellahi, nous sommes vite retombés dans l’occultation, le déni, associés au bricolage d’arrangements ponctuels. Et revoici la Mauritanie, de retour dans la rubrique des détenus d’opinion et de conscience : Mohamed Ould Mkhaitir, Birame Dah Abeid et ses co-accusés, Djiby Sow et d’autres dont l’état de santé autorise quelque crainte..
 
3-Chezvlane:  A propos d’esclavage, quels sont, d’après-vous, les signes d’un début de « normalisation » ?
 
Jemal : Quand les descendants d’esclaves épouseront les filles d’anciens maîtres, sans susciter le scandale, nous aurions franchi un pas décisif dans l’égalité. Je choisis cet exemple, pour souligner la dimension symbolique du défi.
 
4. Chezvlane : Votre pessimisme habituel sur l’avenir de la Mauritanie, le maintenez-vous ?
 
Jemal : Il ne s’agit pas de pessimisme mais de lucidité. Oui, je le maintiens, dans les termes que j’exprimais en 2006, à la faveur d’une tribune dans le journal sénégalais Sud Quotidien, sous le titre fantaisiste « sur la dune un peuple averti ne vaut rien ».
 
5.Chezvlane : L’article paraît bien prémonitoire mais n’est-ce pas une qualité un peu étrange chez un descendant de guerrier ?
 
Jemal : Oh, peu importe l’auteur et ses déterminismes ; l’essentiel est dans la détérioration constante des équilibres écologiques et sociaux du pays. Et, encore, 2006 ne nous n’étions assez instruits de la menace jihadiste.
 
6. Chezvlane : Oui, l’on sent que le sujet vous obsède….
 
Jemal : Oui, je vous le concède…
 
7. Chezvlane : Pourquoi ?
 
Jemal : Le wahhabisme, alimenté par l’argent des pétromonarchies du Golfe, s’est implanté en Mauritanie, depuis la fin des années 1970 ; la majorité de nos notables religieux sont devenus les agents propagateurs de cette idéologie du pouvoir, certains par conviction, d’autres – sans doute la plupart – en toute vénalité ; le salafisme constitue l’étape ultime vers l’achèvement de l’islamisme politique. A présent, la société mauritanienne est parvenue à un stade de maturation où le passage à l’acte jihadiste connaîtra un essor sans précédent et s’exportera vers le voisinage immédiat.
 
8. Chezvlane : Pourtant, les autorités mauritaniennes multiplient les initiatives pour sauver l’Islam de la paix et en favoriser l’audience par les jeunes…
 
Jemal : Trop tard, le dégât, irréversible, est fait. A force de surenchère avec les islamistes sur le terrain de la répression et de l’intolérance, les pouvoirs publics ont participé à la dissémination du wahhabisme, au détriment des confréries soufies, davantage tournées vers la spiritualité ; à ce jeu-là, les barbus gagnent toujours. L’original déclasse la copie. Au lieu de distiller des valeurs de civisme séculier et de cultiver la résistance à l’obscurantisme, les gouvernements successifs, par facilité, paresse, populisme ou négligence, ont finalement abdiqué la vertu cardinale dans l’art de gouverner : ils ont cessé de prévoir, d’anticiper, d’observer au-delà du lendemain. Nous le payerons, tous, cher, très cher, à l’image du Mali, du Nigéria ou du Niger.
 
9. Chezvlane : Mais notre contexte est différent des situations que vous citez…
 
Jemal :  En quoi ? Croyez-vous que nous n’avons pas nos Daesh et nos Boko Haram ? Ils sont là, de moins en moins tapis à l’ombre des mosquées. Ils agissent au grand jour, menacent ici, excommunient là, interdisent ceci, défendent cela, de plus en plus prompts à l’appel au meurtre, contre des civils sans défense ; leur incitation constante à la haine relève, à présent, de la vulgate. Ils violent la loi mauritanienne sans répit mais nul ne s’avise de les interpeler en conséquence, parce que l’environnement ne possède plus les facultés de distinction entre religion et dogmatisme. Parmi le bloc historique, c’est-à-dire l’ensemble arabo-berbère, le rapport des forces ultérieur à la guerre de Charr Bebbe s’est inversé. Aujourd’hui et sans l’effet d’aucun engagement militaire, la perspective d’un Etat théocratique est à portée des successeurs de Nasr Eddine. Le jihadisme mauritanien constitue le bras armé de cette revanche sur l’histoire, dans un contexte international bien plus favorable qu’au 17 ème siècle. A moins d’une guerre civile ou d’un putsch de « rectification » à l’égyptienne, la Mauritanie est en train de parfaire son statut de potentielle Talibanie sur le Continent.
 
10. Chezvlane : Quelles preuves de ce que vous avancez ?
 
Jemal : Ouvrez les yeux ou sortez un peu plus souvent du pays et prenez de la distance. Observez la saturation de l’espace public par l’obscurantisme, la manie du Takfir, regardez l’effritement de l’esthétique et des référents fondateurs de la Mauritanie, au profit du rigorisme wahhabite. Même dans notre mode de consommation urbain, notre rapport à la vie, à l’habilement, aux distractions, nous ne cessons de copier le Machrek, gommant ainsi notre identité de peuple mulâtre, produit de brassages millénaires, héritier des empires du Sahara et du Sahel. Autre exemple, considérez, je vous prie, l’impossibilité d’organiser un défilé de mode ou un concours de danse traditionnelle. A chacun de ces projets, l’on vous objectera l’indécence d’exposer ainsi les hommes à la tentation du corps féminin. Plus personne n’ose s’élever contre la menace physique, à l’exception de quelques rares militantes des Droits de l’Homme ; je tiens, à nommer, ici, Mekfoula Mint Brahim, Aminetou Mint El Moctar et Fatimata Mbaye. Des associations de promotion citoyenne et une nouvelle génération de jeunes activistes arabophones maintiennent encore la flamme de la résistance. L’affaire Ould Mkheitir et les manifestations qui l’ont accompagnée et suivie ont démontré combien l’Etat mauritanien s’est piégé dans sa concurrence au zèle islamiste. Vous avez vu et entendu des hommes de foi, exciter le peuple à la destruction, un individu s’est permis de promettre une prime à qui assassinerait l’ « apostat », des foules, hors de tout contrôle, ont intimidé des avocats, menacé de mort des journalistes, des militants de la dignité humaine. Des biens furent pillés ou détruits, de jour, sans qu’aucun auteur ou commanditaire n’en répondît devant la justice.
 
 
11. Chezvlane : Justement, au sujet de Ould Mkheitir, que pensez-vous de sa condamnation à mort ?
 
Jemal : J’en ai honte, pour la Mauritanie et les mauritaniens, comme je déplore le silence retentissant de mes compatriotes intéressés à la chose publique. Je n’ose parler d’ « intellectuels ». Qu’il me soit permis, ici, de rendre hommage à quelques auteurs de tribunes rares en faveur du prévenu. Parmi eux, je retiens l’excellente contribution de Abdul Lo Gourmo. Les personnalités politiques – hormis une infime minorité dont Moustapha Ould Abeiderrahmane – se sont aplaties devant le chantage wahhabo-salafiste.
 
12. Chezvlane : Comment expliquez-vous ce mutisme et cette résignation ?
 
Jemal : Nous avons assisté à une série de présumées profanations du Coran, jamais élucidées mais qui se sont conclues par une tentative de prise de pouvoir, de type insurrectionnel, dans les jardins de la Présidence. Depuis, je n’ai lu d’analyse critique, ni de bilan, susceptible de rendre, à l’évènement, toute sa portée prédictive. Comme d’habitude, l’on est passé à une autre intrigue, entretenant une longue jurisprudence d’amnésie et d’impunité. Pourtant, il y avait de quoi s’inquiéter pour l’avenir commun et prendre le temps de suggérer un nouveau consensus. Au lieu de discuter, de se confronter à la question du rapport de la religion et de l’Etat, l’on se contenta de tourner la page, incapables d’en tirer les leçons. Voilà, dans le domaine politique, l’improvisation et le dilettantisme coûtent un intérêt exorbitant, autant la créance est différée.
 
13. Chezvlane : Quel jugement portez-vous sur la méthode ?
 
Jemal : Oui, il fallait « préserver l’ordre public », au prix d’une banalisation de la violence religieuse. L’audace des apprentis jihadistes n’en a qu’augmenté. Cette succession de déroutes et de lâchetés vient nourrir les exactions de demain. C’est juste une question de temps. Pour l’instant, vous pouvez tout commettre, en Mauritanie, y compris régler des comptes très temporels, tant que vous prétendez agir pour le triomphe de la foi.
 
14. Chezvlane : Ce que vous décrivez, est-il si nouveau que cela ?
 
Jemal : Nous étions des musulmans paisibles et aptes au bonheur, avant qu’une junte militaire ne nous impose sa Charia, une réforme du code pénal de pure hypocrisie, désormais en vigueur mais inapplicable, malgré le bref apprentissage, sur des cobayes noirs, de la peine de mort et des mains tranchées.
Dois-je vous rappeler ce que notre pays était ? Une terre de contrastes, de diversité, certes cultivée à la sueur des esclaves mais, jamais, une théocratie ne s’y enracina dans la durée, des Almoravides à El Hadj Omar Tall. J’ai vécu mon enfance nomade dans un campement où l’on appelait à la prière tandis qu’à proximité, quelques tentes plus loin, le voisinage s’adonnait à une noce bruyante, au son de l’Ardine, de la Tidinit et du Tbol. Les plus pieux se retiraient de la fête pour se prosterner vers la Mecque ; les autres dansaient encore, chantaient et riaient. Il n’a jamais été question d’interroger leur foi, encore moins de les soumettre à un châtiment. Chacun allait, dans la vie, avec son propre fardeau, ses joies et espérances. Et dans la Mauritanie des mollahs, la presse fit écho, en 2011 ou  2012, d’une cérémonie salafiste où des griots, sous la menace de rôtir dans les flammes éternelles, acceptèrent de se repentir, de leur métier, en public. Est-ce que vous soupçonnez seulement, l’énormité du pas ainsi franchi sur la voie de la déculturation et de la dissolution du patrimoine artistique, donc de la mémoire ?!! Les griots sont l’âme de la Mauritanie ; aussi fallait-il piétiner celle-ci, pour mieux déraciner, en chacun de nous, la moindre velléité de résistance, sur le chemin des philistins, vers la conquête du pouvoir.  Le fanatisme, avant de recruter ses poseurs de bombes, se doit d’aplanir le terrain culturel, de l’appauvrir de toute aptitude à se souvenir, rire et oser. Les lecteurs de Georges Orwell imaginent l’angoissante perspective.
 
 
15. Chezvlane : Vous avez milité pour la participation des islamistes au jeu électoral…un regret ?
 
Jemal : Non, aucunement ! Il y a des démocrates parmi eux et des personnes de valeur. Après tout, le pluralisme comporte sa part de risque ; le peuple a le droit de choisir le pire…et d’en assumer les implications.
 
16. Chezvlane : Après des années d’asile en France, vous avez été amnistié en 2005 au lendemain du coup d’Etat contre Ould Taya. Qu’est-ce qui vous empêche de mettre un terme définitif à votre exil et peut-être d’envisager une charge élective?
 
Jemal : Je ne suis plus réfugié politique mais fonctionnaire international. A ce titre, je rentre en Mauritanie quand les impératifs professionnels me le permettent. Si vous m’exhortez à quitter mon travail actuel pour m’installer au pays, je crains de devoir vous décevoir. Les conditions d’une vie digne varient d’une personne à l’autre. Les miennes, pourtant peu exigeantes, n’y sont encore garanties. Me présenter à une élection en Mauritanie ? Voyons, ne jouez pas au naïf ! Vous savez bien que certaines convictions ne prédisposent pas au suffrage.
 
17. Chezvlane : Alors, est-ce à dire que vous resterez en marge du pouvoir ?
 
Jemal : Et alors, ce ne serait pas la fin du monde, ni même un motif de pleur. Peut-être oui, peut-être non ; parlementaire, conseiller, ministre ne sont-ce pas, là, des titres bien dévalués en Mauritanie ? S’il faut les acquérir par le biais d’un renoncement, le galon vaut-il la courbette ? Je crois que non.
 
18. Chezvlane : Donc vous préférez gratter le papier d’une organisation internationale plutôt que de vous salir les mains en servant votre pays ?
 
Jemal : Oui, de toute évidence. Est-ce un grief aussi monstrueux ?
 
19. Chezvlane : Non, non, respectons les règles de l’entretien. Les questions me reviennent.
 
Jemal : Vous n’avez qu’à ignorer certaines réponses.
 
20. Chezvlane : Bon, revenons au fond. Jusqu’ici, vous ne formulez aucune critique à l’endroit du Président Aziz, vous ne dites rien du dialogue entre l’opposition et le pouvoir?
 
Jemal : Je suis astreint à une obligation de réserve. Le contrat que j’ai signé avec mon employeur me défend d’émettre une opinion partisane sur la gestion de mon pays. Je n’entends y déroger et ajoute, tout de même, que votre interrogation me laisse perplexe, au regard des thèmes abordés plus hauts. Le sujet que vous soulevez me semble bien secondaire.
 
21. Chezvlane : Et si le Chef de l’Etat vous appelait à de hautes fonctions, avec la marge de manœuvre suffisante ?
 
Jemal : Très peu probable mais non, merci, je ne suis pas preneur. Votre « marge de manœuvre » me fait doucement sourire. 
 
22. Chezvlane : Une dernière question, plus personnelle, quel métier auriez-vous aimé exercer ?
 
Jemal : Plusieurs me viennent à l’esprit : garde-forestier par passion des arbres, meneur d’une révolte d’esclaves, redresseur de tort raciste, forgeron-orfèvre de talent, chanteur et musicien.
 
23. Chezvlane : Encore une, êtes-vous conscient que cette réponse peut choquer ?
 
Jemal : Oui, sans doute et tant pis ; après tout, je reste un homme libre, tant que Dieu me prête vie.
 
24. Chezvlane : Merci d’avoir accepté ce premier entretien après des années de silence
 

 Jemal : C’est moi qui vous remercie.

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Ciré Ba : Carton rouge à Biram Dah Abeid qui a franchi la ligne rouge

Ciré Ba : Carton rouge à Biram Dah Abeid qui a franchi la ligne rougeCertaines victimes du génocide et les exclus de tous bords qui avaient fait de la lutte par procuration, à Biram Dah Abeid, leur mode opératoire privilégié en ont aujourd’hui pour leur grade. Ils ont reçu un coup de poignard dans le dos.

Un coup édifiant sur la nature et les intentions de l’homme : les honneurs personnels et le pouvoir à tout prix quitte à verser dans le déni dans une coalition avec des idéologues du génocide, auteurs avérés de l’exclusion de la communauté noire et partisans de la perpétuation du système esclavagiste qu’il déclare combattre.

Au-delà des dessous de l’alliance scellée ce jeudi 31 mai 2018 entre SAWAB, parti nationaliste arabe d’obédience baathiste dont les leaders ont conçu le génocide d’une partie de leurs compatriotes noirs entre 1989 et 1992,  et IRA/RAG mouvement abolitionniste présidé par Biram Dah Abeid , qui vient après celle passée entre Messaoud Ould Boulkheir et les Nassériens en 2003, il y a lieu de s’interroger sur la volonté réelle et la capacité de certains leaders Haratine de s’émanciper.

De leur capacité de s’affranchir de leurs anciens maîtres dépendra en grande partie le règlement de la question de l’esclavage, et plus largement, celui de la question nationale. Sans être pessimiste, je n’en entrevois pas l’issue pour si tôt.

Les victimes de l’exclusion devraient se résoudre à porter leur combat. Personne ne le fera à leur, notre, place.

Ciré Ba – Paris, 2 juin 2018

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[Édito] L’exemple à suivre | Par Béchir Ben Yahmed

[Édito] L’exemple à suivre | Par Béchir Ben YahmedDeux pays de l’ancien Tiers Monde font beaucoup parler d’eux en ce mois de mai : la Malaisie et le Venezuela. Je recommande aux opposants africains de méditer leur exemple et d’en tirer les enseignements pour les transposer à l’Afrique.

Édito. Les médias, dont Jeune Afrique, et les analystes, y compris moi-même, ne parlent pas assez des opposants africains. Nous ne rendons pas un hommage suffisant aux efforts qu’ils déploient dans des conditions très difficiles pour parvenir à l’alternance dans leurs pays respectifs. Et pourtant, ces opposants existent ; certains d’entre eux se battent courageusement pendant parfois une ou deux décennies pour qu’advienne cette nécessaire alternance. Sans laquelle il n’y a pas de vraie démocratie…

La réserve des médias, leur prudence, la tiédeur de leur soutien aux opposants trouvent leur explication dans deux faits que nous avons observés :

• Nombre d’opposants se mettent, une fois arrivés au pouvoir, à imiter ceux qu’ils ont remplacés. Ils nous déçoivent, et nous nous sentons trahis.

• D’autres nous ont désespérés et découragés par leur éparpillement en chapelles dont aucune ne paraissait capable de battre ceux qu’elle prétendait écarter du pouvoir.

Ils savent que, pour conquérir ce pouvoir, il faut en déloger ceux qui s’y sont retranchés et qui disposent des moyens de l’État, qu’ils utilisent sans état d’âme pour conserver leurs postes. Quelle que soit la force de leurs arguments, les opposants n’ont aucune chance de gagner s’ils ne se rassemblent pas autour d’un chef fédérateur et ne font pas montre d’un savoir-faire égal ou supérieur à celui de leurs adversaires.

Tirer les enseignements

Deux pays de l’ancien Tiers Monde font beaucoup parler d’eux en ce mois de mai. Je recommande aux opposants africains de méditer leur exemple et d’en tirer les enseignements pour les transposer à l’Afrique. Ces deux pays sont lointains, mais importants : l’un, la Malaisie, est asiatique et musulman ; l’autre, le Venezuela, est latino-américain et catholique. Le premier vient de réussir la plus belle des alternances ; le second a reconduit à sa tête Nicolás Maduro, l’un des pires présidents au monde.

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Voyons de plus près ce qu’ont fait les opposants de ces deux pays en commençant par le Venezuela, qui est l’exemple de ce que les opposants de tous les continents doivent éviter comme la gale.

Au Venezuela et en Amérique latine, tout le monde sait que Nicolás Maduro, choisi par Hugo Chávez pour être son vice-président, a succédé fortuitement à ce dernier, emporté par un cancer. Il s’est très vite révélé incompétent et indigne de la fonction ; il dit et fait n’importe quoi, mène son pays, pourtant riche, à la faillite.

Il ne se maintient à la présidence du Venezuela que parce que l’opposition y est divisée et se comporte plus stupidement encore que lui. Maduro ayant provoqué une élection présidentielle anticipée, ses opposants ont montré qu’ils n’avaient ni chefs dignes de ce nom ni stratégie. Ils se sont répartis en deux camps : les partisans d’un boycott, qui ont obtenu que 20 % environ des électeurs désertent les urnes, et ceux qui ont appelé à voter pour un autre opposant, lequel a recueilli 21 % des suffrages exprimés.

Maduro a donc été « réélu » avec 68 % des voix de ceux qui ont participé au scrutin (mais qui ne représentent qu’entre 35 % et 45 % des inscrits). C’est une défaite pour le Venezuela et tous les Vénézuéliens, qui vont au-devant de lendemains qui déchantent ; et ce sont les principaux pays d’Amérique du Sud et le Canada qui ont entrepris, à la place de l’opposition vénézuélienne, de faire tomber Maduro.

Un dictateur qui écoute

La Malaisie, elle, a en revanche réussi la plus brillante et la plus inattendue des alternances. Un homme de 92 ans, qui avait exercé la fonction de Premier ministre pendant vingt-deux ans et y avait renoncé volontairement en 2003, a repris du service. Mahathir Mohamad est célèbre à ce jour dans son pays et même dans le reste du monde pour avoir conduit la Malaisie, à la fin du XXe siècle, à la prospérité et l’avoir sortie de la crise financière qui avait frappé, en 1997, les « dragons et tigres asiatiques ».

C’est un « développeur » du type de l’ex-président tunisien Ben Ali et un chef intègre du type de Paul Kagame, président du Rwanda. Il sait qu’on le surnomme « le dictateur » et en plaisante volontiers, précisant : « un dictateur qui écoute ». À la fin de son long règne, il n’a pas hésité à démettre et à jeter en prison son successeur désigné, Anwar Ibrahim, dont « les dents trop longues » l’insupportaient.

Ces dernières années, la Malaisie était à la dérive, et le parti qui la gouvernait depuis plus d’un demi-siècle était tombé entre les mains d’une clique corrompue emmenée par Najib Razak, un Premier ministre assoiffé de biens terrestres, flanqué d’une épouse dépensière. L’opposition malaisienne a alors tiré de sa retraite Mahathir Mohamad. Lequel l’a unie et s’est réconcilié avec ce même Anwar Ibrahim. Ensemble, ils ont remporté haut la main les élections législatives.

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Mahathir Mohamad a repris le pouvoir pour deux ans au maximum, fait libérer Anwar Ibrahim, avec la promesse formelle et publique qu’il lui succéderait au plus tard en 2020. Sans perdre un seul jour, il a interdit au chef des corrompus et à sa femme de quitter le pays, fait perquisitionner leurs domiciles et entrepris de leur faire rendre gorge.

Les opposants malaisiens ont ainsi donné l’exemple à suivre : unifier les rangs, désigner dès le premier tour un candidat unique face au pouvoir, le faire gagner, gagner avec lui et, la victoire acquise, entreprendre de nettoyer les écuries d’Augias.

Y a-t-il en Afrique des opposants de ce calibre, capables de fédérer les oppositions de leur pays et de les rassembler derrière un candidat unique ? S’ils existent, ils guettent l’occasion d’apparaître au grand jour. Mais les opposants africains n’ont visé jusqu’ici que des victoires, en général laborieuses, au second tour. C’est ainsi en tout cas que se sont produites les alternances africaines, dont deux au Sénégal (en 2000 et en 2012) et une en Côte d’Ivoire (2010).

L’exemple malaisien vient de montrer de façon éclatante que si l’on veut gagner les élections et par la suite bien gouverner, mieux vaut remporter la mise dès le premier tour.

On n’y parvient qu’en y allant rassemblés autour d’un candidat unique. Les vraies alternances sont à ce prix.

Source: Jeune Afrique

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Futures élections : IRA –SAWAB, un mariage de raisons peu consommable

Futures élections : IRA –SAWAB, un mariage de raisons peu consommableUn mariage, qui ressemble, à bien des égards, à celui du Phacochère et de l’Antilope (Tfag 3arr wu 3anz Lemhar). Déjà, au premier round, un couac s’est imposé : le Ministre de l’intérieur, potentiel témoin du marié, refuse d’entériner les fiançailles, en déclarant illégale la cérémonie qui devrait les officialiser, ce jeudi.

Pourtant, Biram avait bien annoncé, à grande PUB qu’il a signé un accord avec un parti politique, qui lui permettrait de participer aux élections, par des voies légales et ainsi, faire « inonder » les urnes d’ « IRAtis », d’ici et d’ailleurs, à toutes les étapes du processus électoral.

En réalité, peu de gens avaient imaginé que le « parti-miracle » serait le SAWAB, mais la politique étant l’art du possible, rien n’y est…impossible.

On peut se poser beaucoup de questions pour tenter comprendre le « choix » de Biram, pour jeter son dévolu sur l’unique parti qui se réclame du Baath Irakien et qui, aux yeux de la majorité des électeurs objectifs et bailleurs de fonds potentiels, de Biram, est considéré comme la bête noire de toutes les communautés négro-africaines, dont il se réclame.

La première question qui vient à l’esprit, est de savoir comment les FLAM et « Conscience et Résistance », principaux conseillers en stratégie politique de Biram, aient pu entériner un tel choix?

En effet, le silence de ces deux principaux alliés « radicaux », qui ont une parfaite connaissance des enjeux et du jeu politiques du pays, face à l’offre, empoisonnée, du parti Baath (SAWAB), sonne comme une « trahison », ou tout au moins comme un lâchage.

En face, le parti SAWAB, membre de la majorité Présidentielle, par le biais de l’opposition dialoguiste, tire les marrons du feu et marque une importante victoire politique sur trois niveaux :

-Efface, ou réduit largement, l’étiquette de « raciste » que lui collent tous les non-arabes, du pays, en signant un accord politique avec Biram, dont le mouvement, IRA, se proclame, haut et fort, l’avocat des communautés noires et l’ennemi juré des Arabo-Berbères.

-Renforce le camp du Président Aziz, en neutralisant son principal adversaire pour les futures élections, ce qui augure d’un « renvoi d’ascenseur » non négligeable, sur biens des plans.

-Isole, pour longtemps, Biram et son mouvement, au sein des milieux négro-africains, pour lesquels, signer un accord avec le « diable de Saddam », est pire que tous les crimes commis par Maaouiya Ould Taya contre leurs communautés.

Pour Biram, qui aura du mal à se relever et à se vendre aux électeurs Haratines et négro-africains, après une telle « erreur », sa survie politique risque de lui imposer de s’allier avec l’UPR, comme au bon vieux temps, en attendant que les orages se calment.

Et tant pis pour IRA et la conquête du pouvoir.

Ahmed Ould Mohamed

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En marge du séminaire sur l’eau : Le Problème du Sahara/Par Mohamed Yehdih O. Breideleil

En marge du séminaire sur l’eau : Le Problème du Sahara/Par Mohamed Yehdih O. BreideleilParler du contraire d’une chose, c’est toujours une manière oblique  de l’aborder, comme si on parlait de l’Etre en évoquant le néant. C’est pourquoi si on ne peut pas parler, comme spécialiste, de l’eau, on peut parler du moins comme victime de la pénurie d’eau et de la soif pour avoir failli, à deux ou trois reprises dans ses années frêles, entre six et douze ans, voir le fil de ses jours coupé par la soif.

Il est inoubliable d’avoir vécu des moments de demi-conscience lorsqu’arrivent les sauveteurs offrant à boire à quelqu’un qui ne se tient plus assis de lui-même, n’entend plus les voix qui l’interpellent que comme échos et dont les cordes vocales ont cessé de fonctionner.

Cela arrive fréquemment à un enfant qu’on charge de conduire des cabris et des agneaux pendant les longs déplacements des campements ou de chercher des chameaux entravés dans le désert. Il arrive facilement que cet enfant meurt en une journée, si les secours ne sont pas possibles ou pas entrepris à temps.

S’il survit, il est probable qu’on aura toujours l’impression, à entendre sa voix, qu’il a soif. Exactement le contraire de ce que je perçois personnellement quand j’entends à la Radio des ressortissants du Delta du Mekong : j’ai toujours l’impression qu’ils se noient et que leurs gorges sont pleines d’eau, comme pour se gargariser, et que leurs voix sont perturbées par l’excès d’eau.

Ce danger de mon enfance, la soif, continue à faucher chaque années des dizaines d’enfants et de personnes mûres dans le Sahara.

Le grand géographe français, Pierre Gourou (1) – connut aussi le Mékong, puisqu’il a été professeur de lycée du futur Général Giap qui nous a laissé peu d’espoir de vaincre la soif au Sahara dans cette génération, puisqu’il estimait, il y 35 ans, qu’il fallait pour cela pouvoir y apporter les eaux du fleuve Congo.

C’est dire que les palliatifs et les remèdes temporaires sont d’une extrême nécessité pour une longue période encore. Les solutions radicales, miraculeuses, définitives, les mers qu’on dessale, l’eau des puits amers qu’on rend potable, les adductions géantes dont le diamètre peut héberger un homme debout, la pluie artificielle et quantité d’autres choses magiques relèvent du rêve pour l’homme terrassé par la soif sous un arbre chétif où il y a plus de soleil que d’ombre.

Le problème du Sahara, c’est-à-dire l’eau, ne doit plus être un sujet de méditation si tout ce qu’on nous dit sur les prouesses et les progrès fulgurants de la technologie est vrai et si la conscience des hommes avertis – on ne peut plus parler d’humanistes qu’en baissant la voix – est telle que nous la comprenons, mais une incitation à l’action en vue de solutions à des drames humains qui s’appellent manque d’eau et soif.

Henri de Kerillis (2) a fixé de manière saisissante en quoi consiste la soif :

« les lèvres, la bouche, la gorge se dessèchent… L’estomac, les boyaus se crispent et se tordent lentement… des brûlures intérieures aiguës ; puis les mêmes brûlures au visage, aux mains, sur la poitrine… des maux indistincts qui font crier les nerfs et les os et qui vont s’aggravant pendant des heures par poussées brusques suivies de lentes accalmies… des compressions de la tête et du cerveau … enfin la fièvre par accès violents avec, au début, des grands frissons, puis l’abattement, puis l’étourdissement progressifs.

Alors les douleurs s’apaisent, les spasmes profonds cessent, les jambes s’allongent, les chairs haletantes épuisées ne demandent plus rien, elles n’ont plus soif, le délire commence, des bourdonnements se font entendre, impressions de chloroforme par longues ondes sonores. On a le sentiment d’une infinité de présences, d’un concert de voix amies et le désert tout entier se peuple pour vous voir mourir…

On est dans un monde nouveau où vous assaillent, pareils à des moustiques que l’on chasse et qui reviennent, d’insignifiants et bizarres souvenirs de la vie qui part …
« Les rescapés de la soif, ceux qu’on a retrouvés mourants et qu’on a fait revenir, sans les faire boire mais en faisant pénétrer l’eau goutte à goutte par des linges mouillés dans leurs tissus desséchés ceux-là, revenant à la vie après de longues semaines d’annihilation totale, n’ont pas pu dire plus.

Il est difficile de dire que les conditions millénaires d’existence des nomades, en ce qui concerne l’eau, ont définitivement changé.

C’est tout ce que l’on sait de la mort des Sahariens. »

Il est toujours possible de rencontrer dans les zones reculées, un nomade qui en l’absuce d’eau potable se contente de lait pur pour étancher sa soif pendant un, deux, voire trois mois au cours de la saison fraîche.

En cas de danger, on rencontre encore beaucoup hommes, par an, qui, assoiffés, tuent un chameau pour boire l’eau verdâtre de la pause. C’est le cas, il y a quelques semaines, de mon ancien compagnon de transhumance, Abeid O. Salem, à quarante kilomètres au Nord de Bou Naga (*).

On a eu recours dans ces moments difficiles à l’eau de la pause des ânes. C’est arrivé plus d’une fois, ces dernières années. Et c’est l’extrémité. L’âne dans la hiérarchie symbolique des animaux compte pour peu de choses, moins que le chien.

Certes, il n’y a plus de chasseur qui compte sur le liquide de la pause de l’addax… faute d’addax.

Pourtant, en 1960, Théodore Monod (3) a dénombré dans la Mreya, en une journée, les traces de plus de trois mille addax.

En revanche, les chameliers, voyageurs ou chasseurs assoiffés ou menacés par la soif recourent toujours à certaines plantes chargées d’eau comme le sbatt (aristida pungens) et le sa’adan (neurada procumbens).

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Tél : 22 13 94 71

(*) je donne pour toute fin utile son numéro de téléphone, il n’est pas secret. Mais il m’a dit il y a 10 jours qu’il retournait dans la même zone après s’être rétabli.

A la veille de la guerre du Sahara, lorsque le Grand Sahara de l’Ouest était paisible, un groupe d’employés de la SNIM partit en braconnage, à bord de véhicules 4*4, dans le grand désert qui s’étend, infini, à l’Est de Zouérate.

Ils parvinrent à la lisière du Kaghed et de l’Erg Iguidi, bien loin de T’Meïmichatt Ghallamane. Le gros gibier réfugié dans ces zones lointaines et peu habitées, y était encore relativement abondant. Au bout de 3 ou 4 jours, ils chargèrent leurs véhicules de lanières de viande et de carcasses d’antilopes (Mohr) et d’addax (Maha) et de bidons d’huile d’autruches, le z’hem si prisé.

La battue a pris fin au coucher du soleil. Il fallait attendre la pointe du jour pour reprendre le chemin de Zouérate. A l’heure habituelle du lever du jour, le soleil ne pointa pas. Une épaisse brume de poussière suspendue a rendu la visibilité nulle à 20 mètres. C’est la fameuse Ghelga, si traitresse et si habituelle dans ces zones.

Toute la journée, le soleil était invisible et, la nuit, il n’était pas raisonnable de chercher à scruter la lune, ni a fortiori les étoiles.

Les braconniers, ayant perdu tout repère terrestre et céleste, perdirent du coup tout sens de l’orientation. Sahariens rompus aux feintes du Désert, ils convinrent sagement de ne pas aggraver leur cas, en épuisant leur carburant sans savoir s’ils prenaient la direction de Zouérate ou la direction diamétralement opposée.

La ration d’eau avait été utilisée avec prodigalité et insouciance pour coïncider pratiquement avec les jours de chasse prévus, sans qu’aucune réserve n’ait été prévue, au cas où une difficulté inattendue surgirait.

On a été surtout attentif à l’état des véhicules et à la qualité des hommes, une espèce de commandos bédouins, triés par l’expérience et farcis par l’ascèse et l’effort physique. « L’excès de confiance nuit, de bons cavaliers font des chutes, d’excellents nageurs se noient », dit le proverbe chinois.

On constata rapidement qu’il n’y avait plus pour les nombreux hommes de la randonnée que trois ou quatre litres d’eau. On convint sans difficulté de les réserver à ce qu’il y a de plus précieux et apparemment de plus vital : le thé.

Pour s’altérer, on se reporta aux graines de sa’adan qui, fort heureusement, recouvraient en abondance le sol. On ne meurt pas de soif dans une zone où il y a le sa’adan, sauf si c’est la période d’« égrènement des étoiles », c’est-à-dire depuis « le coup de tête » (nat’h) qui coïncide avec le premier mai orthodoxe jusqu’à la fin de Dabarane, le 6 juillet __ toujours du calendrier orthodoxe __ ou alors le mois d’octobre, le mois satané, où les Themoud ont tué la chamelle à 313 pis du prophète Salah.

Ce sont deux périodes de braises où une journée sans eau est suffisante pour mettre fin aux jours du plus endurant des chameliers, s’il n’est pas au repos ou monté.

Cette vaine attente dura une bonne semaine sans qu’apparut la moindre promesse que ce crépuscule allait prendre fin. C’est alors que les naufragés à bout d’attente décidèrent de prendre résolument la route dans la pénombre vers 9h du matin, dans une direction qu’ils estimèrent à l’unanimité être celle de Zouérate.

Après près de 3 heures de route, à la mi-journée, ils se mirent à démentir le témoignage de leurs propres yeux. Mais c’est bien une réalité : on arrive à proximité de deux tentes ! On y trouva trois femmes : une qui semblait, et se confirma, être la mère et deux jeunes femmes qui étaient ses filles. Pas d’enfant.

Les enfants sont très rares dans le vrai désert. Ils sont soumis à une rude sélection naturelle qui les anéantit trop tôt. N’en survivent que de rares spécimens, trop peu nombreux pour encombrer la tente familiale.

On servit aux nouveaux venus, sans retard __ c’est le sommet de l’hospitalité, celle des bédouins __ des écuelles pleines de lait de chamelles non coupé d’eau. Le lait de chamelle quand il est légèrement caillé devient très frais quand il repose dans un récipient en bois et désaltère de la soif.

Les femmes s ‘excusèrent de ne pouvoir offrir à leurs hôtes du thé, parce qu’il n’y a pas d’eau…

Les hommes du campement gardaient les chameaux et n’arrivèrent que tard dans l’après-midi, sortis on ne sait d’où de ce rideau de poussière opaque comme s’ils étaient munis de GPS. Ils redoublèrent d’excuse, à leur tour, pour le manque de thé.

Les rescapés passèrent la nuit à boire le lait qui était très abondant en raison du bon pâturage de Sa’adan qui recouvre le sol plat et sans relief de l’immensité désertique. Le matin, on leur indiqua le chemin zigzagant de Zouérate.

L’homme le plus mûr leur donna ses indications : « piquez tout droit vers l’ouest », tranchant avec des gestes amples et déterminés, comme pour ouvrir une route dans l’opacité de la brume, avec son bras en serrant fortement quatre doigts superposés de l’avant, le pousse bien détaché vers l’arrière témoin du sens opposé, à chaque mouvement.

Il ne pouvait pas faire d’estimation kilométrique, n’ayant peut-être jamais emprunté un véhicule. « Après un bon moment, dit-il, __ on sut par la suite que c’est une centaine de kilomètre __ le terrain changera. Vous rencontrerez des taroudanets (petites vallées à fond salin). Continuez toujours sans changer de direction. Vous trouverez de la haute végétation ».

Cette haute végétation, ce sont des touffes de hadh (cornulaca monocantha) qui ne dépasse jamais 70 cm de hauteur, mais là-bas il cache la forêt. « Par la suite, après une distance qui n ‘est pas excessive __ on saura malgré tout que c’est une cinquantaine de kilomètres __ l’horizon sera bouché par de hautes dunes, gardez-vous bien de les attaquer, mettez-les à votre droite, vous roulerez alors plein sud.
« Evitez surtout de vous fourvoyer entre deux dunes. Après un certain moment, une dune plus élevée que les autres attirera votre attention, elle est la plus méridionale. Elle est couverte de sbatt, approchez-vous de son flanc sud. Arrêtez vos véhicules et marchez à pied, pour repérer les touffes de sbatt dont les sommets sont tressés.

Suivez-les, l’une montre l’autre. Au sud de la dernière plante tressée cherchez à son pied dans une petite cuvette à repérer des crottes de chameaux. A cet endroit, il y a un petit puisard recouvert d’une dalle, une grosse pierre plate. La datte a été volontairement recouverte de sable. Prenez des bâtons ou des tiges de métal et tâtonnez pour la trouver.

« Ce qui prolonge votre main rencontrera inévitablement la pierre dure dans le sable mou. Vous vous approvisionnerez en eau et vous restituerez au puits son anonymat, vous le rendrez à l’état où vous l’aviez trouverez. Vous reprendrez la direction où vous rouliez, sans écarts, c’est le sud. Bientôt vous ne rencontreriez plus de difficultés, le terrain changera, il sera plus ferme et vous ne tarderez pas, si la visibilité s’améliorait, à rencontrer des repères, petits monticules que vous connaissez peut-être.

Dans tout cela, ne vous impatientez surtout pas, c’est la source de toute perdition ».

L’approvisionnement en eau, pour les nomades chameliers, reste problématique, comme il y a des siècles. Bien souvent hors d’atteinte dans les zones de grand désert, d’autant plus que le désert qui préserve généralement les pâturages, et de surcroît prisé par les chameaux, rime avec formations dunaires d’accès difficile : Aouker Lebkem, Agchar, Azefal, Amkhassir, Ouarane, Adafer, Maqtir, Aouker de l’Affollé.

Le Hammani n’est plus de la liste, si l’on peut dire, depuis que la SNIM y a fait jaillir l’eau au Nord à Louleïssiss et au Sud, à Daghveg qui profite aussi, bien entendu, aux gens des Assaïbs. Daghveg est un nom créé à cette occasion, une onomatopée suggérant le déversement abondant de l’eau.

Dans ces zones arides, la corvée d’eau à dos de chameaux reste de mise. Il y faut parfois jusqu’à deux jours, voire trois de délais de route, aller et retour, à condition que l’autonomie d’eau couvre dix jours, huit au moins.

Au-delà de 3 jours de route et en-deçà de 8 jours d’autonomie, la corvée n’est plus faisable, ou très rarement. Les besoins domestiques en eau ont été multipliés par l’explosion de la consommation de thé et depuis quelques temps par certaines habitudes citadines grosses consommatrices ou dilapidatrices __ c’est comme on voudra __ d’eau qui s’infiltrent dans le désert.

Il n’était pas nécessaire de se laver les mains, ni avant ni après un repas, ni après un travail sale : mains souillées par le sang animal, les excréments liquides ou les vomissements et rejets des chameaux, comme il ne venait pas à l’esprit du plus égaré et du plus snob des nomades de laver ses habits à domicile.

On lave les habits quand cette nécessité devient inévitable lors de la corvée d’eau, au puits ou à la mare, quand il y en a. Parfois, l’eau est abondante mais c’est une question d’éducation : ne jamais s’habituer à gaspiller l’eau. On ajoute des sentences de caractère prophylactique : le contact de l’épiderme avec l’eau est malsain et source de maux divers.

Il ne faut jamais boire l’eau noire (pure). Elle est très mauvaise pour la santé et la longévité. Il faut toujours la prendre mêlée de lait. Quand le lait est introuvable et tout autre produit comestible comme la gomme, la farine, le pain de singe, l’Abakak , le Karour, les jujubes ou les dattes jaunes écrasées, il faut au moins y jeter du sable.

L’hygiène bédouine porte principalement sur ce qui va vers l’estomac, pas sur l’extérieur du corps. Ils disent d’ailleurs « la maladie la plus saine c’est la faim ». Se rassasier de manger est une honte __ de lait, c’est autre chose.

En ma qualité de commensal des nomades, pour la moitié de mon temps, je suis obligé de constater qu’ils se portent mieux que ceux qui partagent leur temps, en ville, entre la douche et la table à manger.

Depuis quelques années, la situation des infrastructures hydrauliques s’est beaucoup améliorée. Beaucoup de sondages équipés mettent l’eau à la disposition des animaux et des hommes, sans les pénibles systèmes séculaires d’exhaure de l’eau.

Mais dans un pays dont la surface dépasse le million de kilomètre carré, ils resteront un point sur la robe d’un bœuf. De même les adductions, dans un pays aux distances interminables, ne peuvent vraiment viser que les agglomérations urbaines ou industrielles à la rigueur des vallées ou oasis particulièrement fertiles et peuplées.

Elle ne peuvent toucher les nomades qu’incidemment d’autant plus que les poseurs de pipe-line cherchent précisément à éviter les grandes formations dunaires, c’est-à-dire le lieu de prédilection des chameaux. Les sondages, dont les bienfaits sont évidents, ont l’inconvénient quand ils sont rares et peu disséminés de concentrer le cheptel en des points limités, des lieux de facilité attractifs qui sont désastreux pour les pâturages.

Quel que soit la qualité des pâturages, après quelques semaines de rassemblement du cheptel, le terrain est dénudé. Ce phénomène est déjà dramatique dans tout l’Ouest mauritanien, depuis la délocalisation du cheptel ovin du Hodh vers les régions de l’Ouest.

Avec la paupérisation des éleveurs des régions de l’Est, les riches de Nouakchott ont acheté des centaines, voire des milliers, de troupeaux de moutons blancs et les ont transféré, par camions à l’Ouest. La pression sur les pâturages et sur l’eau __ devient intenable, de plus en plus dramatique.

C’est tout l’équilibre qui est ébranlé et peut-être de manière durable, car la zone et la nature de son terrain trop fragile et sa pluviométrie marâtre ne se prête pas à l’élevage du mouton blanc dont la voracité est dévastatrice. Tout l ‘Ouest est pratiquement situé en zone saharienne et non sahélienne.

Le résultat du transfert anarchique du bétail se traduira par la perte de ce bétail ou l’obligation de le nourrir aux grains. Les petits propriétaires concurrencés par les riches pour l’eau et pour les pâturages n’auront plus qu’à brader leur capital. Il n’est pas en leur pouvoir de nourrir leurs animaux aux grains.

A côté des sondages à pompe salaire ou éolienne dont l’utilité est évidente, la solution globale touchant tout le territoire et surtout ses zones lointaines et désertiques demeure encore le forage des puits là où il y a la moindre nappe. Ils sont peu coûteux et d’entretien simple.

Même les puits saumâtres ou même salés résolvent le problème de l’abreuvement des animaux. L’eau salée est très bonne pour les chameaux disent les nomades, meilleure à l’eau douce. N’oublions pas qu’il faut leur donner de temps en temps une mangeoire de sel à croquer.

D’ailleurs un sondage équipé ne se justifie que si la nappe souterraine est importante, par contre un puits qui ne peut abreuver que deux ou trois troupeaux par jour est loin d’être négligeable.

L’inconvénient des sondages est que leur technologie demeure trop peu sûre, leurs pannes fréquentes et leurs réparations trop coûteuses pour qu’on puisse s’y fier dans des zones trop isolées.

Un sondage qui tombe subitement en panne, à des centaines de kilomètres des villes, en pleine période des chaleurs, peut se traduire par une catastrophe, la mort de milliers de têtes de bétail et même la mort de personnes. Il sera une véritable réédition de la catastrophe de l’écroulement du puits d’Aghoueiyitt, qui, lui, était coffré de paille et de branchages d’arbres.

La « chute d’Aghouyeïtt », c’est-à-dire son effondrement, s’est produite vers 1942. Aghouyeïtt est sur la frontière du Sahara Occidental, à une dizaine de kilomètres d’Inal. Il était partagé entre l’Espagne et la France. Les ressortissants de la zone sous domination française abreuvaient leurs troupeaux coté sud du puits, pendant que ceux situés sous domination espagnole abreuvaient leurs troupeaux sur le coté Nord.

Les gardes-frontières espagnols avaient élu domicile sur le côté Nord du monticule qui surplomb le puits, alors que ceux de nationalité française s’étaient installés sur le flanc Sud du monticule.

Le sommet de cette petite élévation comme le milieu du puits était une indication du passage de la ligne imaginaire de la frontière. La proximité des deux postes était telle qu’on pouvait se parler en élevant la voix, ce que les indigènes __ parfois de même famille__ ne se privaient pas de faire, quand les chefs européens étaient absents.

L’année de la « chute d’Aghoueyitt » était caractérisée par un grand rassemblement de nomades des deux côtés. C’était au début de la période des chaleurs. Subitement, au moment de la grande affluence où on s’énervait déjà et s’invectivait pour avoir son tour d’eau, le puits s’est effondré. Dans son éboulement, il a emporté un homme.

Le désarroi et la surprise passés, on s’aperçut que l’homme criait au secours, au fond du puits. Le hasard a fait que les branchages et la faille du coffrage avaient constitué un faux-plafond protégeant le malheureux. Mais il était impossible de le secourir, sans être emporté soit même.

Ceux qui se sont approchés des décombres ont entendu ses cris pendant vingt-quatre heures. La plupart des nomades se sont d’ailleurs précipités, dès les premiers instants pour rejoindre des puits lointains, alors que pris au dépourvu, ils manquaient d’eau à boire et risquaient eux-mêmes de mourir de soif.

Ce fut un sauve-qui-peut, une débandade, dans toutes les directions imaginables, comme s’ils avaient à leurs trousses, un ennemi implacable. Ce puits constitua la sépulture de cet homme et on commença à fixer l’année, dans la zone nord, par la « chute d’Agoueïyitt » de triste mémoire, marqué désormais pour la postérité du sceau de l’infortune.

L’essentiel dans tout cela est de remettre les choses à l’endroit. Le Problème du Sahara c’est l’eau. Cette évidence personne ne devrait la perdre de vue. En prendre conscience est en soi un progrès. De tout temps et dans le temps présent, plus que tout autre, il est facile de se tromper de latitude et d’être emporté par le langage ambiant et convenu, étranger au vécu.

La pénurie d’eau qui menacerait la planète et certains pays où les gerbes d’eau embellissent toutes les places publiques et tous les coins de rue nous font sourire. Nous avons été plus sensibles aux thèses avancées d’hommes épris de nobles principes qui considéraient la marchandisation de l’eau comme scandaleuse et que cette ressource devrait être d’accès libre comme l’air et mise à la disposition des assoiffés, comme on leur fournit de temps en temps, gratuitement, du blé. Mais pour la faire sombrer, cette idée a été rapidement estampillée de la marque infâmante d’utopie.

Certains sont allés jusqu’à parler du remorquage, depuis le Pôle jusqu’à nos côtes, d’iceberg qu’on ferait graviter par la suite dans des bassins aménagés. Des lacs artificiels au Sahara ? Voilà le miracle !

Ce serait non pas un projet de développement, comme on en parle souvent, mais un projet civilisateur. On s’est empressé de nous dire, sans que personne ne soit candidat à le financer, ni à l’exécuter, ni même à l’inscrire comme projet d’avenir, à l’instar de la ceinture verte du Sahara, votre climat va se tempérer. Justement nous aurons moins soif.

La plupart des gens ne savent pas ce que c’est la soif. Des individus qui ont connu, dans leur enfance, la soif qui précède la mort et à l’âge adulte la faim des prisons sous-développées, du temps de la grande sécheresse au Sahel, et la torture policière déchaînée n’ont pas hésité à préférer les dernières à la soif.

Une chose n’est plus convaincante : l’oubli de l’homme au profit de chiffres douteux et de projets en trompe l’œil. Nos amis devraient s’en défier plus que nous-mêmes, eux, qui ont le savoir et les moyens, s’ils veulent préserver un minimum de cette crédibilité qui s’évapore petit à petit.

S’il est permis d’exprimer un souhait pressant, il ressemblerait à celui d’Izidbih. Ce grand notable du Hodh, généreux et mesuré, reçut dans son campement, dans les années 1960, le Président de la République en tournée de prise de contact avec les populations. L’hospitalité fut excellente et l’homme de Néma impressionna la délégation officielle.

Les notables de sa classe avaient exprimé moult doléances, depuis la construction de barrages et le forage des puits jusqu’à l’aide en espèces sonnantes et trébuchantes. Izidbih n’exprima aucune demande.

Le Président interloqué par ce comportement, le mit à l’aise, au moment de départ, pour qu’il formule ces souhaits. Sur l’insistance du Président, Izidbih se résolut à lui dire : « je ne voudrais pas vous gêner, mais si je pouvais obtenir une boite de nivaquinine elle me serait utile ».

Ce que nous, nous demandons c’est qu’au tombeau de chaque homme mort de soif on emmagasine, pour d’éventuels assoiffés, quelques litres d’eau pour que ce tombeau, avec le temps, ne se transforme pas en cimetière.

M. Y. B Pierre Gourou : Terres de bonne espérance, Plon, Paris, 1982
Henri de Kerillis : A travers l’Afrique, L’Harmattan
Théodore Monod, L’Emeraude des Garamantes, L’Harmattan, Paris,1984

LE CALAME

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