Les Forces Progressistes du Changement (FPC) Mauritanie

Category Archives: Agora

Flamnet-Agora: Mauritanie : 2012 . 1960 . 1957: Ce que je crois d’elle et d’eux, message à mes compatriotes d’adoption

altLa preuve par l’actualité ? La preuve par l’histoire ?

L’actualité a été étonnante. Un système érigé par la force – mais une force qui n’est telle que relativement à l’absence d’autres forces… le BASEP, aux ordres du même personnage depuis sa création à l’école irakienne en 1987, moins trois ans de stage pour celui-ci à l’étranger et en regard ni forces de sécurité vraiment conséquentes, ni partis politiques organisés indépendamment de l’Etat, ni un Etat ayant la seule armature qui compte : des hommes, des femmes adhérant à l’idéologie précise de son service et du dévouement au bien commun. Un dévoiement général, y compris celui des urnes électorales dont le système établi par l’administration coloniale convainquait à peine à son époque et devint une « mascarade » selon les communiqués chroniques des opposants, toujours écrasés au suffrage universel par l’homme fort en possession d‘état au moment de solliciter une légitimité pour la montre internationale. Ce système inexpugnable depuis le 6 Août 2008, dormant pendant la transition puis la tentative démocratiques commencées les 3 Août 2005 et 19 Avril 2007, ne pouvait – ne peut encore, semble-t-il – être renversé que par lui-même, c’est-à-dire un nouveau coup militaire.

Le 13 Octobre a été donnée la preuve qu’un autre scenario est possible, celui de l’imprévisible, qui n’est jamais un hasard. Les ressorts de celui-ci ne se connaissent que plus tard. Mais c’est un fait qu’en l’absence du général Mohamed Ould Abdel Aziz, président de la République, l’armée n’a rien décidé par elle-même, la population n’a pas couru aux palais officiels pour les occuper, l’opposition n’a pas forcé l’Assemblée nationale à légiférer la substitution du régime par la préparation d’un autre. Personne ne s’est imposé et le chef d’état-major national n’a assumé aucun rôle public, le Premier ministre, les gouvernants ont été fantomatique et rien de la vie quotidienne, des problèmes de fond et du pays entier n’a changé.

Preuve d’une inertie ou d’une force ? en France, le cardinal de Richelieu gouverna le pays de son lit, pendant un an avant de mourir en 1642… Georges Pompidou continua de régner, intellectuellement intact, mais dans les souffrances et la faiblesse personnelles jusqu’à l’instant de sa mort à laquelle il ne s’attendait pas, le 2 Avril 1974… François Mitterrand, dans un état analogue, prolongea sa présidence jusqu’au terme constitutionnel, en Mai 1995, semi-mourant… et Mohamed Ould Abdel Aziz en aurait fait autant ? Non, car au pays qui s’interrogeait et selon une communication, probablement sans consultant, mais atteignant le chef d’œuvre de la désinformation à l’apparition publique d’un quasi-ressuscité, la réponse est donnée d’un pouvoir personnel qui ne s’abandonne pas et décide de tout.

S’administre alors – paradoxalement autant pour l’homme fort que pour le peuple mauritanien – une contre-épreuve. En l’absence physique du général Mohamed Ould Abdel Aziz, président de la République, le pays reste calme, l’armée muette, le BASEP l’arme au pied, l’engrenage sahélien et nord-malien au point mort. Le voici qui rentre au pays, s’exprime à plusieurs reprises, augmente les salaires – à la manière de Ceaucescu à son balcon, sous l’inspiration de son épouse, tandis que la foule pour la première fois en Roumanie depuis plus de quarante ans conspue le Parti communiste et ses chefs,  son dictateur – et commencent les incidents, les manifestations sont précises et violentes, le spectre des divisions et des malentendus, des pétitions ethniques réapparaît comme il était réapparu dès la rentrée scolaire et universitaire suivant le putsch original qui brisa l’évolution nationale le 10 Juillet 1978, comme il était réapparu dès la légitimitation électorale du 18 Juillet 2009. Tout le passé mauvais des années de braise, toute la pauvreté et la sous-médicalisation, toutes les soifs nouvelles de justice et d’équité quand les manifestants, les chefs de certains partis sont molestés ou assiégés… reviennent ensemble. D’un accueil à l’autre, le pouvoir parce qu’il est réputé raffermi, au besoin restauré, semble provoquer bien plus qu’une contestation et ce que va tenter d’exprimer une Coordination de l’opposition démocratique qui n’a pas su s’imposer ni en quatre ans de régime autoritaire, entaché d’illégalité depuis au moins un an, ni en quatre semaines d’absence et d’incertitude…

Comment ne pas souhaiter, en ce jour de fête nationale, de commémoration d’une indépendance très méritoirement acquise, souhaitée, cultivée par de fécondes années fondatrices, que cesse cette longue parenthèse de l’arbitraire. Bien plus qu’un calendrier électoral ou des ajustements salariaux, il faut à la Mauritanie une réflexion partagée par tous, élaborée par tous sur la manière nationale de se gouverner et ne décider des voies et moyens, des personnes aussi à porter au pouvoir, qu’une fois ce consensus établi et assuré, qu’une fois les forces entre lesquelles se répartissent les Mauritaniens, des forces de sécurité aux structures tribales, aux partis politiques, aux tendances religieuses, aux mémoires sociales et ethniques, vraiment réattelées au devenir commun.

Car la preuve de l’histoire est péremptoire. Malgré tant de facteurs centrifuges et de division, malgré si peu de savoir faire et de savoir être démocratique, contrairement à toutes les prévisions d’experts ou d’amis depuis 1957 et périodiquement à chaque changement de régime ou d’autorité, la Mauritanie demeure. Quel est le secret de sa stabilité ? quoi donc fonde bien plus qu’une entente entre tous, ou des intimidations mutuelles entre forces et mouvements divers ? stabilité à l’avantage certes des voisins, certes de l’ancienne métropole.

Il me semble qu’il y a une part de providence – oui – mais surtout une vraie sagesse collective, une intelligence de la possibilité du pire et des bienfaits de la patience. Il y a la psychologie de chacun défiant les mauvais moments et mettant à nu les rodomontades, les dires et promesses du pouvoir quand il est cynique. Cette science de soi, et cette science des autres me semblent exceptionnellement répandues en Mauritanie, elle est source d’égalité mentale et morale entre chacun des Mauritaniens, elle permet des dialogues vrais dès que l’enceinte et le moment sont judicieusement proposés, elle jauge les gens, elle crible le souvenir.

Le secret mauritanien – au moins pour moi, qui suis nativement étranger et intellectuellement d’une formation différente – s’est incarné, en intelligence politique autant qu’en mœurs et dignité de vie personnelle, dans la personne de Moktar Ould Daddah. Le rattrapage des drames possibles, les foyers de désunion et de sécession, les ferments d’abdication face à l’ancien colonisateur ou à la revendication marocaine ou aux tentations fédéralistes ouest-africaines, les discussions à relents ethniques étaient chroniquement mises bien mieux qu’aux voix, devant les consciences et en délibération aussi prolongée qu’il le fallait. Les générations étaient une à une conviées à cela et jusqu’en 1978, malgré des cahots, malgré des périodes répressives et parfois tendues, difficiles à vivre et rétrospectivement à justifier, la caravane mauritanienne a avancé, s’est perfectionnée et se savait susceptible de perfectionnement. La grande élection de Mars 2007, mettant tout le monde et pas seulement les candidats, surtout ceux du second tour, à égalité, pustchistes de 2005 ou de 1978 compris, aurait dû inspirer les principaux acteurs en sorte qu’une union nationale, dans une répartition des rôles où – sur le papier – personne ne semblait oublié, gouverne collégialement le pays. Débonnaire, pieux, pacifique, résolu pour l’essentiel – le discours du 29 Juin 2007 le montra – Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi aurait dû être soutenu par tous au lieu d’avoir à se constituer, par lui-même et donc à grands risques, sa propre structure de pouvoir. Et celui qui depuis le 6 Août 2008 prétend d’une part « régler tous les problèmes » et d’autre part avoir, au vrai, écrit toute l’histoire politique et toutes les successions démocratiques ou pas pendant toute cette décennie, se serait grandi en étant le gardien physique de l’état de droit.

Mohamed Ould Abdel Aziz peut enfin se grandir, maintenant, s’il consacre ses forces et le temps qui lui restent – constitutionnellement ou médicalement parlant – à permettre ce qui est attendu depuis des années. Rien que définir consensuellement cette attente vaudrait une entrée dans l’histoire : positive.

C’est mon vœu ardent et confiant. La Mauritanie a les moyens qu’il se réalise, et il est possible que Mohamed Ould Abdel Aziz reçoive enfin la grâce d’être l’homme du moment. Il est temps. C’est le temps.

Bertrand Fessard de Foucault, alias Ould Kaïge

soir du mercredi 28 Novembre 2012

Partagez

Flamnet-Agora: Les FLAM tirent et visent ! par Ciré Ba et Boubacar Diagana

altLors d’une conférence tenue le 6 octobre 2012 à Paris, Samba Thiam, président des Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), a rappelé l’option de retour, du redéploiement de son organisation en Mauritanie sans en préciser ni le calendrier ni les modalités. Ce rappel confirme l’annonce faite à l’occasion du dernier congrès du mouvement, tenu à Champs sur Marne (région parisienne) fin mai 2011. Mais en réalité, plus que d’un retour, c’est d’une implication, d’un redéploiement de la lutte sur le sol national qu’il s’agira.  Rentrer ou disparaitre !
L’hypothèse d’une implication dans le champ politique intérieur a été évoquée plusieurs fois dans les rangs du mouvement : en 1992 à l’occasion de l’ouverture démocratique en trompe l’œil décrétée par Maawiya Ould Sid’ Ahmed Taya, et plus récemment à la suite du coup d’Etat de 2005 qui a mis fin au régime de celui-ci. Une éventualité remise à chaque fois à plus tard au motif invariablement soutenu que toutes les conditions n’étaient pas pour cela réunies. Le sont-elles réellement aujourd’hui ou faut-il voir simplement dans cette initiative l’altération d’un discours qui pousse à une évolution substantielle de l’organisation dans son appréciation de la situation intérieure ?

Qu’importe. L’option est prise et bien prise. Il faudra désormais la tenir. Le contexte intérieur actuel, marqué par une crispation générale autour de problèmes périphériques, laisse toute leur place aux FLAM dont la revendication principale, la résolution de la question nationale, reste toujours pendante et plus que d’actualité.

Le retour physique des militants, surtout les plus connus, aurait eu une portée symbolique. Les FLAM auront fort à faire pour déconstruire les clichés résultant d’actions conjuguées de délégitimisation des différents régimes et de la mouvance pan arabiste qui se sont employés à montrer qu’elles sont une organisation raciste, sectaire, violente et dominée par les Haal pulaaren, une organisation non représentative des Noirs dans leur ensemble. S’unir ou s’isoler !

altLa courageuse sortie récente d’Ibrahima Moctar Sarr, président de l’AJD/MR, évoquant la possibilité d’une « lutte dans une même organisation », d’une fédération de structures ou d’une concertation des deux organisations en cas de besoin, ouvre de réelles perspectives pour l’organisation semi clandestine d’intégrer à moindre frais cet espace dont il pourrait être un des artisans de la reconfiguration. Cette option si, elle se réalisait, répondrait au souhait maintes fois exprimé par des militants de la mouvance négro-africaine et du mouvement de défense des droits citoyens Touche Pas à Ma Nationalité qui rêvent d’un pôle élargi à d’autres partis jusque là restés officiellement muets à l’annonce de ce retour au bercail.

Seulement, les Flamistes sont ils disposés à faire le deuil du nom de leur organisation, combien seront-ils à rentrer et rejoindre leurs militants venus des camps de déportés du Sénégal, sont ils suffisamment préparés à jouer le jeu de la légalité, à se départir d’une longue culturen acquise à l’étranger et à réussir une immersion dans un environnement aux codes particuliers ? Au-delà de ces questionnements, demeure une inconnue : l’attitude du pouvoir en place. Jouera-t-il le jeu ? Laissera-t-il à cette organisation toute la latitude nécessaire à un véritable redéploiement : reconnaissance légale, siège, implantation ? L’exercice pourrait être périlleux pour l’un comme pour l’autre, car il s’agira de mesurer le poids réel de l’organisation ? Le refus de reconnaissance du mouvement Initiative de Résurgence Abolitionniste (IRA) de Biram Dah Abeid invite à un optimisme sceptique, voire au pessimisme tout court.

Sur le terrain en tout cas, la tâche s’annonce complexe mais réalisable. D’abord, arriver à se faire accepter et faire accepter unealt organisation dont la seule évocation du nom suscite injustement un rejet parfois au sein même de la communauté noire, une diabolisation construite depuis des décennies. Ensuite, exister comme acteurs politiques et agir en se créant un cadre propre, si tel est le choix, dans un paysage politique à saturation ou en intégrant un déjà existant, restreint ou large. De sa capacité à œuvrer pour la mise en place d’un pôle négro-africain fort qui assume son ancrage et s’affirme comme tel, dépend pour une grande part, la réussite de cette opération de redéploiement. Ce faisant, l’organisation tracera un trait sur les divergences d’analyse stratégique pour les observateurs ou de démarche selon son président , apparues en son sein lors du congrès de Cincinnati en décembre 2005 et qui ont été à l’origine du départ de certains de ses membres, aujourd’hui militants et cadres de l’AJD/MR. Mieux vaut tard que jamais.

Le retour en Mauritanie des FLAM pourrait constituer une chance supplémentaire pour la réconciliation nationale. Les obstacles éventuels ne doivent pas avoir de prise sur la volonté et la détermination de ces combattants, inlassables militants d’une Mauritanie véritablement  juste et égalitaire et qui ont payé pour cela un lourd tribut, comme ceux qui sont restés courageusement au pays, notamment au plus fort de la répression des années de braise.

La Mauritanie de demain, apaisée, devra transmettre aux générations futures des valeurs de tolérance et de solidarités pour que différence rime avec richesse.

Boubacar DIAGANA et Ciré BA – Paris

11 octobre 2012 www.flamnet.info
Partagez

Flamnet-Agora: De Téne Youssouf Guéye à Lamine Mangane : Le Septembre Noir

altTous les mois appartiennent à Dieu, il y a de ces mois au cours desquels les démons s’allient avec les hommes pour verser le sang des innocents. Dieu a, Lui-même, du haut de Son Trône interdit l’injustice, mais les hommes s’entêtent en arrachant la vie de leurs semblables. Que l’on soit en septembre 1988 ou en septembre 2011, les autorités mauritaniennes avaient décidé d’appliquer ces pactes pour que coule le sang noir. Désormais, septembre est devenu noir.

Téne Youssouf Guéye est né en mai 1923 à Kaëdi et décédé le 02 septembre 1988 à Walata. Le célèbre écrivain, père de neuf enfants, a été arrêté en 1986, à la suite de la publication du manifeste du négro-mauritanien, lequel fut largement distribué à Adis-Abeda. L’Etat l’avait condamné à une peine de quatre ans ferme. L’homme avait osé dénoncer le racisme de l’Etat en soutenant la cause des élèves noirs. L’Etat voulait arabiser à outrance le pays aux dépens des noirs qui n’étaient pas préparés vu les programmes scolaires en vigueur. Devant une répression inouïe et aveugle partout dans la vallée, il fallait lever le petit doigt pour interpeller le dirigeant injuste. Téne Youssouf Guéye l’a fait à travers ses écrits et à travers la conscientisation de ses miens. Accusé de fomenter un coup d’Etat et d’être parmi les rédacteurs du manifeste du Négro-mauritanien opprimé, il ne survivra pas à la torture. Voilà l’une des facettes des supplices : « On nous mettait dans un trou et on nous ruait de coups. Des fois, on bandait nos yeux et on nous emmenait dans un endroit pour nous signifier qu’on allait nous exécuter. Les menottes aux mains et aux pieds, chacun de nous était attaché à un autre prisonnier. Sans compter les violences corporelles ». L’écrivain a été arrêté, soumis à la torture, sa famille humiliée, sa personnalité vilipendée par les sbires du système raciste. Et, lorsqu’il fut transféré avec d’autres grands intellectuels noirs au bagne de Walata, Téne Youssouf Guéye savait que la suite ne présageait pas bonne augure : il n’était pas parti pour purger sa peine mais pour périr. L’Etat savait qu’en exécutant les intellectuels et les officiers, il tuait tout un peuple. Aujourd’hui, ils ont presque réussi leur projet, l’héritage de Taya est la haine qui exacerbe par les agissements de son dauphin Mohamed Ould Abdel Aziz et sa bande des tortionnaires.

altC’est un autre écrivain-rescapé, Boye Alassane Harouna qui immortalisera les sévices. Son livre, J’étais à Oualata, est une bible qui traduit la haine noire en dévoilant le projet de l’Etat mauritanien destiné à l’abrutissement du peuple noir notamment en tuant ses plus grands intellectuels.

Téne Youssouf Guéye n’était pas le seul, Ibrahima Mocktar Sarr, Djiguo Tapsirou, Ba Abdoul Ghoudouss mort les chaines aux pieds… Les familles revendiquent les sépultures des fils, même si le sable de la haine les a engloutis.

La mort de Lamine Mangane le 27 septembre 2011 s’inscrit dans le même esprit criminel de l’Etat mauritanien. Les hommes ont changé, mais les intentions ont subsisté. Nous sommes dirigés par des assassins étouffeurs, par des militaires aux mains ensanglantées, ils sont des hommes sans vergogne. Comment, l’on ordonne de tirer sur un adolescent de 19 ans et puis on dépêche une délégation pour acheter la famille de la victime : c’est d’être d’une ignoble moralité humaine. Notre dirigeant et ceux qui se sont rendus à Magama racheter la peine des Mangane sont d’une bassesse humaine. Au lieu d’obliger la traduction du gendarme criminel, ils ont démontré à tous les citoyens leur haine envers les opprimés et les faibles. Les meurtriers de Téne Youssouf Guéye et de Lamine Mangane, comme de milliers de noirs, se pavanent encore sous nos cieux, ils entretiennent même des rapports privilégiés avec nos dirigeants. Pour sauvegarder sa pérennité, nous disons qu’un Etat juste et droit ne doit pas favoriser l’impunité. Jugez celui qui a assassiné L. Mangane, il se trouve à Rosso. Jugez les assassins de Walata, d’Inal et de Jreida avant que le peuple ne s’empare des palais de justice et vide les prisons pour y conduire les complices.

Mourir dignement, il y a certainement un prix à payer. C’est mourir lorsque tout le monde espère en nous et que l’on meurt pour eux. La Mauritanie a tué un intellectuel père de famille, comme elle a arraché la vie d’un adolescent qui se construisait un destin. Dorénavant, si réfléchir est un acte criminel, nos intellectuels sont avisés. Et si brandir une pancarte pour revendiquer ses droits est un délit, nos adolescents sont prévus. S’il faut mourir à tout prix, le choix s’impose. Ne les oublions pas, ils sont morts pour nous.

Bâ Silèye.

Partagez

Flamnet-Agora: A Boghé, la politique a-t-elle encore un sens ?

altBoghé est un espace qui a offert aux acteurs politiques, à leurs actions, à leurs paroles un lieu d’attache, d’action de concert, une force effective d’entière confiance. Il a assuré aux hommes politiques de fervents partisans ; car il est impossible de faire la politique correctement sans partisans fideles. Ce lien étroit avec une ville est donc extrêmement important.Il fournit des leviers sociaux qui sont, en politique, de formidables atouts. Cette opportunité suffisamment exploitée a offert des positions privilégiées, a produit une élite politique qui est en scène, depuis bientôt 30 ans.
Boghe a, par conséquent, accordé à ses fils l’attention, l’écoute, l’admiration, le suffrage qui garantit une gloire politique. Boghé a fait mieux : elle a suivit ses enfants dans toute leur volte – face et « retournement de veste » : Maaouya, Sidi, et aujourd’hui Aziz. Mais faute d’une qualité suffisante de projection politique, de stratégie politique qui tient compte d’un certain nombre de services rendus, il en résulta une dégradation de l’engouement, une désaffection du sens de la politique caractérisée par une indifférence généralisée.
A quoi bon la politique, se demande l’opinion populaire, puisqu’elle n’est ni vecteur de relais ni de l’esprit de réciprocité ? NAFATA est le leitmotiv chanté en chœur chaque fois que le nom d’un leader politique est évoqué ! C’est cela le sentiment le plus partagé. Ils habitent tous les cœurs. Le tarissement de l’espoir et l’immobilisme installe des brèches, des transgressions, expose à la perte de crédibilité. Lorsqu’une base ne trouve aucun compte dans une allégeance elle enclenche un processus de réaction, de rouspétance, d’agressivité, d’arrogance. C’est ce sort qui a était réservé à nos éminences grises de la politique au lendemain de la chute de Maaouya : tout un processus de production politique, avec lui un corpus de méthode se voit contesté. D’une manière générale, la valeur d’une ville tire son origine du commerce de ses fils avec l’espace national ; surtout, lorsque l’acte politique, simultanément vire de la promesse à l’effectivité. Les grandes actions constituent une force enthousiasmante pour une ville et exerce un effet de persuasion sur une communauté. La conviction de l’utilité de la politique qui s’en dégage établit une véritable relation politique entre sympathisant et leaders : un espace où prévaut quelque chose de grand, quelque chose de digne de mémoire est un espace où les hommes s’écoutent et se meuvent ensemble. L’espace politique n’est ni un campement militaire qui, une fois sa mission terminée lève le camp, ni une constellation de cadres incapables de regarder au-delà d’eux-mêmes. Le politicien doit agir en protecteur permanent de sa maisonnée : répondre aux nécessités vitales des supporteurs est un présupposé indispensable à la stabilité des partisans. De cette façon, la sphère politique est déterminée pour son existence politique par la multitude : être pauvre en monde, être sans monde ravale au statut de parias politique. Et puisque le politicien ne peut pas se tenir debout en dehors des liaisons sociales, il doit payer le prix de sa visibilité politique : constituer un espoir fondé sur une attente. Le leader politique est en ce sens un « produit », au sens économique, de son interaction avec son environnement sociale. En ce sens comme tous produit, il doit être « rentable ». Porte d’entrée pour sa base, l’acteur politique doit se positionner pour positionner ses ressources humaines. Sa productivité politique en dépend : un acteur politique qui ne produit rien, n’améliore rien, ne couvre ni besoins culturels ni besoins sociaux et économiques n’engendre qu’un désert politique. Car quel est le sens de la politique ? Décharger les hommes de leurs soucis. Elle est un moyen d’assurer la satisfaction des besoins de la société ; C’est-à-dire, assurer la simple possibilité de vie meilleure. Mais hélas à Boghé, elle est une aporie réelle, une vision étriquée engoncée dans des égos centrés sur eux-mêmes dont nous pouvons faire l’expérience quotidienne lorsque nous nous donnons la peine de lire la physionomie du paysage politique mais encore en contemplant la morosité en cours dans toute les activités politiques. Il ya, a mon avis, un non sens du politique qui est attesté par le désespoir, le NAFATA ambiant ! le désenchantement, et la désillusion qui ont jaillit des « régimes » politiques Bogheins a renforcé l’idée que la politique est en son fond un tissus de mensonge au service des intérêts et rayonnement familiaux ; d’autant plus qu’a Boghé, la politique s’est développé à partir des familles. Or, la politique est essentiellement mise en relation, un espace de rassemblement, un espace public pluriel dominé par la contrainte non réductible aux affinités reductrices fondées sur la parenté. D’où tout le monde pense qu’il faut se débarrasser de la politique avant qu’elle ne fasse périr toute la communauté. Alternative ? Prendre un nouveau commencement, introduire quelque chose de nouveau, prendre de l’initiative. La jeunesse doit poser un commencement ainsi non seulement elle va contourner le principe de feuillage et l’amensalisme politique régnant mais aussi poser une nouvelle perspective. L’injonction est faite à la jeunesse d’inventer un futur politique si possible avec originalité, de sortir des cadres imposées. Elle doit faire quelque chose sortant de l’ordinaire laissant une trace faisant une pièce au temps. Dés lors le renouvellement de la classe politique de Boghe est une, condition Sine qua non de réussite. En un sens d’ailleurs, l’âge politique est un obstacle épistémologique. Il rouille le dynamisme, aiguillon pour une nouvelle forme de rapports. Ignorer ce phénomène, en minorer les effets c’est simplement s’habituer à se mouler dans le conformisme ou dans le politiquement correcte.

Sy Alassane Adama
Philosophe.

Partagez

Flamnet-Agora: Confession politique : une intellegentsia qui a perdu ses repères

altI- Le passé qui préparait l’avenir.

Il y a très longtemps, ceux qui faisaient la politique dans ce pays avaient des motivations uniquement patriotiques sous tendues par des idéaux de justice sociale, de meilleure conduite des institutions de l’Etat, de recherche d’une politique étrangère souveraine, d’optimalisation des retombées de notre potentiel économique.
Aucune pensée relative à la carrière personnelle, aux règlements de compte entre personnes ne venait assombrir cet idéal. L’engagement était total, le choc frontal mais les codes d’éthique étaient respectés par tous les protagonistes mêmes ceux qui, à l’époque, étaient taxés de gauchisme.
Le paysage politique d’opposition comptait à l’époque : Le mouvement national des ressortissants de la Vallée, les baathistes, les nassériens et le MND originel qui avait des liens avec l’opposition traditionnelle au régime.

Celle-ci était composée d’hommes de toutes les ethnies et régions du pays et ses animateurs étaient plus âgés que notre génération. L’opposition et le pouvoir avaient chacun des programmes écrits très élaborés qu’ils proposaient aux citoyens. Le pouvoir le faisait par la voix officielle de son parti et sa presse. L’opposition avait ses cellules, sa presse clandestine, ses relais à l’intérieur du pays et ses manifestations. Aucune des parties n’avait de rancune individualisée vis-à-vis de l’autre. Les liens sociaux et les amitiés personnelles étaient maintenus malgré la diversité des opinions. Chacune des parties respectait l’autre.

Pour consolider l’unité du pays et convaincu que certaines propositions de l’opposition étaient pertinentes, Le Président Moktar, paix à son âme, décida, malgré les réticences d’une partie de son camp, la révision des accords avec la France en 1972, la création de la monnaie en 1973 et, finalement, la nationalisation de la Miferma et de la Somima en 1974. Il mauritanisa 70 % du capital de la BIMA, première banque du pays détenue par un actionnariat étranger. C’était en 1975.

Il est évident que dès la révision des accords en 1972, la création de la monnaie et surtout la nationalisation de la Miferma et de la Somima, l’opposition, qui s’opposait par idéal, commença à reconnaitre les bienfaits de telles réformes pour le pays. Le dialogue s’engagea entre les deux parties avec respect et détermination, sans marchandages d’aucune sorte. Certes, quelques cadres de l’opposition étaient réticents, pas parce qu’ils considéraient que les décisions n’étaient pas pertinentes mais simplement parce qu’ils jugeaient que les prémices d’une future guerre au Sahara annihileraient les effets positifs des réformes entreprises. Personne ne pouvait les blâmer pour ces appréhensions raisonnables mais la guerre n’était pas encore déclenchée et tout le monde espérait une issue heureuse au problème du Sahara.

Les négociations engagées portaient uniquement sur les thèmes politiques. Jamais l’aspect relatif à des places n’a été évoqué ni directement ni indirectement. Après les négociations et sans concertation, le Président coopta un universitaire de l’opposition, surtout pour renforcer le groupe qu’on appelait alors “les techno” qu’il avait déjà au sein de son gouvernement.

L’administration publique fut ouverte à toutes les compétences d’où qu’elles viennent. Le 10 juillet 1978, l’intelligentsia du pays était essentiellement composée des cadres du régime déposé et des groupes idéologiques qui avaient une grande expérience de la lutte politique et disposaient de structures organisationnelles rodées.

Si j’ai voulu faire ce rappel historique, c’est surtout pour marquer la profondeur de la rupture mentale entre cette période – où les hommes étaient uniquement mus par des idéaux pour le pays – et celles qui vont suivre – beaucoup moins glorieuses – et qui seront entachées par le reniement des idées généreuses, le délabrement des mœurs politiques et administratives, le repli sur des concepts primaires d’ethnies, de tribus, de régions. Elle sera marquée par toute une culture nouvelle qui surprendra plus d’un et en premier lieu les classes moyennes et un peuple auxquels nous avons fait miroiter un monde meilleur.

Jusqu’aujourd’hui, ils n’ont jamais compris ni la rapidité de notre métamorphose, ni notre nouvelle propension au pillage à ciel ouvert, ni notre participation au dévoiement des structures de l’Etat de leur noble mission de services publics et finalement notre engouement nouveau – et sans limite – pour cet “argent roi” que nous méprisions tant et qui est devenu tout d’un coup la seule finalité dans la vie. Il nous fallait désormais l’avoir et a n’importe quel prix.

Les premiers à avoir murmuré aux oreilles des militaires leurs premières décisions malheureuses ce furent bien nous qui étions les anciens porte-étendards des grands idéaux, les défenseurs de la veuve, du pauvre et de l’opprimé. Puisqu’ils buvaient nos paroles et puisqu’on était leurs « souffleurs » attitrés pourquoi n’avons-nous pas essayé de prime abord de leur conseiller la consolidation des acquis légués, la redynamisation de l’administration publique et profiter de la crainte qu’ils inspiraient à l’époque pour instaurer la bonne gouvernance et la démocratie qu’ils s’étaient engagés à promouvoir ?

Je me souviens que le premier conseil que certains ont donné au Premier président militaire, homme intègre, patriote et digne, était un décret qui changea la numérotation des régions pour revenir aux noms à connotation régionale: Hodh, Trarza, Zemmour etc. Après ce décret, ce fut le retour rapide et irrévocable à un passé que nous avons mis des années à combattre avec des succès probants. Sur ce plan, notre politique et celle du régime déposé se rejoignaient.

Depuis cette date, chaque tribu, puis plus tard chaque région, a commencé à réunir tous ses chefs traditionnels et ses cadres qui établissaient leur plateforme revendicative que le plus en vue des notables devrait transmettre au chef de l’Etat, en insistant surtout sur le caractère urgent des nominations demandées. Peu importait la compétence des postulants pourvu que la région soit bien représentée. Le poste était souvent spécifié alors qu’il peut être occupé par un cadre qui n’a pas démérité mais dont le « tort » est d’appartenir à une autre région.

Voila comment commença la fin de la défense des intérêts des masses déshéritées, de la lutte contre le tribalisme, le régionalisme, le sectarisme et le combat pour le renforcement de l’unité nationale. Cette attitude s’est doublée d’une mise dos à dos des ethnies, des régions et des tribus avec une dose d’ostracisme rarement atteinte dans le pays, presque une chasse “aux sorcières“.

Historiquement, il faut avouer que peu de cadres de la Vallée ont participé à cette phase de déstructuration collective de l’Etat. Cela arrivera plus tard. Chaque groupe idéologique commençait à faire le décompte des officiers qui peuvent avoir pour lui des sympathies anciennes ou nouvelles. Il réunissait tout son monde et choisissait un membre du comité qui serait son mentor. La guerre des anciens groupes idéologiques commença avec ses effets parfois pervers sans que les officiers très peu avertis de la chose politique ne comprennent que leur perte de cohésion n’est pas due à des problèmes inhérents à eux mais qu’ils sont manipulés par des forces extérieures qui veulent, chacune, contrôler une parcelle du pouvoir.

Les limogeages, les radiations commencèrent. Les observateurs avertis comptaient les coups. Tout le temps que dureront les régimes militaires, les anciens groupes idéologiques sont restés leur interface visible ou cachée. Leurs gourous que le lexique politique de l’époque appelait les “notables” siégeaient dans tous les gouvernements. Leur présence était très visible dans toutes les activités à caractère politique.

Malgré leur cooptation dans les sphères de décision et leur adaptation au contexte nouveau, avec ses mœurs morales et politiques, ils ont continué à se livrer des guerres intestines où tous les coups sont permis. Pendant que certains sont condamnés à la prison à vie, radiés ou en résidence surveillée, les autres étaient sans gêne sous les lampions de la République. Seule une partie du groupe nationaliste de la Vallée avait accompli sa rupture définitive avec les régimes successifs et a préféré l’exil.

Une précision s’impose : En relatant ce processus, je ne cherche nullement à absoudre les erreurs des militaires – et Dieu sait qu’elles ont été nombreuses – mais surtout pour dire qu’ils n’en sont pas les seuls responsables. Ils ont toujours bénéficié de nos “conseils avisés“. Nous étions par rapport à eux des gens rompus à la politique, capables de concevoir des stratégies propres à ce genre de groupes dans tous les pays où ils existent: Nos méthodes sont d’une efficacité redoutable pour noyauter, désinformer ou discréditer un régime, un groupe ou lyncher une personne.

LE VIOL DES FOULES PAR LA PROPAGANDE” était quelques années avant le bréviaire de tous les groupes idéologiques.

Cette mue dans les mœurs morales et politiques des groupes, leur proximité avec les différents pouvoirs militaires leur ont permis de drainer une grande faune politique qu’ils n’avaient pas avant le coup d’Etat de 1978. La jonction avec le pouvoir militaire qui n’était pas accessible à tout le monde combinée à un changement de leur lexique politique : alliance tactique avec les forces traditionnelles, moins de recours aux concepts idéologiques et des alliances avec l’étranger au grand jour ont facilité grandement l’élargissement de leur base ainsi que leur poids politique.

Heureusement tout le monde n’a pas suivi cette trajectoire mais la déception est restée très grande. Des hommes qui furent parmi les pères fondateurs de ces mouvements ont préféré quitter carrément la scène politique. Ils continuent à s’intéresser au destin de leur pays tout en évitant le militantisme de quelque nature qu’il soit. Certains ont fait des études sur le tard et ont choisi d’être des serviteurs de l’Etat, d’autres ont eu de grandes carrières au niveau international et quelques-uns, peu nombreux, se sont engagés dans les forces armées.

Les plus braves, les plus engagés – et qui furent malheureusement les plus déçus – ont végété dans des postes subalternes mais continuent à incarner ”la dignité personnifiée“. Malgré l’âge, ils continuent de rêver d’un monde meilleur où règnent la justice sociale et l’égalité des chances.

II- Présent Handicapé par le passé

Le passé évoqué aura de grandes conséquences sur les générations qui suivront. L’aura qu’ont eu ces groupes idéologiques à l’époque antérieure est due au fait qu’ils ont mis la barre très haut pour tout ce qui a trait aux aspects moraux qui font le prototype du vrai patriote. On est presque entré dans les mythes du visionnaire et même de l’infaillibilité. Quand les générations futures furent confrontées à ces personnages de légendes, elles tomberont de très haut.

En venant dans la vie active, l’occasion leur sera offerte de côtoyer ces noms mythiques dont on leur a rabattu les oreilles dans les lycées et les universités. Ils comprendront que les idéaux dont se réclamaient les générations précédentes sont en train de battre de l’aile. Personne ne peut mesurer la portée psychologique que peut avoir ce phénomène sur le destin d’un jeune plein de fougue, bardé de diplômes et qui commence sa carrière.

C’est le moment de se poser la question essentielle d’une vie : que faire? La question qui le taraudera sera de se dire quel chemin vais-je prendre, quel modèle sera le mien? Le référentiel de valeurs qu’il voulait incarner et le modèle d’homme qu’il voulait être n’existent plus. La digue morale est rompue, il ne se sent plus bridé par des principes. Il se dit, je ne serais pas un Don Quichotte. « Je ferais comme tout le monde ».

III – L’avenir : espoirs et incertitudes

1- Rappel historique

Il n’y a que cinquante ans que la Mauritanie existe en tant qu’Etat souverain. A la veille de l’indépendance, les régions de l’ouest et du sud mauritaniens étaient des populations sans administration centrale unifiée et entretenaient de puissants liens commerciaux, sociaux, culturels et de sang avec le Sénégal depuis au moins quatre siècles. Les régions de l’est entretenaient des liens de la même nature avec le Mali voisin auxquelles elles furent administrativement rattachées jusqu’en 1945.

Les actuelles régions du centre et le nord entretenaient des relations du même type avec les voisins marocains et algériens. Toutes les ethnies et tribus de Mauritanie ont des prolongements dans ces différents pays. C’est dire combien l’enfantement de cet Etat a été réalisé aux forceps et parfois au bout de très grandes fâcheries et difficultés avec nos voisins. Une équipe de patriotes au-delà de ses différences ethniques, tribales, régionales et les handicaps ci-dessus cités a, contre vents et marées, décidé de porter sur les fonds baptismaux ce pays comme un enfant congénitalement fragile.

Chacun a su taire certains particularismes comme cadeau à cette naissance. La conception de la première constitution, de l’hymne national, des armoiries de la République, du type de régime, du nom du pays, du drapeau ne se sont faits que grâce à la volonté de tous de faire des concessions douloureuses mais dynamiques et patriotiques.

Si je suis revenu sur cette genèse c’est pour dire combien ce pays est fragile et combien les pères fondateurs ont toujours tenu à sa cohésion, malgré tous les écueils rencontrés au cours de la période où ils en avaient la charge. Pourquoi me dira-t-on la Mauritanie est plus fragile que ses voisins? Je dirais que c’est uniquement pour des raisons historiques.

Au nord, l’Etat ottoman a toujours maintenu en Algérie et en Tunisie des administrations centralisées qui sont devenues des Etats sous protectorat avec la colonisation. Au Maroc et en Libye, des pouvoirs dynastiques très anciens avaient des makhzens ou administrations comme bras séculiers qui contrôlaient leurs territoires et leurs frontières. Les pays africains voisins étaient fortement administrés par les puissances coloniales pendant plusieurs siècles parce qu’ils constituaient des réserves de richesses économiques importantes. Tout le contraire de « L’ensemble mauritanien », selon la terminologie de la cour de la Haye, qui ne présentait aucun avantage économique.

Sa colonisation tardive n’a commencé qu’avec le début du siècle précédent et pour des raisons uniquement stratégiques puisqu’il est devenu un no man’s land dangereux constituant un foyer de tensions entre les colonies du nord et celles du sud. De 1920 à 1960, le territoire était administré à partir de la colonie voisine. Une simple police nomade commandée par des officiers qui se déplaçaient sous forme de groupements montés et quelques subdivisions greffées aux vieux ksour du pays administraient cet immense territoire.

Certaines populations n’auront jamais vu un Européen jusqu’au départ de ces derniers de Mauritanie ! Aucune infrastructure n’a été léguée au pays, pas même une ville suffisamment urbanisée qui pourrait devenir une future capitale. Cette dernière fut créée ex nihilo après la proclamation de l’indépendance du pays.

Depuis la première République, et à moins de vouloir occulter l’histoire ou rêver debout, on peut dire que tous les ingrédients et sous tous les régimes ont été réunis pour que le pays disparaisse de la carte. Je ne ménage pas mes méninges mais je n’arrive pas à trouver une raison cartésienne – une seule – au fait qu’il soit encore debout et par quel miracle. Une succession de putschs de courte ou de longue durée ont émaillé notre vécu quotidien au point que les Mauritaniens eux-mêmes, les pays voisins, les partenaires au développement ne pouvaient jamais parier sur la vie d’un régime. Jusqu’aujourd’hui, le pays a résisté miraculeusement à tous les coups de buttoir que nous lui avions assené.

Le travail de sape de ces quatre dernières décennies a été fait par une oligarchie de moins de cinq mille personnes. Il est le fruit d’une jonction entre une élite intellectuellement, moralement corrompue, irresponsable, une administration illettrée et avide et une classe d’hommes d’affaires parasite et non productive et dont la seule fonction a été de faire la courte échelle pour fournir des justificatifs à tous les détournements auxquels l’administration publique s’est livrée sur toutes les ressources du pays.

Certains me diront où étais –tu pendant ce temps? La réponse est toute simple : je m’étais aplati comme tout le monde ! Si je n’assume pas une responsabilité directe dans le pillage, j’assume au moins le silence coupable et celui d’avoir continué à servir sous les régimes successifs sans états d’âme. J’étais un fonctionnaire de service public, pas un homme politique. Que m’excusent ici les quelques cadres de l’administration publique et les quelques hommes d’affaires qui ont réussi, par je ne sais quel miracle, à échapper à cette chape mise sur tout le monde pour ne pas sortir du cercle.

2- La situation politique actuelle: La politique est l’art du possible
Si on ne fait pas sienne cette maxime, il faut cesser de faire de la politique.”L’art du possible ce n’est pas la compromission, c’est avoir les ressources intellectuelles et morales pour trouver des solutions adéquates aux problèmes qui se posent au pays et qui prennent en compte les réalités internationales, régionales et surtout notre propre contexte en toute objectivite, abstraction faite de nos intérêts et ambitions personnels. La seule chose qu’on doit avoir à cœur, c’est l’intérêt supérieur de la nation“.

Après les élections issues de l’Accord de Dakar, et surtout depuis les agitations qu’ont connues les pays voisins, une kyrielle d’organisations et de groupes prétendant parler au nom de tous les particularismes font feu de tout bois pour chauffer à blanc les populations qui, heureusement, ont d’autres chats à fouetter.

En plus de la crise économique internationale, le pays est confronté à une guerre imposée par des groupes sans visage et dont les seuls traits déchiffrables sont la violence aveugle véhiculée par des concepts religieux qui ne sont pas les nôtres, le trafic de drogue, l’enlèvement d’êtres humains paisibles pour être échangés contre de “bons euros ou dollars“.

Tout autour de nous et à nos frontières un pays frère, le Mali, n’existe pratiquement plus. Un autre pays frère et proche, le Sénégal, a été à deux doigts de le suivre dans cette voie et c’est bien son élite, ses chefs traditionnels et religieux, son peuple entier et un dernier sursaut de clairvoyance de son vieux chef de revenir à la raison qui ont évité la catastrophe.

Un autre pays voisin frère et cher à tous les Africains, la Côte d’Ivoire, et malgré les efforts immenses faits par son président continue à ne pas connaitre la paix totale après plusieurs années de guerres civiles. Sur notre flanc nord, les foules qui ont fait le vrai printemps arabe contre de vieilles dictatures corrompues ont été lâchement spoliées de leur victoire et sont devenues les victimes d’une coalition contre nature entre les rescapés des régimes anciens et des barbus peu au fait des us et coutumes des républiques. Un jeu de dupes dans lequel parfois les armées sont partie prenante.

Comme le prévoyaient certains spécialistes et politologues, les foules sont à nouveau dans les rues plus que jamais frustrées. Cette fois-ci, soient elles réussiront des révolutions parmi celles qui font date dans l’histoire des peuples, soient qu’elles seront matées à vie et le cours de l’histoire n’aura pas changé. Ce qui s’est passé en Libye n’est pas une révolution, ce qui s’est passé en Syrie n’est qu’une révolte.

Les seuls mots qui peuvent être associés à ses situations sont : chaos pour la Libye et massacre à ciel ouvert pour la Syrie. Les seuls parmi nos frères du nord à avoir négocié intelligemment le virage à faire prendre à leur pays sont le vieux combattant Bouteiflika, qui a ouvert de façon assurée sa succession, et le jeune souverain Mohamed VI qui, dès son arrivée au pouvoir, a compris que les temps et les peuples ont changé et engagé, au bon moment, les réformes nécessaires pour mettre son pays à l’abri des secousses à venir.

Dans notre pays et pour les raisons historiques citées ci-haut, nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de tentatives qui présentent le plus infime risque de violence même verbale, d’autant que le pouvoir en place n’est là que depuis trois ans et que son élection a eu lieu dans la transparence et après l’Accord de Dakar dont sont signataires tous les acteurs de la classe politique actuelle, majorité et opposition.

Notre seul salut est de revenir à cette sagesse des pères fondateurs, de préparer des élections justes et transparentes. Pour ce faire, majorité et opposition doivent au besoin et dans un climat apaisé revoir les points qui n’auraient été suffisamment couverts par les textes approuvés par les partenaires du premier dialogue sur des sujets comme la Ceni, le fichier électoral, le code électoral, l’ouverture des médias publics etc. En un mot, tout ce qui de près ou de loin peut assurer que ce sera le peuple souverain qui décidera à qui confier son destin.

L’enjeu sera de ne faire courir aucun risque au pays dans le contexte international et régional actuel. Si chacun des protagonistes est confiant en lui-même et à son emprise sur ses électeurs, pourquoi ne pas attendre des échéances aussi proches : quelques mois pour les législatives et des présidentielles dans moins de deux ans en s’entourant de toutes les garanties au lieu de chauffer le pays.

L’intelligentsia dont j’ai parlé dans cet article ne doit pas revenir à cette attitude d’eternels “souffleurs attitrés” du pouvoir ou de l’opposition. Pour une fois, elle doit comprendre qu’elle a fait son temps, que sa retraite est largement dépassée. Les nouvelles générations doivent assumer leurs responsabilités et sont dans leur bon droit d’avoir les ambitions dont leurs aînés étaient porteurs à leur âge.

En 1968, Albert Paul Lentin écrivait dans le Nouvel Observateur, lors des grèves estudiantines et ouvrières en Mauritanie, « Le vent de la révolution de mai a soufflé jusque dans le désert mauritanien ».

Aujourd’hui, le vent du changement souffle dans le Maghreb et le Sahel. Les premières bourrasques tentent d’atteindre notre pays. Y aura-t-il encore des patriotes pour éviter qu’elles deviennent des ouragans emportant tout sur leur passage ou serons-nous les premiers qui ouvriront les digues qui permettront au tsunami de tout détruire ?

Je dirai pour finir que je n’ai pas eu à écrire cet article pour flétrir une personne ou une frange de gens. Depuis que j’écris, j’essaye de dire ce que je pense et non ce que les autres souhaitent entendre. Je ne me connais pas d’ennemis particuliers. Ce n’est pas non plus une auto flagellation dont je n’ai nul besoin car j’assume aussi bien mon passé que mon présent.

Jusqu’aujourd’hui, je garde avec tous ces groupes, sans exception, des liens amicaux et parfois très affectifs. Ce texte doit être simplement compris comme une réminiscence d’un homme gagné par l’âge et qui exprime ce que peut ressentir un jeune adolescent de 16 ans happé par un idéal généreux sous la houlette d’hommes plus âgés, courageux et patriotes et qui voit cet idéal se rétrécir comme une peau de chagrin et offrir un tableau peu idyllique au fil des années.

Ma reconnaissance reste très grande à ceux auxquels reste un zeste de cet idéal.

Nouakchott, Septembre 2012

Brahim Salem Ould “Boubacar” Ould Moctar Ould Sambe dit “Ould Bouleiba

Les souffleurs“: terme de théâtre qui désigne des personnes qui sont derrière le rideau et quand un acteur cale sur une phrase de son texte, elle lui est soufflée par l’une des personnes.

Partagez