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Samba Boubou Sall : Dans les secrets des cuisines de la Présidence
Témoin inédit d’un pan entier de la jeune histoire républicaine de la Mauritanie, Samba Boubou Sall a été un des cuisiniers en chef de la Présidence de 1975 à 2011, de Mokhtar Ould Daddah à Mohamed Ould Abdel Aziz. Aujourd’hui retraité de la fonction publique, il continue de cuisiner au HCR basé à Bassiknou. Témoignage dans les dédales de la Présidence.
Un œil gauche de verre, le regard quasi-fixe, mais tout de même intensément doux. La douceur naturelle de ceux qui ont beaucoup vu, et qui s’émerveillent encore des choses. Comme un enfant. «C’est un héritage de la vie» dit-il pudiquement dans un murmure, pour expliquer son œil de verre. Une discrétion assurée dans sa démarche trimbalée dans la vaste cour de la maison qu’il co-loue avec d’autres collègues travaillant avec les ONG internationales et le système des Nations-Unies oeuvrant à Bassiknou.
«Je ne connais que le chemin de la maison aux locaux du HCR à Bassiknou; comme à Nouakchott d’ailleurs, et durant toute ma vie, où je ne me suis toujours occupé que de mes affaires, et particulièrement de mon travail» affirme-t-il, philosophe. A 64 ans, en retraite publique depuis 3 ans, Samba Boubou Sall a vu d’un angle inédit l’émergence de la Mauritanie, ses soubresauts lors des différents coups d’état qui l’ont secoué, ou de la guerre au Sahara qui l’a heurtée. Il a vu défiler les chefs d’état du continent. «Notamment sous Mokhtar Ould Daddah, durant la guerre contre le Polisario, où beaucoup de leaders africains sont venus en intermédiaires pour la paix» se souvient-il.
C’est durant cette période que l’ancien président du Zaïre défile à Nouakchott également. «En mai 1977» dit-il songeur, avant de reprendre presqu’en s’esclaffant : «Mobutu avait pris de court le protocole de la Présidence à l’époque. A une soirée prévue le lendemain de son arrivée, il a expressément demandé à manger une grillade de singes. Nous n’en avions évidemment pas, et il a fallu en faire venir de Dakar, dans un avion spécialement affrété pour! La diplomatie voulait que ce ne soit pas commenté, mais on en a parlé des mois durant du sommet de la Présidence aux plantons!» se rappelle Sall.
Son regard sur les présidents mauritaniens
De par son métier très proche des goûts culinaires des hôtes du palais ocre de Nouakchott, Samba Boubou Sall, a, par d’éphémères moments, côtoyé ces premiers citoyens mauritaniens.
«Mokhtar Ould Daddah était très raffiné ; vraiment si je ne devais garder qu’une caractéristique du très peu que j’ai vu de lui, c’est son raffinement» rappelle-t-il rêveur. D’ailleurs c’est ce raffinement qui faisait que le maître d’hôtel lui proposait des menus variés, amendés ou pas par l’épouse du Président en personne. «A la chute de Mokhtar, cette procédure a cessé. Elle n’est revenue qu’avec Maouiya» dit le cuisinier.
Une caractéristique autre qu’il utilise pour présenter feu Moustapha Ould Saleck. «Il était moins cérémonial, mais bien plus maniaque ! Il ne supportait pas la saleté. Il ne pouvait s’asseoir dans une pièce qui n’avait été au préalable récurée de fond en comble !» développe Samba Boubou avec de grands gestes.
«Louli et Haïdallah étaient les vrais maures du terroir, dans la simplicité. Ils étaient d’une simplicité et d’une sagesse que nous commentions quasi-quotidiennement en cuisine ! Louli par exemple a littéralement installé à la présidence ses vaches, ses chèvres et moutons, qu’il trayait presque chaque jour lui-même! Louli n’était pas intéressé par le bling-bling du pouvoir, ni par le matérialisme qui le suit aujourd’hui. Sa foi et ses principes le guidaient. Cela se voyait par tout le monde, dans son comportement quotidien. Il avait même apporté ses propres matelas, son mobilier à la Présidence, qu’il avait fait enregistrer. Lors de son départ, il a assisté en personne à la récupération de ses affaires. Je faisais partie des gens qui rangeaient ses affaires. Et je dois dire que ce jour de son départ, la conviction de la grandeur de cet homme s’est renforcée : Le roi Fadh d’Arabie Saoudite lui avait donné un sabre gainé d’or pur, et serti de pierres précieuses. Quand nous lui avons présenté le sabre, il a demandé pourquoi nous le lui apportions. Le maître d’hôtel a répondu que c’était le cadeau offert par le roi Fadh. Il a rétorqué que cet objet avait été offert au président de la République de Mauritanie. N’ayant plus cette fonction, l’objet revenait à l’état qui en aurait la propriété» narre longuement Samba Boubou.
Une leçon sur la posture morale d’un homme d’état, qu’on peut apprécier ou pas, mais qui devrait être enseignée à la craie pour une rangée de cancres politiques, ministériels, et même présidentiels.
A cette humilité, et cette rigueur morale, suivra une autre constance; celle de Haïdallah, «être étonnant de par sa capacité à s’adapter à n’importe quel environnement ou situation». «Il m’a adressé la parole une fois, à Akjoujt. Il nous faisait découvrir des menus que nous ne connaissions pas, comme le «louxour» par exemple : de la farine cuite sur du charbon, et qu’on mange avec différentes sauces. Lors de cet entretien, il a demandé un plat de riz ; je lui explique que les marmites ne sont pas encore là, et que je m’y attelle dès qu’elles reviennent. Il a ri et demandé «c’est seulement ça ?» ; il est ressorti, et est revenu avec une grosse pierre plate, qu’il m’a fait nettoyer. Il m’a ensuite fait cuisiner sur cet ustensile improvisé ; il n’y avait pas d’huile dans le riz, pas de légumes, des petites pierres, un peu de sable… Juste un peu de Tichtar que j’ai fait bouillir. On était en plein camp, on n’avait même pas où poser le récipient ; il a enlevé son turban et l’a posé comme une nappe. A mes yeux, ce plat était immangeable. Il a senti ma réticence et m’a demandé de goûter le plat. Je lui ai poliment répondu que je n’avais pas faim. Là il m’a regardé fixement dans les yeux et m’a dit : «Samba, tu n’es pas sérieux. Si tu te dis un homme, ce genre de choses ne doivent pas te bloquer. La vie d’un homme doit être basée sur sa capacité à s’adapter. Aujourd’hui je suis président, demain Allah peut faire de moi un pauvre. Crois-tu que dans cette situation tu as le luxe de faire la fine bouche ? Je veille en permanence à ne pas oublier qui je suis, d’où je viens, et ce en quoi je crois. Ce genre de moments me le rappellent encore plus. Un homme doit manger tout ce qu’on lui présente» me tança-t-il un moment en m’avançant un bol. C’était foncièrement ce personnage Haïdallah» raconte le soixantenaire originaire de Niabina, un brin nostalgique en refusant un verre de thé qu’on lui présentait.
«Je n’en bois pas» lance-t-il simplement.
Samba Boubou Sall décrit Maouiya comme un président scindé entre sa «mauritanité» et sa quête «d’arabité». «Il se délectait exclusivement de menus arabes, parfois occidentaux, sauf le vendredi où il réclamait du riz au poisson» se souvient Samba. Ely Ould Mohamed Vall, est probablement, aux yeux du chef-cuisinier, le plus «toubab» de tous les chefs d’état passés par la Présidence. «Il est né au Sénégal, a grandi là-bas, comme son cousin Mohamed Ould Abdel Aziz d’ailleurs» dit-il laconique. «Mohamed Ould Abdel Aziz a sa partie marocaine qui ressort dans sa vie à la présidence, même dans la cuisine. Sa femme a fait en sorte que ce soit ainsi. C’est un des couples de la Présidence les moins proches des gens qui travaillent dans le Palais ; Haïdallah, Louli ou Sidioca étaient très proches des gens. Louli posait souvent des questions sur leurs conditions, à n’importe quel boy, jardinier ou cuisinier qu’il pouvait croiser» affirme le cuisinier.
Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya était pour Boubou Samba, de loin, le président le plus craint. «Ce n’était pas évident de ne pas avoir peur de lui, de ne pas être intimidé. Il avait une discipline militaire, et une rigueur dans sa posture pas évidente à contourner. Un vrai toubab par certains aspects… J’ai travaillé pour lui quand il était 1er ministre en 1982, jusqu’au mois de juin 1984, il était chef d’état-major alors. Très réservé, et spartiate, il ne parlait qu’à ses proches collègues militaires» décrit-il. «Je n’ai pas connaissance d’un employé à la Présidence qui ait jamais osé lui soumettre un problème. Contrairement à Mohamed Ahmed Ould Louli, Haïdallah, Moustapha Ould Saleck, ou même Mohamed Ould Abdel Aziz qui écoutent facilement les doléances d’employés, et qui se bougent pour y accéder» souligne Samba Boubou. Sidi Ould cheikh Abdallahi est basiquement «plus imprégné des valeurs africaines et maures» que les deux chefs d’état qui l’entourent. «Sa femme Khattou perpétuait en quelque sorte cela, par ses origines assumées et auxquelles elle tenait, de la région de Podor. Mais en même temps, ça a probablement été le couple le plus surprenant passé par le palais ocre : lui-même était l’ascétisme incarné, et elle aimait le «chahcha» » assure en souriant Sall.
«Je connaissais Sidi depuis 1974, période où il habitait en face de l’actuel siège de la SNIM, chez Bousseyf. Depuis cette époque à aujourd’hui, c’est la même personne, dans son respect affiché de l’individu, quelqu’il soit, dans sa discrétion naturelle. Comme Louli et Haïdallah, il mangeait tout ce qu’on lui présentait, sans dire mot» continue-t-il.
«Le vent brûlant» de 1989
Les évènements de 1989 ont emmené un «vent brûlant sur la face de ce pays», qui a laissé de profondes cicatrices dans les cœurs. «Nous n’avons pas été épargnés à la Présidence» se rappelle Samba Boubou Sall, la mine soudainement renfrognée. Ils étaient 64 employés noirs au moment des évènements, répartis entre les boys, les jardiniers, les cuisiniers, les plombiers, les menuisiers, les électriciens…
«Nous avons tous été expulsés de la Présidence le même jour. Pour ma part, la gendarmerie est venue me chercher à la résidence de passage à Nouadhibou, près de l’hôpital de Cansado pour me mener en prison, parmi tant d’autres…» développe le père de cinq enfants. La sécurité de la Présidence tient alors une lettre dans laquelle figurent tous les employés, avec leurs noms, emplois et origine éventuelle. La chasse aux sorcières était lancée. «Mohamed Ould Abdel Aziz a tenu cette lettre entre les mains, qu’il a remise à la sécurité. C’est le genre de responsabilités, qui entre les mains de personnes mal intentionnées, engendrent les pires choses…» déplore Sall, qui sera envoyé à la prison du Ksar, à partir de laquelle certains des employés de la Présidence seront déportés.
«Ils ont pris parmi nous, Ndongue Bocar de Fanaye, Dia Moussa de Fanaye, Mamadou Thiaw de Fanaye, Malik Bal de Fanaye, Hamet Mbodj de Fanaye, Amadou Ly également de Fanaye et Ndongue Moussa de Hayré Mbar. Ceux-là ont été déclarés sénégalais» énumère le cuisinier. Bocar Ndongue avait eu la nationalité mauritanienne, décrétée par Mokhtar Ould Daddah en personne. Il sera le seul dans le lot précité à échapper à la déportation. «Ça aurait été une honte pour la parole d’une nation, que de réfuter l’écrit de son chef» analyse le natif de Niabina.
Certains des employés de la Présidence sont alors mis à la disposition des ministères de la fonction publique, de la jeunesse et des sports. D’autres ont été simplement licenciés. Samba Boubou fera partie de ceux détachés au complexe du stade olympique de Nouakchott, et sera régulièrement appelé à la Présidence pour des soirées spéciales, ou des déplacements à l’intérieur du Président. «J’ai fait le tour de la Mauritanie avec Taya. De long en large. Je ne l’ai salué que deux fois; une fois lors de sa venue à Niabina, et une seconde fois au palais des Congrès à Nouakchott, lors d’une rencontre du PRDS».
«Aujourd’hui en 2014, il n’y a plus que trois noirs-mauritaniens qui travaille à la Présidence, sur plus de 120 employés : un soninké qui s’appelle Amadou Camara, avec son frère, et un certain Yacoub Diallo. Tout le personnel restant est exclusivement maure. Il n’y a plus un boy ou un cuisinier noir-mauritanien» affirme Sall.
Hommage au feu colonel Moustapha Ould Mohamed Saleck, ancien président (1978 -1979)
18 décembre 2012, 18 décembre 2014, cela fait déjà deux ans que disparaissait l’ancien président Moustapha Ould Mohamed Saleck, à l’âge de 86 ans. L’homme a tiré sa révérence à l’hôpital parisien du Val de Grace (France) où il était transféré, le 13 décembre pour des soins médicaux. Loin donc de son Assaba natal. Sa dépouille a été rapatriée à Nouakchott où un vibrant hommage national lui a été rendu. Feu Moustapha Ould Mohamed Saleck a présidé le comité militaire de redressement national (CMSN), entre le 10 juillet 78 et le 3 juin 1979. Deux ans après sa disparition, les mauritaniens gardent toujours une bonne image de lui. Voici quelques témoignages d’hommes qui l’ont côtoyé durant son parcourt.
Témoignage du Colonel Athié Hamath, Ancien Ministre
Moustapha Ould Mohamed Saleck était plus qu’un frère pour moi, car il fut l’un des premiers officiers mauritaniens, dont je fais partie, qui ont fondé l’armée mauritanienne. A l’époque, il était difficile à un sous-lieutenant ou un lieutenant de côtoyer les officiers supérieurs.
Nous n’avons jamais servi ensemble dans une unité, puisque le colonel Moustapha fut désigné Chef d’Etat-major très tôt. Je l’ai connu de plus près, au moment où je parcourais les unités à l’intérieur du pays.
Nos premières rencontres auront lieu au cours de la guerre du Sahara à Atar. En ma qualité de directeur du Génie Militaire, je sillonnais le nord du pays pour la construction des camps militaires et la pose de mines sur les champs de bataille. C’est au cours de ces rencontres que j’ai approché le colonel Ould Mohamed Saleck. Ensemble. On analysait la situation du pays : des pertes humaines considérables et un effort de guerre insupportable qui engloutissait toute l’économie du pays. Mais, qu’à cela ne tienne, nous étions militaires et obéissions aux ordres. Parfois, on était choqué par les propos de certains soldats sur le front qui, de passage à Nouakchott pour de courtes permissions, étaient indignés par les ambiances festives qui marquaient les manifestations du Parti du Peuple Mauritanien (PPM) au moment où des militaires patriotes sacrifiaient leur vie dans une misère inimaginable.
Cette situation difficile participait à la démobilisation de nos troupes de plus en plus démunies. Malgré nos moyens limités, on a pu tenir jusqu’au moment où le pays était au bord du gouffre. Là on s’était dit qu’il fallait agir. Et c’est à partir de cet instant qu’on a décidé d’agir. Un coup d’Etat a été alors planifié pour être exécuté dans la nuit du 8 au 9 juillet 1978. Il est vrai que j’étais parmi les seconds échelons chargés des renforts, comme on dit dans notre jargon, car en première ligne il y avait les officiers chargés de l’exécution directe du coup d’Etat. A l’heure H, c’est-à-dire dans la nuit du 8 au 9 juillet, il ne s’était finalement rien passé. Notre aile civile, chargée de faire durer la réunion du Bureau Politique du PPM jusqu’au petit matin, avait essayé mais sans succès.
Au matin du 9 juillet, en compagnie de l’officier Djibril Ould Abdellahi, je me rends au domicile du colonel Moustapha, sur la route de la Plage. Il était là en forte discussion avec un officier supérieur. Comme le veut l’usage, nous sommes restés en retrait. Son interlocuteur parti, nous l’avons rejoint et il nous informa que certains éléments du coup d’Etat auraient fait marche arrière. On lui a proposé de rattraper cela. Il fut d’abord très étonné d’une telle proposition, émanant du directeur du Génie Militaire et d’un officier de logistique face à la puissance de feu de la 6° Région Militaire, chargée de la sécurité de Nouakchott, devenue l’unité la plus solide du pays pour avoir été fortement renforcée après les raids du Polisario sur la capitale.
Finalement, il se résolut à notre proposition puisqu’il fallait agir vite. Dans la nuit du 9 au 10 juillet 1978, le coup d’Etat eut lieu. Le Président Moctar Ould Daddah a été arrêté et conduit au Génie Militaire à quelques six kilomètres de Nouakchott où il fut gardé quelques jours dans de bonnes conditions. Dieu Merci, il en fit lui-même le témoignage dans ses mémoires publiés il y a quelques années.
Aujourd’hui, deux ans après le décès du Président Moustapha, je retiens de l’homme ce que tout le monde retient de lui : un chef intègre sur tous les plans et très rigoureux sur la gestion des biens publics. Il a su inculquer deux valeurs importantes dans toute notre armée : l’ordre et la rigueur.
Il était surtout un modèle pour nous tous, jeunes officiers embryon de la nouvelle armée du pays. Malgré la présence d’officiers français, à l’époque en service chez nous, il a pu imprimer la mauritanité de notre armée. C’était un grand nationaliste, un grand patriote et un grand chef conciliant.
Pour l’avoir approché de près, seulement entre 1977 et 1978, je retiens de lui cette image d’un homme merveilleux et toujours souriant. Il m’a toujours fait totalement confiance et me considérait comme un jeune frère. Ce fut un modèle pour moi et un exemple que nos officiers d’aujourd’hui devraient suivre.
Témoignage de M. Ladji Traoré, Secrétaire Général de l’ APP
1. Début d’une amitié
En réalité j’ai connu feu Moustapha Ould Mohamed Saleck de 1970 jusqu’à son décès. C’était un homme exceptionnel. Que son âme repose en paix.
En 1970, Moustapha était à Néma avec sa famille. Il fut, à la fois, responsable de la région militaire et Gouverneur de la 1ière région ; actuelle wilaya du Hodh Charghi. Et moi, en tant que syndicaliste, fonctionnaire au Ministère du Plan, où j’étais adjoint de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, j’avais été relevé de mes fonctions suite aux manifestations du 1er mai, mis à la disposition du Ministère de l’intérieur puis muté à Oualata. En réalité c’était une sanction, une sorte de résidence surveillée qui ne disait pas son nom, puisque j’allais par la suite être empêché de me rendre à Nouakchott pour le baptême de ma fille.
Je débarquai donc le 6 Mai à Néma. Lorsque je suis arrivé à Néma, je suis allé rencontrer le gouverneur, Moustapha Ould Mohamed Saleck, dans son bureau. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est qu’il m’a accueilli chaleureusement. J’ai senti qu’il était dérangé par cette mutation «sans précision de responsabilités ». Il m’a dit : « prenez votre temps et vos dispositions, préparez toutes les affaires nécessaires avant de rejoindre votre poste à Oualata. Nous sommes est au mois de mai et il fait très chaud ».
Alors, je pris mes dispositions et me rendis à Oualata où j’ai été aussi très bien accueilli par tous, le Préfet mais aussi le chef traditionnel de cette localité, Bah Ould Guig qui était, également, responsable du parti du peuple mauritanien au pouvoir (parti unique). Il m’a accueilli avec d’autres personnalités et ils ont mis à ma disposition une maison ouverte sur la Mahadra de Oualata.
Pour revenir sur mes rapports avec le colonel Moustapha Ould Mohamed Saleck, je n’oublierai jamais, le geste de courage et de droiture dont il a fait preuve à mon égard pour me permettre de regagner Nouakchott contre l’avis émis par l’administration centrale. En effet, j’étais déjà dans l’avion lorsque les instructions de m’empêcher de voyager ont été données de Nouakchott. J’ai refusé de sortir d’être débarqué dans l’avion arguant le fait d‘être déjà dans la zone internationale. Ça risquait de se passer très mal, l’avion était plein, et j’étais prêt à tout pour rester dans cet avion et rejoindre ma famille à Nouakchott. C’est là que l’on m’a signalé que le Gouverneur était à l’aéroport et qu’il voulait me parler. Je descendis aussitôt car ma confiance en lui été totale. Je n’avais pas été déçu. Il avait négocié pour moi une autorisation exceptionnelle sur la base de la signature du préavis de grève. J’ai signé le préavis, ensuite Moustapha m’a accompagné jusqu’à l’avion avant de demander au pilote de décoller pour Nouakchott.
et
Je dois aussi dire que, pendant tout mon séjour à Oualata, chaque fois que je venais à Néma, il me recevait chez lui où j’ai fait la connaissance de son épouse, qui est une dame extrêmement agréable aussi. En réalité, au lieu d’être le détenu politique à Oualata, j’étais plutôt l’ami de la famille à chaque fois que je venais à Néma. Depuis lors, nous le sommes restés très liés.
L’année d’après, je me suis retrouvé à Nouakchott, à l’occasion du 1er mai, avec mes amis Kadihines. Nous avons tous été mis aux arrêts. Moi-même, je fus mis en résidence surveillée mais dans d’autres conditions à Tamchekett et Tichitt. Ce fut aussi le cas pour d’autres collègues comme Moustapha Ould Bedreddine, Moustapha Ould Abeidrahmane, Dafa Bakary et d’autres. A Tamchekett, nous étions chez le gouverneur Ould Kerkoub.
Après quatre années, j’ai fini par intégrer le Ministère du Commerce où Hasni Ould Didi était le Secrétaire général. Quand il fut démis de ses fonctions par le pouvoir de l’époque, il me dit : « voilà, Ladji, quand tu étais dans mon cabinet, on n’a pas voulu officialiser ta mission ici et moi, comme je quitte ce ministère, je ne veux pas te laisser ici par ce que il n’est pas sûrque tu seras bien avec mon successeur. Alors, dis moi, parmi les sociétés qui sont sous la tutelle de ce ministère, laquelle te convient ? Il rajouta, je te conseille, d’ailleurs, d’aller à la SONIMEX, où vient d’être nommé Moustapha Ould Mohamed Saleck, comme Directeur Général, et il me semble que tu le connais.
Je lui répondis : « Ouallahi »
Il me dit : « Alors, je vais te détacher à la SONIMEX ».
C’est ainsi que je me suis retrouvé avec Moustapha comme Inspecteur à la SONIMEX.
2. Un Homme juste et intègre
Une autre histoire allait encore me prouvait les qualités exceptionnelles de cet homme. On appris qu’une coopérative sahraouie, après avoir acheté du thé au représentant de la Sonimex à Dakhla, avait demandé d’être remboursée car le thé était inconsommable. Le représentant de la Sonimex n’avait pas voulu faire le remboursement pour deux raisons essentielles. D’abord, ce thé faisait partie d’un stock dont une autre part avait été vendue et consommée sans problème. Ensuite, il s’agissait de populations ennemies à l’époque. Moustapha m’a dépêché sur place où je me suis aperçu que le thé avait changé de goût suite à un stockage prolongé à proximité de la mer. Il m’ordonna d’appeler la coopérative et de leur livrer la même quantité d’un thé de la plus haute qualité. Ce qui fut fait.
Enfin, nous étions en rupture de stocks à la SONIMEX et Moustapha m’a envoyé en urgence à Las Palmas pour y acheter du thé pour une valeur de 90 millions UM. Malheureusement, ce stock n’arrivera jamais. Personne, à commencer par moi-même, ne comprenait grand-chose à cette histoire. La transaction avait été faite dans le plus grand respect des procédures et la plus grande transparence.
Très vite, on commença à vouloir me faire endosser cette affaire et nombreux ceux qui sont venus le dire à Moustapha : ‘on vous l’a dit, Ladji en a profité pour s’enrichir’.
Loin de le perturber, Moustapha m’appela et demanda de retourner à Las Palmas pour tirer les choses au clair. Je lui répondis : cet argent, qui appartient à la Mauritanie, sera restitué à la SONIMEX et la confiance que vous avez placé en moi ne sera jamais trahie, etje vous assure que cet argent n’a pas été détourné, ni par moi ni en complicité avec moi.
Nous nous sommes rendus, moi, le conseiller commercial et le président du conseil d’administration, à Las Palmas et avec notre Consul à Las Palmas ainsi que les autorités des Iles Canaries, nous avons ouvert une enquête qui allait démontrer l’ampleur d’une machination qui a bénéficié de la complicité de certains intermédiaires mauritaniens avec des agents de la banque espagnole. Tous les coupables furent arrêtés et l’argent restitué à la Mauritanie.
De retour à Nouakchott, je dis à Moustapha : ‘Vous m’avez envoyé pour une mission et cette mission a été bien accomplie selon vos instructions et conformément à votre morale. L’argent de la SONIMEX et de l’Etat mauritanien n’est pas perdu.’
Je sentais qu’il était réellement soulagé après une semaine où cette affaire l’avait beaucoup perturbé.
Tel fut ce grand patriote intègre, honnête et pieux.

M. Azizi Ould El Mamy, homme d’affaires et ami de 50 ans
1. Histoire d’une amitié « sans réserve »
J’ai pratiquement vécu tous les événements que la Mauritanie a connus depuis son accession à l’indépendance jusqu’à nos jours. Au lendemain de l’indépendance, Moustapha Ould Mohamed Saleck fut l’un des premiers officiers mauritaniens qui ont bâti notre armée. Je l’ai connu tout comme Cheikh Ould Boida et Maaouya Ould Taya. Avec Moustapha, j’avais tissé une solide et profonde amitié d’un demi-siècle.
C’est lors d’un dîner chez feu Soueidatt Ould Waddad que je l’ai connu. Soueidatt était un grand ami commun à nous et il nous invita, donc, à dîner chez lui.
Depuis 1963, mes rapports avec Moustapha Ould Mohamed Saleck n’ont cessé de s’approfondir et de se raffermir, au point que notre amitié était sans réserves. Si je dois raconter tout ce que je lui connais comme qualités humaines, il faudrait un livre! En somme, ce fut un homme discret, honnête, juste, sage, généreux, convivial, courageux, sincère, pieux … Il était profond, parlait peu et quand il parlait, il mesurait chaque mot, chaque phrase.
Nous étions voisins et nous nous rencontrons, pratiquement, tous les jours. Tout le monde a découvert son courage et sa sagesse lors de la guerre du Sahara en tant qu’officier supérieur, mais aussi en tant que chef d’état-major national.
Il a réussi à sortir la Mauritanie de cette guerre qui a ruiné notre économie et lui fit perdre plusieurs de ses vaillants officiers et soldats. Les rapports de force étaient largement défavorables pour le pays qui faisait face à un adversaire mieux équipé et mieux armé. Un adversaire jouissant du soutien de plusieurs autres puissances étrangères.
Il a planifié et dirigé le coup d’état du 10 Juillet 1978 en toute sagesse et discrétion, faisant preuve de patriotisme et d’honnêteté. Il a consenti d’énormes sacrifices pour sauver sa patrie, surtout qu’il s’est toujours montré peu intéressé par le pouvoir. Il tenait même à s’en débarrasser à la première occasion, c’est-à-dire, dès que le pays retrouve la paix et la stabilité.
2. Un homme sobre
Lorsque Moustapha Ould Mohamed Saleck fut libéré de sa détention en 1984, au lendemain de l’accession de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya au pouvoir, je sui allé lui rendre visite chez lui à Kiffa. J’ai trouvé l’homme fortement amaigri. Il avait perdu environ 30 à 40% de son poids. J’ai passé deux nuits chez lui. Il y avait une mosquée et une Mahadra (école coranique) à côté de sa maison. A l’aube quand je me réveillais je le trouvais déjà dans la mosquée pour la prière. Il récitait ses versets du saint Coran et n’arrêtait de prier et d’implorer Allah !
Je me souviens qu’après sa mise en détention, en 1984, certains dans les rouages du pouvoir de l’époque, ont réussi à convaincre les hautes autorités de confisquer la maison de Moustapha. Une maison modeste que celui-ci avait construite grâce à un prêt bancaire accordé dans le cadre d’une décision du président Mokhtar Ould Daddah faisant bénéficier les ministres et les officiers supérieurs des forces armées et de sécurité de crédits-logements.
C’est lors d’une visite à la famille de mon ami Moustapha que Lyakheir, son épouse, m’apprit la nouvelle en me disant : On veut nous chasser de notre maison !
Je suis allé, directement, voir N’Diaga Dieng qui était, alors, chef d’état-major adjoint de la gendarmerie. Je lui ai demandé de faire tout ce qu’il peut pour que les enfants du colonel Moustapha et leur mère puissent conserver leur maison.
Il me répondit : « Bien que je ne sois pas concerné par cette décision, je ne peux tolérer que l’un de nos chefs supérieurs soit traité d’une manière humiliante. Moustapha est plus qu’un officier supérieur. Il était chef d’état-major, puis chef de l’Etat, dites à sa famille de se tranquilliser parce qu’elle conservera sa maison ».
Cette attitude de N’Diaga Dieng restera, éternellement, gravée dans ma mémoire. Je lui en suis resté très reconnaissant.
Chez nous, la règle générale pour tous les officiers supérieurs de l’Armée est de s’enrichir pendant l’exercice de leurs fonctions et responsabilités. Rare sont ceux, parmi eux, qui n’ont pas construit des fortunes colossales : troupeaux de bétail, palmeraies, immobiliers, etc. Moustapha fut, sans doute l’exception qui confirme la règle.
Témoignage de Son Excellence Mohamed Mahmoud Ould Ahmed Louly, Ancien Chef de l’Etat
Nous devons, de prime abord prier pour l’âme de feu Moustapha Ould Mohamed Saleck en qui j’ai connu un homme croyant, pieux et patriote.
Lorsque les officiers de l’armée nationale ont décidé de faire le coup d’état du 10 Juillet 1978, j’ai préféré rester à l’écart parce que je ne voulais pas prendre part à un acte dont je ne connaissais pas les conséquences éventuelles par rapport à mes responsabilités devant Allah.
Cependant, je fus membre du Comité militaire qui prit le pouvoir et Moustapha fut son président. Le coup d’état s’est très bien passé. Al hamdoulillah, les choses se sont déroulées de la meilleure manière, dans la mesure où tout s’est passé en toute douceur sans la moindre goutte de sang versée et ni même la moindre violence.
Il faut reconnaitre que le coup d’état de 1978 était l’ultime recours pour mettre fin à la situation désastreuse qui prévalait, alors, en Mauritanie. Le pays était en proie à une guerre dévastatrice qui ruinait son économie encore fragile et menaçait son existence même.
Moustapha a conduit le changement de manière responsable et n’a voulu exclure personne. Il a toujours fait l’unanimité au sein de ses compagnons officiers des forces armées nationales. Il n’a jamais cherché le pouvoir pour le pouvoir. D’ailleurs, il voulait qu’il soit rendu le plus rapidement possible aux civils. Mais, vous savez, les querelles et les divergences entre les hommes peuvent, parfois, ne pas permettre d’atteindre les grands objectifs que l’on se fixe, aussi nobles ou salvateurs soient-ils. C’est ainsi que Moustapha préféra s’éloigner par souci de garder sa conscience intacte.
Je dois, pour la vérité, dire que tout au long des années que nous avons passées ensemble, au sein de l’armée, il a toujours eu une considération toute particulière à mon égard. J’en avais aussi beaucoup pour lui. Ce fut un homme pieux, un officier intègre, un président honnête et digne de respect. Prions pour sa mémoire.
source: le calame
Parlement : Comment rendre plus juste la représentativité des régions
Dans un précédent article paru dans le journal L’Authentique, j’ai eu à montrer comment, entre autres, le découpage administratif était source d’injustice pour certaines régions et source de surreprésentation pour d’autres.
Je vais vous montrer maintenant comment l’on peut, en prenant la région comme circonscription électorale pour la députation, donner à chaque région selon son poids démographique. Tout en restant, au niveau du Sénat, à un sénateur par moughataa.
Composition de l’Assemblée Nationale dans la loi actuelle
La loi organique 2012-029 du 12 avril 2012 modifiant l’Ordonnance n° 91-028 du 07 octobre 1991 relative à l’élection des députés à l’Assemblée Nationale, prévoit la composition de l’Assemblée Nationale ainsi qu’il suit :
– 1 député pour un nombre d’habitants d’une moughataa inférieur ou égal à 31 000 ;
– 2 députés pour un nombre d’habitants d’une moughataa supérieur à 31 000 ;
– 3 députés pour un nombre d’habitants d’une moughataa supérieur à 90 000 ;
– 4 députés pour un nombre d’habitants d’une moughataa supérieur à 120 000 ;
– 18 députés pour Nouakchott ;
– 20 députés élus sur une liste nationale ;
– 20 députées élues sur une liste nationale réservée aux femmes.
Le scrutin est majoritaire dans les 2 premiers cas et proportionnel dans les 5 autres.
Proposition de modification
On remarquera que le législateur n’a pas retenu de quotient électoral unique pour l’ensemble des circonscriptions comme s’il n’avait pas envisagé la possibilité qu’une moughataa dépassât le seuil fixé pour la dernière tranche qui est de 120 000 habitants. Or la moughataa de Sélibaby comptait, en 2013, 198 688 habitants ! Bien plus que les régions de Dakhlet Nouadhibou, le Tagant, l’Adrar, le Tiris Zemmour et l’Inchiri. Elle est même plus peuplée que le Tagant, l’Adrar et le Tiris Zemmour réunies. (196 881 habitants).
Alors que le quotient national est de 30 000 habitants environ dans les régions, il est de 53 244 à Nouakchott. Et 4 moughataas de ce district ont déjà dépassé le seuil de la dernière tranche (120 000 habitants) : Arafat (175 969 hbts), Dar Naim (144 043 hbts), Toujounine (144 041 hbts) et El Mina (132 674 hbts). Enfin 2 autre moughataa ont déjà franchi ce cap de 120 000 hbts : Kaédi (121 726 hbts) et Nouadhibou (121 122 hbts).
Ma proposition de modification est simple : il faut juste retenir un seul quotient électoral pour l’attribution du nombre de députés par région avec l’application du plus fort reste. La loi du « plus fort reste » est déjà utilisée dans notre code électoral pour la répartition des députés au sein d’une même circonscription.
La loi actuelle prévoit la répartition de 107 députés sur les moughataas avec un quotient électoral et 40 députés sur les listes nationales. Les listes nationales restant telles qu’elles sont, pour obtenir le nouveau quotient national, il suffit de diviser le nombre d’habitants du pays (3 537 368) par le nombre de députés prévus (107). Nous auront un quotient de 33 000 hbts pour un député. Et chaque région aura autant de députés que le nombre de sa population contiendra autant de fois ce quotient. Le tableau suivant détaillera par région la nouvelle représentation à l’Assemblée Nationale.

Comme vous le voyez, il nous restera à distribuer 6 postes de députés. C’est là qu’intervient la loi du « plus fort reste ». Ce qui va nous donner : Hodh Gharbi (30 109), Adrar (29 658), Assaba (28 897), Nouadhibou 24 779), Tiris Zemmour (20 261) et l’Inchiri (19 639). On ajoutera à chacune de ces 6 régions 1 député. Le résultat final sera le suivant et il reflètera le poids de chaque région au sein de l’Assemblée Nationale. Et même si on y ajoutera 1 sénateur par moughataa, le résultat final d’élus par région ne sera pas trop altéré.

L’on voit que, sans augmenter le nombre initial des députés (107 pour les régions et 40 pour les listes nationales), la répartition a été plus juste au niveau des régions. Et même quand on a cumulé le nombre d’élus (députés + sénateurs), les chiffres ont respecté la hiérarchie des régions sauf dans 3 cas : l’Assaba a 1 élu de plus que le Gorgol, le Trarza en a 1 de plus que le Hodh Gharbi et l’Adrar en a 1 de plus que le Tagant. Mais dans l’ensemble, les écarts se sont resserrés. Bien sûr on peut toujours faire mieux.
Dernière chose : le découpage au niveau de Nouakchott donnera les résultats suivants :
– Nouakchott Nord : 366 912 hbts et 11 députés ;
– Nouakchott Sud : 425 673 hbts et 13 députés ;
– Nouakchott Ouest : 165 814 hbts et 5 députés.
Il faut savoir que le système de circonscription régional proposé est déjà utilisé à Nouakchott. Je propose simplement que l’on étende ce système aux autres régions pour plus de justice et d’équité. Dans le souci de réunir une majorité, on fixera un seuil (10 députés) en-dessous duquel le scrutin sera majoritaire à 2 tours (Trarza, Guidimagha, Dakhlet Nouadhibou, Tagant, Adrar, Tiris Zemmour et Inchiri) ; égal ou supérieur, il sera proportionnel à un tour (Nouakchott, Hodh Charghi, Gorgol, Assaba, Brakna et Hodh Gharbi).
Enfin si le système proposé peut améliorer la représentativité des communautés africaines avec l’augmentation du nombre des députés au Guidimagha et un apport d’élus à Nouakchott, je ne vois vraiment pas comment élever le niveau de représentation de nos frères Haratines dans les régions de l’intérieur où ils ne sont pas représentés. Sauf par une loi ! Dans ces régions, particulièrement celles de l’Est, ils sont présents partout, visibles nulle part.
Ahmed Jiddou Aly
Cridem
Grandes figures : Docteur Bocar Alpha Ba et Simone Fatimata Ba, une vie pour la Mauritanie
« Majdî âqirane wa majdî awwalane char’oune…
Wa ch-chamsou ba’ada d-douha ka ch-chamsi fi t-talafi »
C’est ainsi, par le refrain d’un poème spécialement composé en son honneur par un ami maure, que le patriarche ponctuait nos différents entretiens à Paris (les 22, 27 novembre et 13 décembre 2014).
Tiraillé entre son père qui souhaitait lui assurer une éducation purement islamique et ses oncles anciens chefs de cantons, Mamadou Ahmadou et Bocar Ahmadou Ba qui voulaient lui donner en plus une scolarité à l’école française, le jeune Bocar Alpha Ba, né vers 1928 à Kaédi alterna la fréquentation des deux écoles. Il réussit, tout à la fois, une scolarité occidentale brillante, ainsi que des études coraniques remarquables puisqu’il parcourut deux fois le texte sacré à l’âge de dix ans.
Après ses études primaires à Kaédi, il passe avec succès le certificat d’études primaires à Matam, centre unique de concours pour les élèves du cours moyen secondaire de Kaédi et de Matam pour ensuite entrer à l’école primaire supérieure Blanchot de Saint-Louis pour trois ans. Après Blanchot, il rejoint, à l’issue d’un concours, l’école William Ponty de Dakar pour trois nouvelles années. Cette illustre école panafricaine formait les futurs cadres de l’Afrique Occidentale Française (AOF) suivant trois filières : administration, enseignement et médecine-pharmacie. Bocar Alpha Ba opta pour le cursus médical, au bout de quatre années d’études, il fût reçu comme médecin africain. Mis à la disposition de la direction de la Santé de l’AOF, Pierre Mesmer, nouveau Gouverneur de la Mauritanie, l’affecta à Boutilimit. Il y resta de 1952 à 1956. C’est à Boutilimit qu’il fit la connaissance de Moktar Ould Daddah, venu y passer ses vacances. Atteint d’une pneumonie/pleurésie, le jeune Docteur Bocar Alpha Ba prît en charge l’étudiant et l’entoura des plus grands soins.
En 1956, profitant de ses congés en France, Docteur Bocar Alpha Ba prépara la première partie du Baccalauréat Général pour poursuivre ses études supérieures. Informée, l’Administration coloniale mit aussitôt fin à ses congés et l’affecta à Saint-Louis comme médecin africain des fonctionnaires. Pour autant, le Docteur Bocar Alpha Ba ne renonça pas à son projet d’études supérieures. En 1957, il obtient le bac philo à Saint-Louis, abandonne son poste et regagne Bordeaux, en octobre 1958, pour parachever ses études de médecine. Ce parcours insolite, déstructuré en apparence, était judicieux à l’époque.
Simone Bazir, son épouse, future Fatimata Ba, après son baccalauréat général obtenu en Guadeloupe en 1952, arriva à Bordeaux pour préparer une licence de Sciences naturelles. Bordeaux était, avec Montpellier, les villes qui accueillaient prioritairement les étudiants africains et antillais. Simone et Bocar Alpha suivirent quelques cours ensemble : physique-chimie-biologie. C’est un ami commun qui fit les présentations, le Docteur Hamath Ba.
Bocar Alpha a baigné dans l’ambiance des écoles fédérales : Blanchot, Ponty, là où beaucoup de futurs dirigeants africains nouèrent des relations durables. C’est également là, la source de leurs revendications fédéraliste et panafricaine. Mais prudent, le Docteur Ba « n’a jamais accepté de mettre qu’un doigt en politique ». Il fut membre de l’Union Générale des Originaires de Fleuve (UGOF) et de l’Association des Jeunes du Rassemblement Démocratique Africain (RDA). C’est donc imprégné des idées de cette association, sur fond de révolte politique de la jeunesse qu’il ira au congrès d’Aleg en 1958.
Les fédéralistes choisiront d’aller à l’indépendance avec Moktar Ould Daddah, car ils tenaient à l’indépendance du pays, indépendance menacée par les visées marocaines, observe-t-il. Toutefois, il se doutait qu’une partie des Maures avaient une idée derrière la tête : tenir leurs concitoyens Noirs éloignés de la réalité du pouvoir. C’est pour cette raison que les Noirs demandèrent, en vain, au Congrès d’Aleg, qui se tint du 2 au 5 mai 1958 puis en 1962 avec l’Union Générale des Originaires de la Mauritanie du Sud (UGOMS), en 1966 à travers le Manifeste des 19, des garanties constitutionnelles permettant de sauvegarder la diversité de la Mauritanie.
En 1961, Moktar Ould Daddah invita le Docteur Bocar Alpha Ba et Mme Simone Fatimata Ba à aider la Mauritanie qui manquait alors de cadres. Ils acceptèrent l’invitation et regagnèrent le pays. Moktar Ould Daddah proposa au Docteur Ba le poste de Ministre de la Santé alors même qu’il était en cours de rédaction de sa thèse de médecine sur « les gonadotrophines chorioniques dans les menaces d’avortement et les avortements dits habituels ». Tandis que Mme Ba rejoignit le jeune Lycée National, qui existait depuis deux ans à peine, pour enseigner le français/latin et les sciences naturelles. Elle y resta trois années.
Docteur Bocar Alpha Ba occupa le poste deux années, avant d’être nommé Ministre des Finances et des Affaires économiques jusqu’en 1965. Si on peut retenir comme œuvre majeure du Docteur Bocar Alpha Ba à la tête du ministère de la Santé, la pose de la première pierre de l’Hôpital National et l’extension du réseau des dispensaires en province, maillon essentiel du système de santé de notre pays, c’est paradoxalement par son action diplomatique informelle que le ministre s’est le plus illustré. En effet, mettant à profit ses missions à l’étranger, usant de ses réseaux et de ses relations personnelles, le Docteur Bocar Alpha Ba s’évertua à convaincre les pays membres du groupe de Casablanca (qui rassemblait l’Egypte, le Mali, la Guinée, l’Algérie, le Ghana, la Libye et le chef de file le Maroc) à reconnaitre l’indépendance de notre pays.
C’est ainsi par exemple au détour d’une visite en Tanzanie en 1962 où il a rencontré un ambassadeur égyptien, que le Docteur Bocar Alpha Ba lui recommande de faire savoir au Raïs, Gamal Abdel Nasser, son vif souhait de le rencontrer. En effet, il trouvait anormal que l’Egypte ne reconnaisse pas la Mauritanie. Embarrassé peut-être, séduit certainement par cette démarche peu orthodoxe, et presque empreinte de naïveté, le diplomate égyptien, de retour au Caire, transmit, non sans une certaine appréhension, cette surprenante requête. Celui-ci contre toute attente adressa une invitation officielle au Docteur Bocar Alpha Ba à se rendre en Egypte. Le président Moktar Ould Daddah, suite à l’invitation officielle reçue, lui laissa l’honneur d’effectuer cette visite. En réalité, le président Moktar Ould Daddah l’aurait difficilement fait… car la Mauritanie n’était pas officiellement reconnue par l’Egypte. Mais il y mettra la forme. Le Docteur Ba sera accompagné d’une délégation de haut rang. Et comme pour lui donner un cachet officiel, il décida d’adjoindre à cette délégation l’ambassadeur de Mauritanie à Tunis, capitale du seul pays arabe ayant à cette date reconnu l’indépendance et la souveraineté de la Mauritanie.
Figure 2 : on reconnait de droite à gauche : El Hadj Mahmoud Ba, Inspecteur d’enseignement arabe et fondateur de l’école Al Fallah, Mohamed Ould Maouloud Conseiller à l’Ambassade de la Mauritanie à Tunis, Hadrami Ould Khatri, Ministre de l’Education nationale, Son Excellence Gamal Abdel Nasser, Président de la République Unie d’Egypte, Docteur Bocar Alpha Ba, Ministre de la Santé, chef de la délégation mauritanienne, Mohamed Nabawi El Mouhandiss, Ministre égyptien de la Santé, Ahmed Baba Miské agent et Mohamed Ould Weddady, journaliste de la presse officielle mauritanienne.
Au cours de l’entretien que lui accorda Gamal Abdel Nasser, le Docteur Bocar Alpha Ba pose d’emblée le problème des Mauritaniens venus poursuivre leurs études en Egypte. Comme pour donner un sens supplémentaire à sa démarche de reconnaissance de notre pays, il demande et obtient que ceux-ci puissent bénéficier de bourses sans être, au préalable, obligés de présenter un passeport marocain.
A l’issue de l’audience, non seulement le Raïs s’engage sans tarder à reconnaitre la Mauritanie, mais assure au Ministre de la Santé que l’Egypte est à la disposition de la Mauritanie, prête à l’accompagner pour toutes futures requêtes. Les deux hommes se lièrent d’amitié, une amitié forte faite d’estime et d’admiration réciproque.
Au cours de cette même année 1962, en visite au Mali, le Docteur Bocar Alpha Ba réitérera cette habile démarche qui lui a permis de réussir en Egypte. A l’issue des discussions de l’Organisation de Coopération et de Coordination pour la lutte contre les Grandes Endémies (OCCGE) dont les travaux se tenaient dans la capitale malienne, il demande à rencontrer le président Modibo Keïta, par l’intermédiaire de son aide de camp, Tidiane Baïdy Ly. Modibo Keita accepta et le reçut dans la foulée. A son hôte malien, il posa la simple question suivante : comment veux-tu que mon frère, ton ministre des Affaires étrangères qui répond au même patronyme que moi soit Malien et (que je sois) moi Marocain ? Ils en rigolèrent presque. Modibo Keïta, certainement frappé par le discours du Ministre mauritanien, appela immédiatement son Ministre des Affaires étrangères, Mamadou Ba, pour qu’il se rapproche de l’Union soviétique et qu’ainsi, elle ne s’oppose pas à la reconnaissance officielle de la Mauritanie.
Il entreprit au cours de la même année, la même démarche en direction du Président guinéen Ahmed Sékou Touré, avec à la clé le même succès.
Dès lors, pouvait-on imaginer cet homme quitter le gouvernement si rapidement ? Si pour le Docteur Bocar Alpha Ba la politique n’est pas une fin en soi, lui le médecin, la réalité est que Moktar Ould Daddah devenait selon ses propres termes « prétentieux à partir de 1965 ». « Il avait, ajoute-t-il, un jeu personnel qui ne rencontrait pas ma conviction. […]. Je devenais un peu trop gênant et trop voyant pour lui. Partout où il (Moktar Ould Daddah) se rendait en visite, on lui demandait où se trouvait le Ministre Bocar Alpha Ba ». C’est ainsi donc qu’un jour de janvier 1965, « je lui présentai ma démission et me mis immédiatement à la disposition du Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales ». L’ancien président fait allusion, dans ses Mémoires, à cette démission avec beaucoup de légèreté et de condescendance, la présentant plutôt comme une sanction paradoxale ; alors que le Docteur Ba Bocar Alpha, écrit-il, « mû sans doute par des soucis louables en eux–mêmes, et qui étaient ceux de tout ministre des Finances à la recherche de l’équilibre de son budget, s’était permis, sans demander mon autorisation, sinon mon avis, de sonder les autorités françaises compétentes pour leur demander de combler notre déficit (de 1 590 millions de francs C.F.A) » (Moktar Ould Daddah, La Mauritanie contres vents et marées, éditions Karthala, 2003, page 334). La démission intervint à midi. A 14 heures, le désormais ex-ministre prenait ses fonctions au dispensaire du Ksar où l’avait affecté le Ministre de la Santé et des Affaires Sociales. Aussitôt, survint un jeune accidenté polytraumatisé. Le Docteur fait son travail, correctement, tire l’enfant d’affaire et s’attire l’admiration de ses collaborateurs et de la famille du patient. Le Docteur Ba restera en place jusqu’à la mise en service de l’hôpital national dont il deviendra le premier directeur.
Les premières années de fonctionnement de cet hôpital aux normes de soins, de restauration et de propreté européennes, seront marquées par la rigueur qu’il a toujours su imprimer à son personnel. Il ne restera qu’une année à la direction de l’hôpital, relevé au motif qu’il y tenait des réunions politiques. Un comble pour celui qui trouvait que la politique n’est pas pour lui. Il est affecté à Aïoun. Il refuse, mais ne se voit pas proposer un autre poste. Débute alors ce qui pouvait être pour beaucoup d’autres, une traversée du désert. Mais l’homme est entreprenant et a beaucoup de cordes à son arc. Il achète un camion, ironiquement floqué à son nom « Docteur Ba Bocar Alpha – Transporteur », pour faire du transport de marchandises. Plus tard, en 1968, il fonda un cabinet médical où il resta deux ans avant de construire une clinique, la première de notre pays, en 1970. Une nouvelle fois, la politique et des accusations fallacieuses le rattrapèrent. La clinique ferma en 1974 suite à un décret ministériel interdisant l’exercice libérale de la médecine (ou pour exercice illégale de la profession libérale de médecine), arguant que « dans un pays démocratique et révolutionnaire, on ne peut pas faire de la médecine et gagner de l’argent ». Une loi pour fermer la seule clinique existante de la Mauritanie !
En 1978, il fit l’acquisition de la Société Nationale des Etablissements Lacombe (SNEL). Une société qu’il fera fonctionner jusqu’en 1992 avec un autre ancien ministre Mamadou Samboly Ba.
Combatif, le Docteur Ba Bocar Alpha n’a jamais voulu répondre aux sirènes de l’étranger en dépit de nombreuses opportunités offertes. C’est un Mauritanien, parfaitement intégré, et à l’aise aussi bien en milieu Maure, durant son service à Boutilimit, qu’en milieu Noir (Poular, Soninké, Wolof). L’homme est un condensé multiculturel car habitué des brassages ethniques de notre pays. Il revendique farouchement tout à la fois la parenté et l’amitié multiforme de sa famille, de sa mère en particulier, avec celle de Tidiane Al Hadji de Gattaga. Il parle (presque) parfaitement Hassaniya, Soninké et Wolof, en plus du Poular maternel. En 1962, il honorera, de sa présence les cérémonies marquant la réconciliation entre les Tindra et les Oulad Bousba à Akjoujt, en présence notamment de la grande cantatrice Nasrallah, puis à Keur Macène.
De son côté, Madame Simone Fatimata Ba est nommée en 1965 directrice du collège (CC des jeunes filles), devenu Lycée des Jeunes Filles la même année. La jeune guadeloupéenne, cinquième d’une fratrie de dix enfants est dans son élément : elle entreprend un chantier ambitieux : organiser et moderniser l’établissement. Le Lycée des Jeunes Filles de Nouakchott, avec son internat moderne, devenait alors un cadre attrayant et propice pour les jeunes élèves dans un pays où la scolarisation féminine est encore très faible. Le Parti du Peuple Mauritanien (PPM), du moins la section des femmes qu’elle avait intégrée une année plus tôt y voit une aubaine. Cette section demande que les filles du lycée deviennent de fait des filles du parti. Madame Ba s’y oppose fermement, estimant que la politique doit s’arrêter à la porte de l’établissement. Elle quitte le parti pour se consacrer exclusivement à son métier d’enseignante.
Nommée en même temps directrice du Lycée des Jeunes Filles, présidente du jury du Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC), elle constate une disparité dans les notes attribuées aux élèves en fonction de leur appartenance ethnique. Cette disparité l’inquiète et elle demande au directeur de l’enseignement de l’époque de revoir les évaluations pour plus d’objectivité, d’impartialité et d’exactitude. Le lendemain, à l’heure prévue, les résultats furent proclamés. Certains correcteurs d’arabe n’ont pas caché leur étonnement, mais ont accepté la réalité des résultats impartiaux. Madame Ba sera mutée en 1968 au Lycée National. Elle enseignera les sciences naturelles aux élèves de terminale scientifique jusqu’en 1975, avant de devenir inspectrice de l’enseignement secondaire pour les sciences naturelles.
En octobre 1976, elle fut nommée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) en qualité de directrice des études, puis directrice adjointe l’année suivante avant d’être directrice de l’établissement grâce notamment à Moktar Ould Bah, directeur sortant et Mame Diack Seck, ministre de tutelle. De 1976 à 1986, elle préside le jury du baccalauréat, série scientifique. Elle va façonner l’établissement au fil des ans, notamment grâce à un partenariat technique et scientifique de niveau international qui s’est traduit par la mise en place :
– Du second cycle de l’enseignement dédié à la formation des enseignants de lycée ; jusque là l’école ne formait que des professeurs de collèges, même s’il arrivait que l’on retrouve ces derniers comme enseignants dans des lycées : on passe donc du Certificat Au Professorat du Premier Cycle (CAPPC) au Certificat d’Aptitude au Professorat de l’Enseignement Secondaire (CAPES).
– De stage en immersion pour les étudiants en Anglais. Ce stage intervenait en troisième année et avait lieu en Grande-Bretagne et aux USA
– De la formation des inspecteurs du primaire
– D’un système d’équivalence de diplômes avec des universités étrangères. Elle introduit pour ce faire le système de mémoire de fin d’études à partir de 1980 pour les étudiants en quatrième année, afin de leur donner une expérience de recherche qui pourrait être utile à ceux qui seraient appelés à poursuivre un troisième cycle d’autant qu’elle avait réussi à établir une coopération dans ce domaine avec les universités françaises de Rouen et de Nice Sophia Antipolis.
Figure 3 : Février 1978, inauguration de l’Ecole Normale Supérieure de Nouakchott. De droite à gauche : Son Excellence Mobutu Sese Seko, Président de la République du Zaïre, Son Excellence Moktar Ould Daddah, Président de la RIM et Madame Ba, directrice de l’ENS.
Véritable institution dans le système éducatif mauritanien, Madame Simone Fatimata Ba fut régulièrement consultée par le ministère de tutelle sur les grandes mutations et orientations concernant l’Education Nationale : de 1969 avec l’introduction de l’instruction civique, à 1986 avec la création de l’Institut Supérieur Scientifique (ISS). Elle accepte la collaboration, pas la complaisance. C’est ainsi qu’elle émettra une réserve quant à la pertinence de l’instruction civique dans le système éducatif dès lors qu’elle ne mettait pas l’accent sur la relation de l’enfant à la Nation et qu’elle ne reposait pas sur une connaissance profonde des réalités sociologiques de l’ensemble des composantes nationales. Cela lui vaudra de ne plus être invitée dans les commissions de l’Education Nationale à partir de 1969.
Le système éducatif, observe-t-elle, était équilibré jusqu’en 1969, en termes de contenu des enseignements, mais souffrait du manque de professeurs. A partir de cette année, notamment avec le renforcement de l’arabe qui a eu pour effets de dédoubler les effectifs et donc les classes, le recrutement hâtif d’enseignants en langue arabe, issus des Mahadras va considérablement déstructurer le système éducatif. Ces enseignants, venus d’un système traditionnel, ne disposaient pas des outils pédagogiques nécessaires pour l’enseignement à l’école publique.
Elle participe à une commission pour l’élaboration du projet de création de l’Université de Nouakchott en 1981, elle donne un avis favorable, compte tenu des filières concernées, Droit et Lettres (Economie et Sciences Humaines n’apparaitront qu’une année plus tard) qui ne justifiaient pas de besoins spécifiques autres que des locaux d’enseignement, et de bibliothèques. Elle y met toutefois un bémol quant à la capacité de l’Université naissante d’accueillir les nouveaux bacheliers de ces filières ; ainsi que la qualification des futurs enseignants. A ce propos d’ailleurs, elle dut se justifier sur le choix qu’elle a fait de proposer la candidature du premier Doyen de la Faculté des Lettres, seul candidat dont elle a pu avoir la thèse de doctorat entre les mains.
Un évènement viendra jeter cette année un froid sur les relations de coopération en matière d’éducation avec un partenaire majeur de l’ENS : la reconnaissance par la Mauritanie de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Madame Ba dut user de trésor de diplomatie pour que les relations avec l’Agence Maroco-Mauritanienne de Coopération (AMAMCO) ne pâtissent pas de cette décision politique. En cette période de crispation entre les deux pays, les autorités consulaires mauritaniennes étaient inquiètes de la voir débarquer à Rabat, première étape d’une tournée qui l’a conduisit notamment en France, aux USA. Sereine comme à son habitude, elle rappelle à ses interlocuteurs l’engagement pris par le Roi Hassan II de préserver les relations culturelles quoi qu’il se passe entre les deux pays. Déterminée, elle se rendra à l’Agence de coopération comme prévu et réussit à décrocher la signature de cinq protocoles d’accord, avec une participation financière mauritanienne. De retour à Nouakchott, elle présente les protocoles au Gouverneur de la Banque Centrale, demande et obtient de celui-ci qu’il appose son cachet au document, garantissant ainsi l’acquittement de la contribution financière de la Mauritanie. Elle arrive ainsi à maintenir intacts ces accords au grand étonnement de son Ministre de tutelle.
Madame Ba propose au ministre de l’Education nationale qui l’accepte de créer l’Institut Supérieur Scientifique (ISS). Pour cette création, elle organise deux grands séminaires. Le premier a réuni autour de la directrice et son comité scientifique les hommes d’affaires du pays, notamment ceux impliqués dans l’importation de produits alimentaires afin d’identifier et d’estimer les besoins du pays dans le domaine. Le second portait sur l‘état des lieux de la recherche scientifique en Mauritanie. Tous les instituts de recherche présents dans le pays, ainsi que tous les ministères techniques étaient conviés. L’objectif était de montrer la nécessité de créer un institut de recherches appliquées à même de répondre aux besoins économiques du pays.
L’Institut était parfaitement organisé, les étudiants pouvaient choisir leur filière entre alimentation/nutrition/pêche, géologie, mathématiques et informatiques,…. et pouvaient bénéficier de conditions particulières de stages. Ainsi par exemple, avec la filière alimentation/pêche, l’ISS a envoyé pour la première fois un groupe d’étudiantes sur des bateaux de pêche à Nouadhibou pour l’indentification des espèces de poissons. L’expertise de ces jeunes étudiantes mauritaniennes, formées localement, impressionnera favorablement l’équipage coréen, jusque-là seul capable d’identifier les différentes espèces péchées.
En 1986, la Banque Mondiale accepta le principe de transfert de l’ISS à Rosso. Les enseignants étaient toutefois hostiles à ce projet. Libérée de l’ISS en avril 1990, devenu peu après Faculté des Sciences de Nouakchott, Madame Ba devint conseillère technique du ministre de l’Education nationale. Elle garde d’excellents souvenirs de sa collaboration avec Monsieur Hasni Ould Didi avec lequel elle a travaillé pendant dix ans.
En 1992, en mission en France avec le Secrétaire Général du Ministère de l’Education Nationale, elle apprend qu’elle est affectée à Paris, à Jules Ferry comme professeur de sciences naturelles. Madame Ba reprend alors service comme Professeur de sciences naturelles et y restera en place jusqu’à sa retraite en 1998.
Quand arrivera le moment des souvenirs, il faudra certainement avoir le reflexe et l’élégance de donner leur nom à l’hôpital national pour Bocar Alpha Ba et à l’ENS pour Simone Fatimata Ba qui a porté à bout de bras le système éducatif mauritanien pendant trois décennies.
Boubacar Diagana et Ciré Ba – Paris, décembre 2014
FLAMNET-AGORA: L’autonomie, une option viable pour la Mauritanie
Avant toute chose, permettez-moi de remercier tous ceux qui ont pris la peine de réagir (positivement ou négativement) à la proposition des Forces Progressistes du Changement (FPC), Ex-FLAM, concernant la nécessité de l’application de l’Autonomie en Mauritanie. Il est heureux de voir que notre choix suscite un intérêt particulier de la part de certains intellectuels et/ou politiques du pays. Mais surtout la sincérité et l’honnêteté de certains compatriotes maures donne l’espoir qu’une Mauritanie juste et démocratique est possible. À mon tour, je tenterai de répondre aux différentes analyses faites de notre programme politique. Ainsi, mon commentaire se fera sur deux niveaux : d’une part, une considération des attaques politiciennes et subjectives de certains adversaires politiques et d’autre part une réponse aux inquiétudes légitimes émises par d’autres compatriotes plus sincères.
Sitôt notre organisation révélait son option politique, certains compatriotes militant au sein des partis au pouvoir commençaient leurs attaques contre les FPC en nous accusant d’être des ‘’séparatistes, divisionnistes, extrémistes, et des racistes…’’ À dire vrai, ces diatribes ne nous ont pas surpris. Déjà, il y a de cela un an, je publiais un article ‘’La Mauritanie : quel modèle de gouvernement choisir ‘’ dans lequel je définissais ce que j’entendais par autonomie en disant que ‘’par autonomie, j’entends différentes régions qui s’auto- gouvernent partiellement par leurs propres lois mais sans séparation les unes des autres’’. C’était une anticipation aux délires de ces racistes. Mais pour ce genre de détracteurs, tout ce que nous proposons est jugé d’office comme négatif sans même qu’ils prennent le temps d’en connaître le contenu. Les faits et la substance de nos propositions ne les intéressent pas. Il me semble que cette catégorie de personnes est muée, non pas par l’intérêt de la nation Mauritanienne unie, mais par un agenda exclusiviste en faveur du système d’État discriminatoire. Mr Ahmed Jiddou Aly dans son article intitulé ‘’Parler de l’autonomie ne constitue pas une hérésie ‘’ révélait que le gouvernement en 2009 avait commandité une étude pour un projet de décentralisation et/ou autonomie en Mauritanie. Dès lors comment comprendre les comportements d’Ould Maham, du président de Ravah et leurs semblables. Une attitude de deux poids et deux mesures : d’une part condamner avec violence le projet du parti des FPC tout en taisant l’étude faite par leurs alliés au gouvernement qui, pourtant, militent pour le même principe. Les tenants du système discriminatoire et raciste en Mauritanie continuent de camper dans du mensonge. Ils ne réalisent pas que les temps ont changé. Désormais avec le développement du social-medias, les moyens de communication rendent audibles les discours contradictoires à ceux des autorités démagogues. S’ils ne font pas attention, ils réaliseront très tard que la lecture et l’assimilation des mémoires d’Adolf Hitler « Mein Kampf » et l’emprunt du style et des techniques de Joseph Goebbels ne garantissent pas une propagande réussie à tous les coups.
Pendant que les défenseurs du système discriminatoire se mobilisent pour tuer l’espoir d’une Mauritanie réconciliée avec elle-même, nous, aux FPC, continuerons à chercher des solutions viables aux difficultés de la cohabitation de nos populations dans l’intérêt de toutes les communautés mauritaniennes sans distinction aucune. Et nous redoublerons nos efforts pour faire partager notre projet avec tout en chacun. Alors, je concentrerais mes énergies en direction de ceux et celles, qui de bonne foi, ont fait part de leurs inquiétudes par rapport à l’option autonomique de notre organisation. Je m’intéresse plus particulièrement aux contributions formulées par les Sieurs Bocar Oumar Ba et Ahmed Jiddou Aly. En effet, ces deux honorables compatriotes reconnaissent au Président Samba Thiam et son parti, les Forces Progressistes du Changement (FPC), le mérite d’un certain courage politique. Ahmed Jiddou va même jusqu’à dire qu’il partage le principe de l’autonomie. Cependant, tous les deux ont fait part de leurs réserves auxquelles je me fais le devoir de réagir.
En effet, mon cousin Bocar Oumar Ba pense qu’il fallait des préalables avant d’officialiser le projet d’autonomie. En clair, les FPC, Ex FLAM, ont péché par l’amateurisme et le manque de préparation. Pour lui, l’autonomie ne devait concerner que le sud de la Mauritanie car philosophiquement on ne peut pas demander l’autonomie de soi et celle de quelqu’un d’autre en même temps. Enfin, il a soulevé le problème du découpage territorial qu’il faut résoudre. Pour Mr. Ahmed Jiddou Aly la principale difficulté se trouve dans le choix de quatre grandes régions. Quelque chose qui semble laisser la situation inchangée car au vu du nombre de la population et la superficie du pays, l’autonomie ne changera pas l’ingouvernabilité du pays. Mais surtout certaines communautés vont perdre un certain pouvoir, dont ils jouissent dans la situation actuelle, et qu’elles ne se retrouveront pas dans le grand ensemble des grandes régions préconisés par ce projet autonomique.
Pour répondre à ces inquiétudes et reproches, je vais tout d’abord rappeler les différentes étapes des orientations politiques prises par notre organisation. Les FLAM ont connu trois grandes orientations : l’État Unitaire, le Fédéralisme et l’Autonomie. On peut dire que chaque période correspond à une situation politique donnée du pays. Le rôle joué par le sentiment des militants (espoir ou scepticisme) dans la vie commune de nos différentes communautés était primordial à ces différents choix.
Ainsi, à la création des FLAM, en 1983 jusqu’en 1990, l’État unitaire n’a jamais été remis en cause malgré le système discriminatoire en vigueur. Nous avions toujours pensé que si la volonté de changer le racisme d’État se matérialisait, il sera toujours possible de vivre en harmonie dans un État unitaire. Mais après que Taya ait mis en application sa politique de denégrification du pays par le génocide, la déportation et l’emprisonnement de la population noire non harratine du pays, les FLAM ont opté pour le fédéralisme. Durant la période des années 1990 jusqu’en 1998 certaines voix du coté de nos compatriotes maures commencèrent à s’élever contre les abus du système discriminatoire. Le langage de vérité se faisait entendre de la part de ceux comme Jamal Ould El Yessa, Habib Ould Mahfoud (paix a son âme), Hindou Mint Ainina, Chbih ould Mélanine, Mohamed Ould Dougui (paix a son âme) et d’autres encore. Ce courant progressiste au sein de la population maure pouvait permettre une renaissance de l’espoir dans le cœur de certains flamistes. Mais ce n’était pas suffisant tellement qu’ils étaient minoritaires. Alors nous avions jugé qu’il était approprié de revoir notre orientation politique. Ainsi, les congressistes ont opté pour l’Autonomie comme projet politique de notre organisation aux assises de Dakar en 1998.
De 1998 à 2014, depuis 16 ans les militants des FLAM travaillent activement et réfléchissent continuellement sur l’applicabilité de l’option de l’autonomie dans notre pays. À différentes occasions, que ça soit au moment des Assemblées générales des sections ou dans la préparation pour les différents congrès, les militants se sont penchés sur cette orientation pour approfondir leur connaissance par rapport à ce concept d’autonomie. Et à chaque fois les militants ont majoritairement choisi la reconduction de cette ligne politique. Je crois pouvoir dire en toute objectivité que seize ans de réflexion sont loin d’être négligeables pour un choix d’une orientation politique. En tout cas, la qualification de ce projet du ‘’bâclage’’ et de la ‘’précipitation’’ semble être inappropriée et même excessive.
Par ailleurs, devrions-nous limiter la proposition de notre projet aux seules populations noires du sud ? Y aurait-il une contradiction philosophique entre le fait de vouloir sa propre autonomie et en même temps celle des régions des maures ? A la première approche, et surtout si nous raisonnons en termes d’antagonisme des intérêts, il peut sembler logique que la contradiction est évidente. Mais regardons de plus près la signification philosophique du concept. Sans rentrer dans une dissertation philosophique, chose qui ennuierait nombre de mes lecteurs, mais je pense qu’Il est peut être important de revisiter la source philosophique, politique et morale du concept de l’autonomie dans certains de ses aspects. Emmanuel Kant a fait de l’autonomie un élément central de sa réflexion sur l’obligation morale basée sur la raison. C’est dans notre capacité de nous autogouverner que chacun trouve la justification de considérer son prochain comme un être plein qui mérite égal respect. En effet, l’autonomie est considérée par nombre de penseurs comme une raison morale d’égalité de tous les individus. Quant à John Stuart Mill, il pense que le concept de l’autonomie renferme une valeur intrinsèque qui est un des éléments du ‘’ bien être’’. Comme l’autonomie a un caractère vertueux que nous aimons détenir, alors nous devons le vouloir pour notre prochain. Par conséquent, par analogie, et en combinant les deux positions (de Kant et de Mill) nous déduisons que c’est du bon sens de vouloir son autonomie et celle des autres. C’est ce qu’on appelle dans le domaine moral et éthique, la règle d’or : ‘’traite ton prochain comme tu aimerais être traité’’.
Sur le plan purement politique, cette revendication nationale apparaît encore comme plus justifiée. Les FPC, qui se veulent un parti national, ne pouvaient ignorer toute une partie de la Mauritanie dans son programme politique. Pour une question de viabilité politique et économique, le sud a besoin de certaines ressources des autres régions pour se développer. Chose qui est valable pour les autres régions aussi.
Maintenant, que faut-il dire des reproches communs de Bocar et d’Ahmed concernant le droit des minorités dans différentes régions et le problème de découpage territorial. Il est opportun de préciser que l’autonomie préconisée par les FPC ne se repose pas exclusivement sur le communautarisme ; elle prend aussi en compte les liens historiques et géographiques du pays. Craindre de la marginalisation de certaines communautés dans certaines provinces serait oublié la réalité des relations entre certaines de nos populations. Il n’y a pas d’homogénéité parfaite des peulhs par exemple pour empêcher une autre communauté minoritaire à accéder au pouvoir. Si cette homogénéité existait, on n’en serait pas là aujourd’hui dans cette situation de dépendance politique. L’autonomie pensée par notre organisation n’interdit pas qu’un membre d’une communauté minoritaire ait le pouvoir local. Un maure qui est reconnu dans son amour de bien faire pour les populations du sud, par exemple, n’aurait aucun problème d’être élu gouverneur, préfet ou maire. Et ce principe devrait aussi être valable pour n’importe quel noir vivant dans la zone à majorité maure. J’avoue que la tendance actuelle me réconforte dans mes convictions de voir l’instauration d’une société idéalement démocratique en Mauritanie. De plus en plus, nous remarquons une volonté d’ouverture d’esprit qui se manifeste tous les jours en plus de ceux qui avaient commencé il y a déjà une vingtaine d’années. Je veux parler de notre camarade Ould Babah des FPC, Ahmed Jiddou, Ould Bettar, mon ami et frère Ahmed Fall Sidatt et tant d’autres encore.
Sur le point spécifique du découpage en quatre régions, je ne pense pas qu’il y aurait un problème majeur comme Ahmed l’entrevoit. D’abord, la division se fera en régions et celles-là seraient reparties en provinces. Par ailleurs, la situation géographique et sociale peut sembler énorme aux yeux de tout le monde, mais en réalité quelque millions de personnes avec un million de kilomètres carré ne seraient rien dans un pays que nous voudrons être développé. Une fois que nous arriverons à résoudre le problème d’infrastructure, le développement des réseaux de transport et de communication, le problème d’ingouvernabilité sera vite résolu.
Enfin, je partage l’adage rappelé par Ahmed Jiddou Aly selon lequel ‘’le diable se cache derrière les détails’’ comme on dit de ce côté de l’Atlantique ‘’the Devil Is in the détail’’. Mais doit-on reprocher au parti FPC de ne pas avoir une règle droite et un crayon bien taillé pour réussir un trait parfait du découpage territorial ? Le 25 Mai 1961, Président John F. Kennedy donnait un discours devant le parlement Américain pour annoncer son projet d’envoyer un homme sur la lune et de le ramener intact sur terre. Les responsables de l’époque de la NASA et ‘’Mercury Project’’, des astronautes qui travaillaient pour la réussite de ce voyage pensaient que président Kennedy était fou car ils n’étaient pas prêts techniquement et matériellement. Pourtant le 20 Juillet 1969 Neil Armstrong réussissait sa mission. C’est dire tout simple que le propre de l’homme politique c’est d’avoir une vision et de pouvoir communiquer cette vision aux techniciens et professionnels pour l’exécuter. À chacun son rôle, il s’agit de bien le jouer !
La lutte continue!
Conseiller politique du président des FPC.
Flamnet 08 decembre 2014





